Polymorphie - Voix
Voilà plusieurs mois que nous n'avions pas parlé en ces lignes du bouillant collectif lyonnais le Grolektif, dont le paquebot amiral Bigre! devrait bientôt faire reparler de lui dans un nouvel et réjouissant album qu'on attend avec impatience.
Comme dans beaucoup de jeunes collectif à travers l'hexagone, les projets sont multiples et disparates et embrassent plusieurs styles avec bonheur et fougue sans se soucier des cases, mais bien de la cohérence globale. C'est tout l'intérêt de musiciens comme Romain Dugelay ou Clément Edouard qui fut membre de Bigre! avant de se concentrer sur ses beaux projets comme Irène pour le label Carton, dont l'atmosphère de Polymorphie n'est pas éloigné.
Dugelay est lui toujours dans Bigre!. On l'avait aimé également dans RYR, et on le découvre ici dans Polymorphie, un groupe qui a toujours tangenté l'existence du collectif avec des effectifs changeant. On retrouve ici un septet avec un propos très contemporain, et des compositions ouvertes et nerveuses, toutes signées Dugelay. On retrouve également, pour ce disque intitulé Voix, le timbre acidulé de Marine Pellegrini, chanteuse de N'Relax, que nous avions déjà évoqué à l'occasion d'un disque commun avec Bigre!. On retrouve d'ailleurs l'univers de la chanteuse dans le morceau inaugural "Le Berger", rempli de Merveilleux et avide d'épithète qui pose l'atmosphère générale de l'album.
On appréciera notamment sa prestation sur la "Suite NC", où avec ses comparses, elle rend hommage à des textes de Nick Cave, et notamment un fantastique "Happy Birthday". Sa fausse candeur enfantine, celles des contes, transforme peu à peu l'atmosphère très entropique de l'orchestre en une fable à l'étincellante noirceur où les abstractions électroniques d'Edouard font miracles. Il faut notamment entendre le travail d'abstraction sur "Mercy Seat", dernier texte de la suite.
Le groupe, qui a bien choisi son nom, semble pouvoir embrasser plusieurs ambiances, plusieurs couleurs... Mais c'est dans cette sécheresse de ton, qui n'empèche en rien la multitude d'images qu'il semble s'épanouir idéalement. La fausse austérité du propos permet d'axer avant tout sur le mouvement et l'énergie, absolument omniprésente.
Son énergie, comme sa rudesse, Polymorphie va la chercher dans des inflexions électriques appartenant au métal, une esthétique peu éloigné de groupes comme Lunatic Toys et qui tangente la jeune génération des improvisateurs depuis quelques années... La présence de Clément Edouard n'y est certainement pas étrangère, mais c'est cependant la guitare baryton de Damien Cluzel, également membre du trio purement hardcore Kouma avec Dugelay et le batteur Léo Dumont, qui forge cette esthétique. L'absence de basse, remplacée par la guitare baryton donne une fluidité, une agilité qui précipite le groupe dans une musique écorchée vive, acide, qui met en valeur la force omniprésente des cuivres et la puissance du batteur. Le meilleur exemple réside sans nul doute dans "Cell", le meilleur morceau de l'album, où à l'ostinato nerveux du guitariste répond un jeu de timbre complexes où l'on retrouve la force de frappe des soufflants de Bigre!, les trompettistes Félicien Bouchot et Lucas Garnier en tête. Très compact, le septet trouve avec cette formule une parfaite une grande efficacité et une liberté de ton qui font les réussites.
Un très bon disque.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Inauguration
Peut être certains lecteurs fidèles se souviennent de certaines photos d'il y a deux ans, près de ma chère cathédrale de Rouen, les pelletées de bulldozer officiant avec fracas pour détruire la verrue lecanueto-pompidolienne qui accueillait régulièrement des congrès de proctologues à la retraite et des salons internationaux de spéléologie ou d'andouillette de canard. Les travaux avançant, le chaos des gravas a laissé place à un batiment comme tant d'autre, vaguement moderne et sans aspérité, parés de plaques prêtes à se décoller à la première canicule et qui à force d'air de rien ressemble à tout. Au rez de chaussée, il y aura des vêtement pas cher pour des gens qui veulent ressembler à leur intérieur Ikea et à l'étage des appartements pour investisseurs ayant fait leur gras sur la location de logements pour que les mêmes gens puissent ranger leur intérieur Ikea et leurs vêtements à vil prix. Bien foutu, non ?
Notre monde si moderne, en somme, celui qui ne change jamais
Et vient toujours le moment où pour célébrer la renaissance d'un futur de plus en plus ancien, on fait appel à l'Art. C'est comme un vieux meuble, l'Art. Un bijou de famille, un gage de qualité un peu encombrant et qui prend la poussière mais qui vous pose une réputation. Alors invitons des musiciens classiques ; ça fait toujours joli dans les vieilles pierres et on sera sur d'être entre nous. Ca rappellera la cassette des meilleurs titres de Beethoven qui traine dans le 4x4. Et puis, y'a pas à dire, le violon ça fait classe ; c'est le complément idéal de l'hotesse en tailleur. Et puis ça s'harmoniste si bien avec les petits-fours. C'est comme la musiquette d'attente du médecin. Vivaldi, je crois...
Il y a une approche cuistre de la musique qui inondera toujours la bourgeoisie. Nous étions combien, dans la petite cour de l'hôtel Romé -désormais afflublé d'un étage de métal- à être venu écouter un splendide duo basson/serpent baroque ou un duo de violon qui jouait Bartok, Martinů ou Berio (bravo pour l'audace !) sans avoir un verre à la main ou faire le tour du propriétaire en claquant ses talons ?
Laissez, la réponse est déprimante.
Je ne sais pas quand débute l'éducation musicale, mais une chose est sure, ma fille de deux ans a plus d'éducation que les rombières venues promener leur autobronzant autour des vieilles pierres et qui parlait insécurité à haute voix pendant que les musiciens jouaient, dignes, sous le petit barnum de location. Comment peut-on à ce point ne pas être ému par la musique ? Mais surtout, comment réussir à autant la mépriser ? C'est quelque chose qui m'est si étranger que, je pense, je ne le comprendrait jamais.
Eux non plus, sans doute, si je leur disais que je trouvais la place plus harmonieuse avec les buldozers...
Heureusement, à côté, il y a un ce petit jardin, la Cour d'Albane, enfin accessible aux rouennais qui ne le voyaient avant que derrière les grilles. Il ouvre sur la cathédrale et le vent dans les feuilles y est très agréable. Dans trois ans, la dernière partie de la cour abritera un musée, et l'ombre y sera salvatrice.
On y jouera, peut-être de la musique de chambre, le dos tourné à cette si moderne antiquaille. La musique a toujours mieux survécu que les pierres...
Adieu Papier Bible
Il est trop tôt pour commenter l'arrivée de la nouvelle ministre de la Culture, quand bien même avons nous eu le temps de nous faire à l'idée de l'arrivée d'Aurélie Filippetti, pressentie à ce poste depuis des semaines. Certes quelques bruits nous orientant à Lille. Ce n'aurait pas été la plus mauvaise nouvelle de l'année, soit dit en passant.
Peut être n'aurons nous même pas à commenter tout cela. Il n'y aura sans doute pas grand chose à en dire. Retour à la normal, c'est le mot d'ordre, dirait-on ; retour à la normal Rue de Valois. Retour d'une politique, retour d'une agrégée de lettres classiques connaissant les dossiers. Dans "L'Humanité" du 8 avril dernier, elle disait que "La Création (...) ce n'est pas une question industrielle".
Dont acte.
Si l'UMP avait gagné, on avait étudié le programme et tout laissait à penser que le profil éventuel du ministre -si ministère de la Culture il y avait- aurait été plus industriel.
Voire Garagiste.
Parce qu'évidemment, les cinq dernières années que nous avons vécu n'ont rien eu à voir, de près ou de loin avec une politique culturelle. Je l'expliquai dans un billet récent. J'en suis presque désolé, mais le portrait que j'avais dressé à son arrivée de notre désormais ex-ministre était d'une acuité dont je me serai bien passé. Au moins, madame Filippetti n'a pas de sobriquet. Qu'elle le prenne bien, surtout ! Tout ce qui s'est passé durant le mandat Mitterrand n'aura été que marchandisation et industrialisation, abandon du mécénat public aux seules collectivités qui n'en pouvait plus, marginalisation accentuée des marges et, au final mépris profond. J'espère que nous aurons moins à dire ; c'est sur que nous aurons moins à rire aussi, même jaune. Parce que même si à plus d'un titre, le grand-guignol fut désopilant, on n'a guère ri de voir les festivals ou les labels indépendant mettre les clés sous la porte, les artistes du sud se faire importuner pour venir se produire en France, mettre des roulettes à Pompidou, La honte à l'étranger, les conseils-pour-faire-joli, La suprématie culinaire des cuistres fiers, La danse autour de Louis-Ferdinand, La Culture pour Chacun, les théodules, La France manquer de signer Acta, tenter de faire passer le pays pour le Désert des Tartares...
Mettre un terme à tout cela sera déjà une réussite ; il faut le dire car cette liste n'est pas d'une telle évidence, et seuls les actes compteront.
On a vu que l'éducation artistique, le cheval de bataille de Jospin en la matière, allait être remis au goût du jour. C'est sans doute une bonne nouvelle, mais attention à ne pas faire du démonstratif ou du simple apparat qui ne changera rien à l'accès des plus pauvres à l'éducation artistique, voire les en éloignait absolument. Notre ministre en papier-bible était une sorte de projection de ce que la droite pensait de la culture-paillette, celle qui fit tant de mal à l'époque Lang. Il faut faire une vraie accession à la Culture, à toutes les Cultures ; pour tous. une Culture qui ne soit pas une grand'messe ni l'éclaireur de l'Humanité qui va guider le Peuple. plutôt quelque chose d'ouvert, d'universel (on dirait de cosmopolite avec plaisir si ce mot magnifique n'avait pas mauvaise réputation, hélas...), à l'écoute des artistes avant tout et qui parle à tous. Ce qu'à fait la Ville de Rouen avec l'Humanophone récemment me semble aller dans cette -bonne- direction.
La nouvelle ministre s'en réfère à Jean Zay dans le même entretien à l'Humanité, avant Lang et Malraux.
Dont acte, en ce qui me concerne.
Reste la musique, le centre névralgique de ce blog... Durant la campagne, l'Equipe de Hollande a indiqué ne pas revenir sur le CNM. Pour y mettre plus de contrôle, manifestement. Ca donne envie de sourire. Tristement, hélas. Il ne s'agit pas seulement de mettre plus de règles. Il s'agit de ne pas laisser le guichet unique pour servir les mêmes faux-nez de l'indépendance qui jouent les éclaireurs pour mieux continuer à vendre de la soupe et profiter d'un système dévoyé. Le risque majeur du CNM est celui-ci. Il s'agit de mettre en cohérence le mécénat public de chacun des acteurs, et de l'offrir aux artistes qui en ont vraiment besoin, sans décorum ou effet de cours, juste pour permettre une création libre.
De ce seul point de vue, ce sera le marqueur culturel principal de ce gouvernement... Car nous avons envie de toujours voir ce genre de spectacles...
Benoit Delbecq - Crescendo in Duke
La grande force du Label Nato, c'est sa diversité. Cette façon de faire exactement le disque désiré au moment adéquat, sans se préoccuper d'une continuité dans le style.
C'est sans doute ce qui fait sa couleur et sa cohérence générale, pouvoir passer du Hip-Hop de Ill Chemistry au trio improvisé de Tony Hymas et les frères Bates sans qu'on n'y trouve de faute de goût. C'est cette façon de prendre la musique à bras le corps sans se préoccuper des étiquettes, juste des fidélités et du plaisir de la musique. C'est dans ce contexte que parait Crescendo in Duke, le nouvel album du pianiste Benoit Delbecq, l'homme de Kartet et des expériences formidables comme le magnifique Circles & Calligrams, le pianiste proche du M-Base qui ne cesse de nous étonner...
Un album comme les aime Jean Rochard, le producteur de nato : à Cheval entre l'hexagone et Minneapolis, la ville de Prince qui regorge de tant de musiciens remarquables, comme un vivier intarissable. Un album hommage qui ne fait pas dans le plan-plan ou le mouchoir-à-l'oeil, mais qui investigue et modernise, qui interprète et souligne. C'est sa grande réussite, illustré magnifiquement par les dessins de pochette, autre marque habituelle du label.
Rendre hommage au Duke est certainement l'un des exercice les plus casse-gueule qui soit. Que créer sur Ellington qu'il n'a lui même joué ? Que dire de nouveau sur le talent ourlé d'un compositeur qui restera forcément dans l'histoire globale de la Musique pour la simple raison qu'il y est déjà ? C'était toute la gageure de Delbecq ; comme Airs de Jeux le fit en son temps chez nato avec Satie, Crescendo in Duke réussit parfaitement (on peut l'écouter sur Spotify), en choisissant de lieux d'enregistrement, deux orchestres, deux atmosphères qui se complète : Meudon avec un sextet d'improvisateurs remarquables et Minneapolis avec une muraille d'efficacité et de groove...
Il n'y a pour s'en convaincre qu'à écouter "Portrait Of Wellman Braud", enregistré à Minneapolis avec des habitués de Prince : les soufflants pleins de Funk de The Hornheads et l'un de ses batteurs, Michael Bland. Ce morceau issu de la New Orleans Suite est plein de surprises et de recoins, de trouvailles et de dentelles sans qu'on y perde en puissance et en vigueur. Delbecq n'y fait aucune concession, les altérations de son piano préparé s'harmonisent parfaitement avec le groove omniprésent de ses comparses... Bland est un batteur habitué de nato, puisqu'il participait au disque Minneapolis de Portal ; sa complicité avec le formidable bassiste Yohannes Tona et la synergie du trio y fait merveille.
Le ton de Meudon est plus élastique, rend moins hommage au mouvement de la musique d'Ellington qu'à son absolu rafinnement, et aussi à sa grande modernité. Delbecq s'y est entouré de musiciens fantastiques comme Tony Malaby ou Tony Coe, mais aussi des comparses de longue date en trio, le havrais -et trop rare- Jean-Jacques Avenel et le batteur et électronicien allemand anglais (du Sussex) Steve Argüelles, ancien du trio Ivoire de Hans Lüdemann. Il faut entendre -entre autre- "Goutelas Suite" et son introduction de "Fanfare" cabossée et la clarinette de Coe sur "Goutelas" qui est le sommet de l'album. on y découvre également un formidable Antonin Tri-Hoang à la clarinette basse ; le jeune soliste de l'ONJ est vraiment l'un des musiciens les plus intéressant du moment. On le découvrira également sur "Diminuendo & Crescendo in Blue", l'un des rares morceaux ultra-connu d'Ellington choisi par Delbecq, qui a fait le choix de ne pas tomber dans l'écueil du morceau connu de tous, ce qui lui donne plus de Liberté.
Ce qui est intéressant, avec de tels musiciens, c'est que dans l'approche très libre de la musique universelle d'Ellington, on retrouve, notamment dans "Whirpool" des rhizomes de la Nouvelle-Orléans, du jazz des origines qui semble renaître de ce terreau nouveau. C'est aussi ça qui fait de Crescendo in Duke un album majeur qui consacre deux pianistes : Delbecq et celui à qui est rendu hommage, et de quel manière dans le "Fontainebleau Forest" final, en piano solo...
indispensable.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Humanophone
Samedi, de retour du domicile maternel perdu dans les sables réactionnaires de la Vendée où il fait toujours vaguement beau, je me suis précipité au concert donné au 106, la belle SMAC rouennaise -qui fait bien son boulot de diversité culturelle, ce qui est rare dans ce genre d'établissement- pour applaudir mes amis des Vibrants Défricheurs qui avait convoqués d'autres amis, le Surnatural Orchestra, dans un projet dont je ne savais rien... Hormis qu'on y trouverait Bernard Lubat.
On en reparlera sans doute plus longuement dans Citizen Jazz, mais j'ai vraiment été bluffé. D'abord par la maturité de plus en plus affirmé par les musiciens rouennais, mais aussi cet acte de liberté qui suintait de chaque note, de chaque décision, de chaque élan commun. Ca fait des années qu'on sait que la connivence avec les musiciens géniaux du Surnatural est une réjouissante nouvelle... Il tardait de la voir ici en action.
L'Humanophone est un jeu de loi sous le contrôle du Soundpainting. Un jeu tout court en fait. Avec des règles créées dans l'unique but de les transgresser. Au delà de la liberté d'improvisateurs offert à la trentaine de musiciens et de l'émulation qui en découle, on a pu voir un spectacle maitrisé, plein de surprises, et qui assume à fond la convergence des propos artistiques.
Le reste est à venir... Mais en photo, ça donnait !
If Duo - Songs Volume 2
Nouvelle production du label Abalone du cher Régis Huby, le duo entre le pianiste Bruno Angelini et le trompettiste Giovanni Falzone n'est pas une formation inconnue, puisqu'on avait pu entendre ce If Duo il y a quelques années pour un volume 1 qui regroupait alors des compositions du trompettiste italien.
Ce volume 2, même s'il reste dans la continuité des "chansons", ne se constitue que de compositions du pianiste. On découvre un musique plus cinématique, plus consistante. Elle sort de la ritournelle qui marquait le premier volume pour s'orienter vers une esthétique du récit. Ainsi "A place - Zen" trouve dans l'économie de notes du pianiste, l'occasion pour le son plein du trompettiste de décrire un paysage en constant changement ; les morceaux, plus longs que le volume 1, offrent plus d'espace onirique. C'est définitivement le biotope de ces deux improvisateurs.
Falzone, avec Bearzatti, Gargano, Mirabassi ou Lenoci fait partie de cette nouvelle génération d'improvisateurs italiens qui aiment à se frotter aux à ses confrères hexagonaux. C'est souvent Bruno Angelini qui est appelé dans ces rencontres. Le pianiste est un habitué de ces collaborations, principalement avec le contrebassiste Mauro Gargano, avec qui il partage à la fois le quartet de Christophe Marguet, Résistance poétique et un magnifique trio paru chez Sans Bruit que nous avions beaucoup aimé par ici.
Angelini est un musicien que beaucoup ont découvert au début de ce siècle dans les productions luxueuses du label Sketch. Notamment dans un magnifique "Empreintes", en trio avec Del Fra et Onoe. Le pianiste, dont le jeu très percussif et grandement reconnaissable sait également se parer d'une grande douceur habite -et compose- des atmosphères colorées. Elles font ici tout l'intérêt de l'album, le morceau "Déontologie Blues" en tête. C'est dans le Giovanni Falzone European Ensemble que les deux musiciens se sont rencontré, et les univers a priori assez différents se sont imbriqués, se reconnaissant dans leur goût mutuel pour les mélodies simples et pleines de spleen.
Falzone est un improvisateur imprévisible, qui semble pouvoir changer de ton et de timbre à mesure qu'Angelini définit ses toiles de fond. Il change, mais garde ce son crayeux très caractéristique. Il sait se faire simple et lyrique dans un morceau comme "L'indispensable Liberté" ou inventif et truculent dans le très beau "La vie est un mensonge". Mais c'est dans le gourmand "Il fanfarone" au mitan de l'album que la synergie entre les deux musiciens est à son meilleur et se pare de beaucoup d'humour.
Un disque très réussi.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Sidération
Si durant des semaines, ce blog n'a pas parlé d'autres choses que de musique, et encore pas souvent, c'est que la période à mon sens, ne se prétait pas à bloguer. J'admire ceux qui disent et écrivent ce qui leur passe dans la tête dans ces moments troubles ou la parole publique est entièrement dérobée par un prurit nauséabond. J'en suis dramatiquement incapable.
Dans ces moments, je n'arrive à être raisonablement clairvoyant qu'en petit comité ; c'est un peu le pécher mignon qui prévaut au moins depuis que j'écris en ces pages : je ne me sens pas légitime pour l'analyse politique. Enfin plus, disons, mais c'est une autre histoire. Alors, plutôt que la parole, c'est la sidération qui a pris place. L'histoire de cette campagne. L'histoire de cinq ans de tous contre tous et, comme un petit bonus, de haine de la Culture.
Arrêtons nous à cela, puisque ce blog est censé causer de Culture... Il y aurait tant à ressasser qui dépasse le spectre éditorial de ce blog. Si j'ai très vite arrêter de verser dans l'obsession assez commune de l'antisarkozysme, c'est aussi parce que la vulgarité et la rudesse servait surtout à délaisser la Lune pour regarder le doigt ; ce blog est cependant né en 2007 et on s'en souvient tous de cette pauvre Princesse de Clèves et de la Garde Républicaine à qui on veut faire jouer Rika Zaraï, petites pécadilles au regard des réceptions de dictateurs sanguinaires. Au fond, ce n'était que de la cosmétique antisociale, un peu comme des radars pédagogiques qui disent que vous roulez trop vite, mais qui ne font rien contre la vitesse.
Sur la fin de la période, peut-être encore plus qu'au début, l'envie de crier de colère était supérieure à tout. De colère, pas de déception. Ou alors de rage, parce qu'au fond, on voit tous ce qui arrive ; que l'on va peut-être souffler cinq minutes, cinq jours, cinq ans, mais que les nuages qui s'ammoncèlent ne promettent qu'une chose.
Reculer pour mieux sauter, si on ne prend pas un minimum le destin en main et que la même énergie soit mise dans la vigilance et la construction d'une vraie alternative sociale, économique et culturelle qu'elle fut mise dans la vigilance et la dénonciation. Plus ça va, moins j'y crois ; mais c'est au pied du mur, parait il... Mais c'est urgent et incontournable si l'on veut éviter un scénario hongrois (au sens de ce qui se passe en Hongrie, pas d'allusions aux origines du sortant.)
Avec l'antisarkozysme, on s'est bien tenu chaud entre nous. Sauf que cette campagne, avec l'effet loupe afférent à ce genre de séquence, l'a prouvé avec force : convaincre des convaincus ne sert à rien, surtout quand en face l'asservissement de la TV, la haine entretenue de l'éducation, de la lecture, de la réflexion posée autrement que par posture, permet tous les amalgames et les détournements. Certains se réjouissent d'une victoire ; au delà de la réelle bonne nouvelle d'avoir renvoyé un petit satrape réviser son Camus, il faut d'abord s'interroger sur le score qu'il a fait. Je ne sais plus qui disais que dans un pays éduqué et apaisé, le show de posticheur n'aurait pas du dépasser les 5%.
C'est un fait. Terrible. Et un échec. Bien plus terrible.
C'est peut-être là-dessus qu'il faut s'interroger. C'est peut-être là qu'est notre vrai boulot, a fortiori dans les pratiques culturelles...
Il ne s'agit pas d'attendre quoi que ce soit des nouveaux arrivants. Plus d'élégance, on le sait. Plus de calme, on s'en doute. Plus d'écoute, on l'espère. Le reste, ce sera à nous de l'obtenir. Restons sur le volet culturel, même si en dehors de ces lignes, il convidendra d'être vigilant à beaucoup de choses... Il y a des dizaines de chantiers à ouvrir, et sur lesquels il conviendra de juger les nouveaux. Ils partent avec un avantage : passer après papier-bible, qui aura absolument ressemblé à ce que j'avais prédit, est un forme d'assurance de briller.
Cependant, sur le Centre National de la Musique, sur Hadopi, sur le problème absolument crucial des Intermittents, sur la diversité de l'offre Culturelle, sur le Mécénat public de la culture de marge et de l'éducation populaire, il y a tant à faire, qui s'imbrique vraiment dans une perspective globale, qu'il ne faut pas se louper. Et se garder des nuages noirs qui ne manqueront pas d'arriver.
Surtout si l'on y fait pas face.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Sylvaine Hélary Trio et Choinier/Guidou au 3 Pièces
Première soirée depuis longtemps hier au Trois Pièces, le bar rouennais où les concerts sont aussi bon que le bière est fraiche, avec mes amis des Vibrants Défricheurs, tous frais auréolés avec Papanosh d'une double récompense par la presse spécialisée de deux distinctions. Une chez Jazzmag et la plus importante, bien entendu, avec l'ELU Citizen Jazz.
Il ne s'agissait pas du quintet, ce soir, mais de deux concerts délectables pour cette soirée vibrante que j'attendais avec impatience. La première partie réunit l'excellent batteur de Oui Monsieur Johan Guidou et le guitariste de Kumquat et de Syntax Error Sylvain Choinier pour un Duo improvisé. La seconde partie était dédiée au trio de Sylvaine Hélary, lui même salué il y a quelques mois par un ELU Citizen Jazz enthousiaste. Sylvaine était déjà venu à Rouen Il y a quelques années, et c'est toujours un plaisir de retrouver cette flûtiste -également chanteuse- qui fait également partie de la famille du Surnatural Orchestra.
La première partie est excellente. Il y a beaucoup d'attention de part et d'autre et chacun utilise son instrument aux limites, sans cependant verser dans le bruitisme. C'est la première fois que je voyais Guidou sur scène, et je découvre un batteur sensible, très efficace et plein d'humour qui tresse autour de la guitare des paysages remplis de détails. De son côté, Choinier est toujours aussi sec et direct ; sa guitare est un objet transitionnel, qui se transforme au gré des objet quelle accueille ou parle au téléphone pour raconter un blues lointain.
Quant au Sylvaine Hélary Trio, il tient les promesses entrevues dans l'album. La paire constituée de Emmanuel Scarpa et d'Antonin Rayon (on les avait aimé dans Umlaut et Scarpa chez Radiation 10 !) est tout aussi tonitruante. Aux différents claviers, Antonin Rayon visite des basses énormes, sculpte l'énergie du batteur et semble en constant mouvement. Scarpa a un jeu âpre et inventif, plein de groove. Au milieu de cette trame, Sylvaine se promène, aiguillone la rythmique avec ses traits de flûte ou ses textes rageurs.
Une très belle soirée...
Albert Ayler - Stockholm, Berlin 1966
La carrière du saxophoniste Albert Ayler fut si brève et fulgurante, à l'image de son jeu tonitruant, que chaque nouvel enregistrement est un événement, un moment suspendu, une pièce historique. Les amateurs connaissent tout de son histoire, jusqu'à ce concert cathartique de l'été 70 à St Paul de Vence qui se doit d'être dans toutes les discothèques respectables.
Il ne s'agit pas là de faire l'énième analyse du jeu d'Ayler, son rapport à la musique et sa propension à être aussi entier que le son plein, gargantuesque, de son ténor. Il serait inutile également de revenir sur son parcours, cette volonté qu'il a toujours eu de faire converger -en avance sur tous et de manière incomprise- le Free-Jazz le plus radical et la musique populaire par le biais le plus direct : le mélange sans apprêt. Il s'agit avant tout de se réjouir de la sortie d'un double concert sur le label Hat-Hut, toujour à la pointe de cette musique.
Certes, Stockholm, Berlin 1966 ne nous fait pas découvrir une nouvelle facette d'Ayler ni ne révolutionne le genre. On avait déjà eu l'occasion d'entendre sur le label Suisse un « Lörrach, Paris 1966 » qui présentait le quintet d'Ayler avec plus ou moins la même playlist.
Ici, Hat-Hut nous fait juste partager deux concerts méconnus de la célèbre tournée européenne de 1966, qui circulait plus ou moins en bootleg. La version est cependant remasterisée, rendant notamment justice au violon du néerlandais Michel Samson et surtout à la batterie de Beaver Harris. C'est heureux pour ce dernier sur le morceau « Omega (is the Alpha) » enregistré à Stockholm, où il explose littéralement sous les coups de boutoir du saxophoniste et de son frère Donald à la trompette.
Malgré l'orchestre et les morceaux quasiment identiques, ces deux concerts, captés à une semaine de différence offre une atmosphère différente. Bien sur, on retrouve les marches et les airs populaires avortés qui s'accrochent dans le flot heurté de notes et d'idées charrié par le quintet, mais on découvre un concert suédois plus apaisé, où Albert Ayler apparaît lyrique et lumineux, comme dans le beau « Our Prayer - Bells » où Michael Samson se fait bâtisseur. A ses côtés, le contrebassiste William Follwell, développe un jeu, très contemporain qui donne une couleur différente à l'ensemble, lézardant à lui seul les factices frontières du jazz, au sens strict.
Le concert de Berlin est quant à lui plus frontal, débordant d'énergie. Le morceau inaugural, « Truth Is Marching In », plus court que l'autre concert, est l'occasion de mesurer la puissance collective du quintet et cette capacité à le transmuter en une large fanfare inexorable (« Our Prayer – Truth Is Marching In » également). Cette captation se termine dans un morceau absolument fantastique, « Ghosts-Bells », qui donne envie de réécouter toute la discographie du grand ténor. Tout commence par jeu de chat et de souris entre les soufflants et le violon, avant que les frères Ayler semblent partir dans une autre direction. Un schéma qui se répétera sur toutes les variations avant que les cordes de la basse viennent se mêler à la chose et ne s'enferrent dans un flot grossissant, jusqu'à exploser sous d'autres formes plus heurtées...
Un indispensable pour quiconque place Ayler dans son cœur. Ou ses tripes, c'est selon.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Lunatic Toys - Briciola
Après une rencontre au sein des grenoblois du Grolektif où ils avaient sorti Tô (ici chroniqué par ma camarade Diane Gastellu), leur premier album, les trois musicien de l'énergique trio Lunatic Toys nous propose sur le très prolixe label Carton un nouvel album, Briciola. Ce nouvelle sortie, album à part entière avec un très beau graphisme de pochette, s'inscrit dans une certaine continuité tout en étant plus libre, plus noir et pour tout dire, beaucoup plus abouti.
Je n'avais pas chroniqué Tô, car je trouvais qu'il y manquait une consistance. Qu'il était par trop atmosphérique... Avec ce Briciola moins serein, mais plus sombre et plus cru, il est certain que la voie est trouvée, avec plus de puissance et plus de corps ; plus de plaisir aussi.
Au sein de ce trio libertaire, sorte de power trio sans guitare qui ne se lasse jamais de visiter une musique libre et sans étiquette, Lunatic Toys pioche autant dans le rock que dans le métal et la musique électronique. On reconnaitra très vite une affinité élective avec des groupes amis. Des influences communes à la nouvelle génération des improvisateurs comme Q, avec qui le trio partage indubitablement un goût commun pour Terje Rypdal et ses plages monochromes griffées d'électricité, comme dans « Neck ». on pensera également à Contrabande (deux productions de chez Rude Awakening) et surtout, bien sur, Irène.
C'est dans ce sextet made in Carton que l'on retrouve Clément Edouard. Toujours dans un style très influencé par le Métal, on le retrouve également dans Polymorphe, le nouvel orchestre de Romain Dugelay dont nous reparlerons dans quelques semaines.
Le saxophoniste des Lunatics tient, dans Irène, le rôle de l'expérimentateur électronique, laissé ici à Alice Perret, divine surprise de cet album. Avec ses claviers brûlants et ses compositions très sombre, la clavièriste déjà croisée au sein de Bigre !, donne souvent la direction au trio, avec une assurance et une vraie puissance qui trouve de la poésie dans un univers bruitiste, très créatif et en constant mouvement (notamment le très lo-fi « All in » composé par Clément Edouard) . Ainsi, dans « Silence Radio » qui est certainement l'un des meilleurs morceaux de l'album, l'ouverture métallique et acide du clavier qui évoque presque un riff acrimonieux de guitare vient se heurter à une levée de batterie corrosive, elle-même bousculée par le son rauque et explosif de l'alto d'Edouard. Il y a une vraie synergie entre ces trois-là, une émulation qui cherche la puissance sans pour autant céder à la facilité. Bien sur, dans « Gougoutte » qui ouvre l'album, on commence par un coup de poing qui évoquera subrepticement Panzerballet dans ce côté inexorable, mais les sons vintage des claviers de Perret transporte une autre atmosphère. Celle de ces fameux jouets, aliénés aux rythmes qui ont donné le nom au groupe. Des rythmes assuré par l'impeccable batteur Jean Joly, véritable pivot de Lunatic Toys
Au fur et à mesure que le morceau progresse, on perçoit les interstices, les plages faussement tranquilles, les influences pop, notamment dans la simplicité mélodique d'un morceau électro-sensible comme « Airport ». Simplicité pop qui n'est souvent qu'un leurre qui sert avant tout à mettre en relief une complexité revendiquée dans le chaos. Même dans les morceaux plus virulents comme « B&B&B » où Joly s'engouffre dans des polyrythmies venimeuses bardées d'électricité qui évoque à petites touches l'électro de Add N to [X], il y a des souffles, des moments plus colorés qui mettent encore plus en lumière la part sombre des Lunatics Toys, extrêmement créative. Elle traverse l'album de part en part et l'illumine.
Briciola, en italien, veut dire miette. Des petits résidus, sans doute, qui affrontent le sol quand on s'attaque à la masse sonore.
De ces miettes là, Lunatic Toys a fait un album très cohérent et vraiment réussi...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
















