Sun Ship

22 février 2017

Panorama classique & contemporain du moment, de BMC à NoMadMusic

Des écoutes compulsives en musique classique et contemporaine me donnent à nouveau envie de passer à l'écriture de chroniques sur ces musiques. Comme je l'ai dit déjà, je me sens moins à l'aise et en tout cas moins légitime... D'où sans doute le recours au « JE » que d'habitude je bannis. Disons que ce qui suis s'apparente plus à des notes d'écoutes sans doutes décousues, mais qui sont sincères. Le fait de recevoir depuis un an maintenant les œuvres classiques de Budapest Music Center permet de juger de la grande qualité du label dans toutes les expressions, mais vous le verrez en fin de chroniques, j'ajoute également deux disques récents de NoMad Music.
Reprenons donc la forme de ces « mini-chroniques » expérimentées en avril dernier, et délaissées depuis.

Imaginons que le Paradis soit balayé. Qu'Adam, plutôt que de trouver Eve à son goût, trop ressemblante à sa côte, lui préfère Lilith. Lilith, première femme d'Adam dans les légendes juives, fille de la nuit et de la tempête, femme libre et indépendante. Elle ne devient pas le serpent. Pas de péché originel, mais un monde où la lumière crue et les ténèbres profondes ne laissent guère de place à la tiédeur. C'est le sens de l'Opéra Paradise Reloaded (Lilith) du grand Peter Eötvös, qui paraît pour la première fois. Accompagné par le Hungarian Radio Symphonic Orchestra dans des conditions idéales, éclairés par la mezzo-soprano Annette Schönmüller qui joue Lilith, la partition d'Eötvôs est magnifique. Il y a à la fois de l'audace (de nombreuses citations, un jeu avec les bois et les percussions particulièrement fin dans le central « Eve & Adam as Migrants » qui résonne avec force dans la période actuelle) et la volonté de s'inscrire dans la lignée d'un Ligeti, qui reste, avec Boulez et Stockhausen, les grands maîtres d'Eötvös. Le hongrois est à mon sens l'une des légendes vivantes de la musique contemporaine. On peut rajouter à Paradise Reloaded une dimension politique certaine, qui n'est pas pour déplaire.

Avec le disque Végh conducts Schubert, BMC nous fait replonger dans l'histoire ; cet enregistrement avec le Camerata de Salzburg a vingt ans. Capté par l'irréprochable WDR de Cologne, on ne s'en préoccupe pas : la musique est chaleureuse, profonde, et rend surtout grâce aux quatre premières symphonies de Schubert. Ce ne sont pas forcément à elles qu'on pense lorsqu'il s'agit d'évoquer le compositeur, mais ces partitions sont sans doutes ses plus légères, celles qui permettent de juger de la noirceur qui vient. La Symphonie no. 1 est encore pleine de l'apprentissage d'un jeune homme de 16 ans ; mais peu à peu, jusqu'à cette n°4 « Tragique », on sent le trouble poindre, une dualité naître. Ces œuvres, écrites avant la vingtaine ont la plupart été jouées posthumes, mais l'on sent Végh habité par ces partitions. Ce disque constitue l'un de ses derniers enregistrements, il est mort en 97. Le violoniste et chef d'orchestre, plus connu pour sa lecture de Bartók avec le quatuor Végh livre ici une magnifique prestation. A noter tout de même que Végh comme Eötvös furent à des degrés divers des élèves de Kodály. On ne mesure pas à quel point le rayonnement du maître continue toujours à éclairer l'époque.

J'ai bien conscience que « Keur avec les doigts » peut être considéré comme un peu léger comme chronique de disque. Mais même si on va tenter de mettre plus de mots sur ce petit bonheur que constitue les Suites de Violoncelle de Britten joué par Noémi Boutin, l'essentiel est là. NoMad Music, l'un des labels « dématérialisé » les plus excitant qui soit nous offre avec ce disque un moment de liesse. Les suites de Britten, écrites à la fin des années 60 pour Rostropovitch sont virtuoses mais surtout d'une beauté absolue et sans doute trop méconnue. Seule avec son archet et son instrument, avec son seul souffle comme accompagnement tant l'enregistrement est proche de l'instrumentiste. Il y a une dimension magique à cette musique, transcendante, mais Noémi, qu'on a pu entendre avec Sylvaine Hélary, lui donne une chaleur supplémentaire. Je ne suis pas toujours touché par l'Op.72, un peu trop classique, solennel, Bachien (même si c'est d'une beauté incontournable). Mais le corps à corps que Boutin nous impose sur l'Op.80 et l'Op.87 est beau à tirer des larmes.

On termine en quelques mots avec un très bel album de nouveau proposé par NoMadMusic. Les Cris de Paris de Geoffroy Jourdain est un ensemble vocal fascinant par le spectre qu'il embrasse, de la musique Ancienne à la musique contemporaine. IT vient tout juste de sortir, et il regroupe quatre pièces de quatre compositeurs italiens contemporains. La musique jouée est palpitante, dans toutes les acceptions du terme : elle fait découvrir des compositeurs en prise avec le monde, qui s'intéressent à la réalité sociale. Ainsi, « Perché non riusciamo a la vederla » de Marco Stroppa, mélange de cris et de clameurs de toutes traditions qui s'unissent pour créer une sorte de dazibao universel qui publierai des graffitis italiens collectés sur les murs comme autant de cris. Il y a aussi cette pièce magnifique de Luca Francesconi, « Let Me Bleed », comme un Requiem pour Carlo Giuliani, mort sous les violences policières au rassemblement anticapitaliste de Gènes en 2001.

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05-Pressoir

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17 février 2017

Le Grand Orchestre du Tricot - Atomic Spoutnik

Il est des phénomènes métaphysiques qui mènent aux franges de la folie. La décorporation est une manifestation de désordre psychique évident, mais c'est aussi une perception symbolique, un état créatif assez commun. La folie est un état subjectif dont les limites sont suffisamment lâche pour qu'on n'y trouve que des frontières ténues avec les artistes ; c'est un imaginaire qui aurait oublié de fermer la fenêtre et verrait s'évader son univers en expansion.
Ceci est une vision optimiste et affable de la folie.
Atomic Spoutnik, le spectacle proposé et transcrit en disque par Le grand orchestre du Tricot, l'amicale des improvisateurs du Tricollectif, et dirigé par le violoncelliste Valentin Ceccaldi est un voyage. Pas un voyage dans le temps, dans les baloches populaires et les chants réalistes fantasmés de Lucienne Boyer, comme il nous l'avait habitué, mais un voyage dans l'Espace.
Ou plutôt, un de ces voyages dans le continuum où l'Espace et le Temps sont abolis, où les différences se font ténues, où l'inconnu domine. Un Inconnu qui n'est pas sombre ou désolé, mais au contraire baigné de lumière cru et d'agitation des molécules ; Pas le Big Bang, pas un Big Band, mais un agglomérat sensible et ordonné de sons qui mis bout à bout racontent des histoires et s'inscrit dans cette lame de fond des sons sensibles, ceux du MilesDavisQuintet!, de In Love With, ou de Jean-Brice Godet, que l'on retrouve bien entendu ici.
Le très cher Olivier Acosta a raison dans Citizen Jazz de parler de peinture. Chaque détail est individuellement indépendant, et c'est dans la globalité qu'on voit l'œuvre. C'est un voyage universel qui commence par une lente prise de contact dans les interférences stellaires et se termine dans un hymne à la Liberté, avec des musiciens qui répondent présents à chaque mouvement collectif. 
Ici, à bord du Spoutnik, la poésie est de mise ; quant à la douceur, elle a laissé place à une certaine rugosité, sensible surtout dans le saxophone de Quentin Biardeau qui joue du même registre que celui qu'on avait vu dans son Trio à Lunettes ("AS II"), mais sait également servir des paradigmes très contemporains qui trahissent la grande finesse de l'écriture de Valentin Ceccaldi.
Le discret Valentin est à l'honneur. On retrouve cette façon qu'il a de décrire une scène comme s'il dissipait le brouillard au fur et à mesure, trait que nous avions déjà noté dans Marcel & Solange ou Durio Zibethinus. Qu'il soit au violoncelle ou à la basse, il étincelle.
Le propos est le voyage interstellaire, mais il n'est pas vu du côté de l'imaginaire des cosmonautes. Pas de Major Tom, pas de Cosmonauti Russi. Pas de drapeaux. Juste le vaisseau pétaradant de passion d'André Robillard, le capitaine magnifique et endimanché de cette excursion dans les tréfonds oniriques de l'univers, porté par Robin Mercier en textes et en voix qui donne un éclat zappaien à certains mouvements ("AS IV").
Robillard est de la région d'Orléans, comme le Tricollectif. C'est une des grandes figures de l'Art Brut, adoubé par Dubuffet. Il a déjà collaboré avec le Tricollectif pour une pochette de disque, avec ses fameux fusils. La société a jugé de son anormalité, mais l'Art transcende ces limites. Le disque ne nous propose pas d'embrasser cette folie avec une compassion voyeuriste. Elle nous emmène dans un univers dont Robillard est l'unique transcripteur.
Le skipper apparaît en photo sur la pochette du disque : Valentin Ceccaldi parvient à garder sans rupture sur une ligne de flottaison complexe entre scrutation et mise en scène sans voyeurisme ni compassion. Le voyageur instellaire n'est ni un sujet d'étude, ni un spectacle de Freaks. C'est le grand narrateur d'une aventure épique dans le Grand Tout qui nécessite un carburant qui se nourrit tout autant de la musique improvisée, du rock ou de la musique contemporaine et des danses populaires, parfois tout ensemble, à la manière du Tricollectif.
C'est un disque majeur.

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01-Road

11 février 2017

Michel Edelin's Flute Fever Orchestra - Kalamania

C'est tout à la fois une personne rare, qui a traversé les décennies sans un dommage et un musicien aux collaborations étourdissantes et à l'aura intacte qui est à la proue de ce présent double-album. Lorsqu'on pense flûtiste de jazz, on pense avant tout à Dolphy. Dans les contemporains, bien entendu à Nicole Mitchell. Quand on pense flûtiste de jazz européen, on songe à Michel Edelin. Parmi les jeunes générations, à Sylvaine Hélary.
Qu'on se rassure, dans ce double album Kalamania, joué par le bien nommé Flute Fever Ochestra et dirigé par Michel Edelin, mis à part Dolphy retenu pour cause de décès, ils sont tous là.
Enfin, à écouter "Totem", sur The Song of The Mad Faun, on peut tout de même se demander si son esprit ne rode pas alentour. Il danse fantomatiquement dans le creuset de l'impeccable base rythmique tenue par le contrebassiste Peter Giron et le batteur John Betsch ; on a vu attelage moins luxueux.
Kalamania est une déclaration d'amour obsessionnelle au roseau, à la tige, au souffle, au bois dont on fait les flûtes quand bien même celles-ci sont en métal. Il se compose de deux albums, regroupé dans une seule pochette parue sur l'exigeant label Rogue Art : le premier, The Song of The Mad Faun, est un sextet à quatre flûtes où la très douée Ludivine Issambourg, passée chez Wax Taylor, clôt le trio de soufflantes qui accompagne Edelin. Le second, Domus, est un exercice remarquable d'Edelin en solo qui joue avec toute la famille des flûtes, de la piccolo à la basse, des courts morceaux où l'atmosphère générale prévaut sur la virtuosité, pourtant omniprésente.
Un mot d'abord sur le solo, Domus, qui est un exercice périlleux. Récemment, on avait vu Mark Alban Lotz s'y frotter. On retrouve comme lui une dose d'électronique et des overdubs, mais l'usage étendu de la flûte reste centré sur l'instrument. C'est un travail sur le souffle et les harmoniques ("The Breath of Salomon Island") qui atteint son sommet avec la reprise du "Pannonnica" de Monk à la flûte basse.
Un trésor.
Edelin est un personnage. Venu du rock progressif, presque naturellement dans sa génération, il côtoie des les années 80 la fine fleur de la musique improvisée : Phil Minton, François Mechali, Simon Goubert, etc. Son premier album sous son nom, en 1980 chez Marge était déjà une Flute Rencontre dans une configuration présentant quelques similitudes (3 flûtes et piano/basse/batterie). Kalamania est son troisième album chez Rogue Art, après Resurgence en 2013 avec Goubert, Di Donato & Avenel.
Cet hommage à la flûte est particulièrement réussi. Le leader développe son goût pour les formes libres nées dans le milieu des années 60, en témoigne "Joyfull Struggle", un morceau de Mitchell où les quatre flûtes se répondent entre un solo de batterie particulièrement inspiré du trop rare John Betsch et la basse sèche de Giron, un fidèle d'Edelin. Nicole Mitchell est éclatante dans ce disque, elle qui rend visite à Edelin après l'avoir invité dans son Indigo Trio (The Ethiopian Princess Meet The Tantric Priest chez Rogue Art encore en 2011).
Mais la grande réussite de ce disque, c'est que son concepteur laisse beaucoup de place à ses comparses. Ainsi le très beau "Obsession", qui est finalement le sous-titre caché du disque pourrait être tiré d'un disque de l'ancienne président de l'AACM. Il rappelle par ailleurs que la plupart des flûtistes sont d'excellents chanteurs, et qu'une attaque de flûte est l'une des plus belles choses qu'on est créé pour susciter le groove.
De la même façon, "Le Chant du Faune Fou", avec ce Spoken Word si familier de Sylvaine Hélary est typiquement l'univers musical de la musicienne, avec cette façon si particulière de chanter dans son instrument. La flûte dans tous ses états ; voici le désir de cet album.
On y adhère pleinement.

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01-Monochrome

08 février 2017

Jean-Marie Machado & Didier Ithursarry - LUA

Savoir qu'il n'y a qu'une lettre, en portugais, entre lumière et lune est un appel à toutes formes de poésie. De Lua à Luz. De l'ombre à la lumière. De A à Z. Voici sous quel lueur s'est rangé le duo entre deux musiciens qui aiment à être contemplatifs et à jouer ensemble, le pianiste Jean-Marie Machado et l'accordéoniste Didier Ithursarry.
Ce n'est en effet pas la première fois que les deux hommes jouent ensemble, loin de là. Ithursarry est un habitué de l'orchestre Danzas de Machado, avec lequel il a nécessairement animé quelques Fiesta Nocturna et autres hommages à Bobby Lapointe. Mais c'est la première fois qu'ils se retrouvent en tête à tête ; on y perçoit immédiatement la complicité et la franchise de leur amitié. Un goût aussi pour une légèreté qui ne sera pas de l'insouciance. Une candeur intranquille, de celle que l'on perçoit sur « Lézanafar », un pas de danse où plus rien d'autre n'existe et où la main droite sur le piano cajole des soufflets emplis de nostalgie.
On retrouve l'accordéoniste dans un registre qui lui sied à merveille, celui d'une musique populaire transcendée, ou du moins essentialisée, où il sait faire parler son jeu si doux. C'est tout l'enjeu de la « Nocturne n°1 » de Chopin qui s'ouvre dans un lent dépliement de l'accordéon. Ithursarry s'empare du thème comme s'il s'agissait d'une chanson intérieure que le piano structure.
Dans notre pérégrination de A à Z, de l'ombre à la lumière, c'est comme ces instants fugaces où l'on ne sait pas trop si c'est la nuit où le jour ; où les ombres sont profondes mais se découpent encore.
Lorsque les musiciens en arrivent à « Aspirer la lumière » dans une cadence soudain plus saccadée et cependant chaloupée, c'est que la nuit est belle, et qu'il fait bon veiller.
C'est finalement une approche peu éloignée de celle de la Danse des Souffles et du prochain album d'un autre « machadien » dont nous parlerons sous peu : Joce Mienniel et son Bal Perdu avec l'Art Sonic.
Ecoutons « Sentier Evanoui » pour s'en convaincre, et ce sentiment d'être à la fin d'une fête, aux aurores languissantes, lorsque les tables se vident et les lampions s'éteignent. Qu'il y a encore un peu d'ivresse, beaucoup de sommeil et déjà un peu de nostalgie.
C'est un instant très précieux, qui se répète. Les deux musiciens ne s'assignent pas de rôles, il n'y a pas le rythmicien et le mélodiste, il y a un savant mélange de tout ceci et un travail colectif. Certes, Machado aime à user des basses avec la plus grande parcimonie, mais sait y faire lorsqu'il est nécessaire d'imprimer un pas de danse (de Danzas!), à l'instar de « JSB », tango démantibulé où les deux soliste avance à pas de loups.
Entre chien et loup.
L'attraction de la Lune est très forte dans ce disque. Elle commande aux climats, et ceux-ci s'entendent sans raz-de marée. C'est une musique dans laquelle on s'installe en rêvassant : on laisse vagabonder le temps en sachant très bien qu'il reviendra toujours. Lua est en quelque sorte le revers de Media Luz, sorti il y a quelques années. Une autre lumière, un autre astre.
Une beauté de A à Z.

11-Danzas

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26 janvier 2017

Evan Parker /Daunik Lazro / Joe McPhee - Seven Pieces

Ce n'est pas sur que ce soit l'époque qui veuille ça, ou les concours de circonstances, ou la facilité de « rénover » certaines bandes et de les éditer, mais les archives font florès depuis quelques temps.
On pensera aux ouvertures d'archives de Jean-Marc Foussat récemment (il est à la manœuvre sur ce disque, mais ce n'est pas lui qui était aux platines ce soir là), mais aussi à un coffret autour de Joëlle Léandre, sorti chez Not Two, dont on parlera prochainement sur Citizen Jazz.
Ce n'est pas de la nostalgie. On ne peut pas, par définition regretter une suite d'instant qui mûrit mais ne s'altère pas ; c'est le propre de nos musiques. Ce ne sont pas 22 ans passées à ignorer l'existence de ce concert à Willisau de trois stentors de la musique improvisée qui va changer quoi que ce soit à la donne : Daunik Lazro, Joe McPhee et Evan Parker sont bien vivants, tout comme leur musique et cette cassette retrouvées, datant de 1995, trio de saxophones sans autres participants est d'une fraîcheur rare.
Inutile de dérouler un CV : nous avons là trois musiciens sans limites, mais qui ne cherchent pas l'affrontement. Trois musiciens amoureux des sons qui dans le liminaire « Echoes of Memory » sont même tentés par une forme de chambrisme où le silence à son importance. La musique bondit d'anche en anche comme un rebond perpétuel qui organise quelque figure géométrique complexe mais parfaite, à l'instar des fractales.
C'est une sensation que l'on retrouvera sur d'autres morceaux, et même, faisons simple, sur la plupart. Parmi ceux-ci , « Broadway Ulimited » est un sommet, qui va cherche jusque dans les sifflements conjoints une forme de palpitation.
La beauté des oiseaux rares.
Seven Pieces, Le disque sorti chez Clean Feed, est tout a fait réjouissant. A la fois familier, tant on perçoit le jeu de mouvement parfaitement instinctif de ces trois grands improvisateurs, et portant le vent de l'inédit, tant ce Sax Meeting est rare. On sait que McPhee et Lazro se sont souvent croisés, mais ce trio de soufflants n'a sorti qu'un disque, postérieur (1996), chez Vand'oeuvre, dont votre hôte ignorait jusqu'à l'existence.
C'est dire l'excitation de le découvrir, de plus paré de la belle illustration de Troxler, habituel à Willisau : trois saxophones réduit au plus simple trait, qui se dédoublent, se détriplent même pour donner l'impression d'un flou de bougé.
Le mouvement, toujours. Un mouvement qui peut être anguleux et saturer l'espace, à l'instar de « Sweet Dreams of Flying » ou des déflagrations viennent de toute part pour nous déboussoler. On n'est pas néanmoins dans une surenchère. Ca gratte, certes, c'est anguleux, mais il n'y a pas de rupture entre eux, juste des répétitions irrégulières de tension et de détente, amplifiés parfois par la trompette de poche de McPhee qu'il utilise paradoxalement pour faire corps avec ses comparses dans des tuttis étourdissants.
Dans un morceau plus serein, le beau « Concertino in Blue », le bourdon qui souffle en toile de fond et accompagne le baryton de Daunik tourne comme l'archet d'une contrebasse. Le trio fait vivre plusieurs orchestres. Réinvente d'autres carrefours au cœur de leur propre chemin. C'est de la haute couture.
Et puis viens la question, toujours la même, un peu stupide mais je l'écris quand même. Ou étais-je en 1995 ? Que n'étais-je pas acculturé à ces musiques ? Ce genre de trio nécessite de la patience et de l'affirmation. Pas mal de maturité aussi. C'est une musique qui se mérite. Et qui grâce à ce disque est juste à la portée de l'oreille.

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05-Lazro

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20 janvier 2017

Acoustic Lousadzak - Need Eden

Nous avions quitté, si tant est qu'on quitte vraiment totalement un musicien de cette trempe, Claude Tchamitchian en avril avec un disque marquant, Traces, enregistré en sextet avec une poignée de fidèles et d'autres nouveaux venus.
L'occasion de parler des racines arméniennes du contrebassiste sans soucis du terroir, mais plutôt de l'exil ; une mise à nue splendide et poétique où s'illustrait notamment la voix de Géraldine Keller. Cette magnifique diseuse de mots et chanteuse de sons, à moins que ce ne fut le contraire, est une fidèle de Tchamitchian et notamment de son Lousadzak.
L'orchestre à géométrie variable est un fil rouge de la musique du contrebassiste. On le retrouve ici dans une version acoustique (Acoustic Lousadzak, donc) inédite et troublante, empruntant en trois mouvements aux allures de paraboles tous les chemins de traverse possible, en quête d'un paradis dont il nous appartient de dire qu'il est plus mouvant que perdu.
Need Eden, n'est pas qu'une anagramme bien trouvée, c'est un questionnement métaphysique qui habite l'orchestre et fouille assez profondément dans les atomes émotifs de notre contrebassiste.
On pensait que Traces était son œuvre la plus intime et la plus personnel. Mais ce nouveau disque paru sur le label Emouvance, dont Stéphane Ollivier a écrit les notes de pochette a raison de dire qu'ils sont à prendre comme un diptyque. Ce nouvel album va même plus loin encore dans le registre personnel.
Tout se passe comme si, après avoir fendu l'armure, Tchamitchian de retour à son Lousadzak se laissait transpercer de lumière (magnifique « Montagnes Intimes », à la fin du mouvement Eveil). Il conçoit ainsi une pièce avec une pâte orchestrale singulière et très souple qui s'appuie uniquement -si l'on fait abstraction de trompette décidément solaire de Fabrice Martinez et les percussions si humanisées d'Edward Perraud- sur les cordes et les bois, dans une démarche résolument chambriste et collective.
Dans le second mouvement, Lumière, Le morceau « Imaginer l'éternité » est enlevé et très majestueux, tout en conservant un goût pour les limbes, notamment lorsque les clarinettes de Catherine Delaunay et Roland Pinsard (ce dernier, habitué des orchestres de Régis Huby est le signe de la proximité entre Huby & Tchamitchian) mènent une envolée collective d'où s'extrait le violon de Régis Huby et le piano de Stephan Oliva.
C'est du bel ouvrage, avec un orchestre étourdissant, qui ne cède pas aux tentations individuelles. Cette pièce a, par certains aspects, la forme de lieder schubertiens, tant sur la forme que sur les thématiques, mais même s'il y a un incontournable clin d'oeil, jamais Tchamitchian ne déroge à une construction où les parties très écrites structurent des espaces où l'improvisation règne en maître pour mieux donner corps à cette recherche de jardin secret, de cet Eden intérieur et permanent (« Encore »).
Il y a certes quelques échappées lyriques (Ici les clarinettes qui sont la base de l'orchestre, là l'alto de Guillaume Roy, aux « promesses de l'aube » la guitare de Rémi Charmasson...
Mais c'est l'Acoustic Lousadzak qui parle avant tout d'une voix unique, extrêmement bien ordonnée par un contrebassiste qui s'efface au profit de ses musiciens. Stéphane Ollivier, qui fait le lien entre Traces et Need Eden parle de maturité pour ce grand musicien.
On ne saurait dire mieux.

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19 janvier 2017

Earth Tongues - Ohio

Ce sera, sans doute, dans nos musiques et sur ces pages l'une des tendances les plus marquantes de l'année 2016.
On hésite à dire la naissance (ce qui serait ridiculement faux), mais plutôt la confirmation et l'accélération d'une famille créative qui autour du batteur Carlo Costa, Pascal Niggenkemper, Frantz Loriot, Jean-Brice Godet ou Dan Peck visite des contrées arides et marquées par le dénuement des effets.
Plusieurs labels témoignent de cet essor, à commencer par Ruweh Records dont nous parlions il y a peu avec le disque de Raphaël Malfliet. L'un des plus emblématiques restent néanmoins Neither/Nor, animé par Costa dont Strata, le disque de l'Acustica, reste l'un des modèle du genre : une musique où la tension ne s'embarque pas dans une violence incongrue mais sait s'autoriser des emballements sporadiques. Un propos qui cherche dans le son brut tout les spectres des émotions Un son qui est marqué par l'utilisation étendue des instruments, jusqu'au marges dépassées du silence.
On l'avait noté avec Strata, l'axe qui unit le trompettiste Joe Moffet, qu'on a déjà vu avec Peter Evans ou Joe Morris, le tubiste Dan Peck, un habitué des albums d'Ingrid Laubrock ou d'Anthony Braxton et donc de Carlo Costa. Un axe sur lequel les deux soufflants sont autant rythmicien que Costa dans la recherche du moindre cliquetis, du moindre bourdonnement pour nourrir un son très naturel, sur le qui-vive.
Un axe qui porte un nom : Earth Tongues, celui de leur trio, qui fait vivre OHIO. Ce double album est un amalgame riche et perturbant de sons d'apparence incongus qui viennent se marier au gré de l'improvisation.
Voici deux longs morceaux de plus de 40 minutes, chacun sur un disque qui viennent nourrir une idée directrice, celle d'une musique rendue à l'état de nature. Une nature sauvage, hostile souvent, qui nous rappelle que c'est souvent dans l'infiniment petit que les surprises sont les plus triviales.
Dans le premier morceau, la trompette de Moffett cherche dans un balbutiement de souffle à éroder toute la richesse sonore des objets et des futs de Costa. Le son se répète, se perpétue même dans une sorte d'obsession intranquille qui nous projette dans un vortex où les vagues sont rarement plus violentes que les précédentes, mais recouvrent quand même l'imaginaire de l'auditeur attentif qui se doit d'être aussi concentré que les improvisateurs.
Cette musique libre et indomptable n'a pas besoin d'être rageuse. L'Ohio du trio n'est pas une indication géographique naturaliste, ce n'est pas une description de l'Etat rural. C'est simplement le lieu ou a été enregistré ce disque abrupt mais fascinant. Cette musique, elle, pourrait être de partout où le vivant à sa place.
Une belle exploration.

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188-Ravintola

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13 janvier 2017

Magic Malik & Ensemble Op.Cit - Pavages pour l'aile d'un papillon

C'est un projet ambitieux que ce Pavages pour l'aile d'un papillon, où l'on heureux de retrouver la flûte de Malik Mezzadri, tout autant que sa voix et surtout son écriture. Il y avait longtemps ; ou du moins, il nous tardait de le retrouver dans un de ces projets très raffinés dont il est capable, mélangeant à l'envi l'écriture contemporaine et l'improvisation tout en n'écartant pas une certaine forme de transe, ou plutôt d'abandon qui s'exprime tout autant dans ses célèbres psalmodies que dans cette sensation aérienne, légère, batifolante qui caractérise ses recherches.
Le papillon, tout est là. A la fois éphémère et magnifique, versatile et évanescent, il baguenaude de l'un à l'autre des états tout en gardant un chemin bien précis.
C'est ce qu'on entend dans cette pièce unique écrit pour le quatuor Op.Cit dirigé par Guillaume Bourgogne. Le quatuor est accompagné de fidèles de Magic Malik : Fred Escoffier au piano, aperçu entre autre avec Fabrice Martinez, Brice Berrerd à la contrebasse et Emmanuel Scarpa à la batterie (Radiation 10) dont on a adoré récemment Invisible Worlds, qui peut s'écouter alternativement avec ce Pavages pour l'aile d'un papillon tant on sait y trouver un certain cousinage.
Mais l'ensemble Op.Cit. n'est pas non plus très éloigné du monde de la musique improvisée. En 2011, ils avaient sorti sur le label Forge (Grenoble) un disque autour des Folk Songs de Berio agrémenté de compositions de Scarpa et Escoffier. On peut en déduire une certaine habitude de travail en commun, d'autant que la violoniste Amaryllis Billet a récemment enregistré avec Fenêtre Ovale (Eve Risser, Joris Rühl) l'un de ces disques inclassables qui sont à mi-chemin sans être à la demi-mesure.
Malik explique parfaitement bien, dans les notes de pochette de ce disque publié par le label du collectif Onze Heures Onze, sa démarche, qui paraît parfaitement limpide tout au long des 37 minutes du morceau : un pavage, c'est à dire une imbrication non-invasive entre un quatuor à cordes qui par l'écriture de partitions graphiques ou non restitue une forme d'improvisation et un trio d'improvisateurs corseté par les systèmes créatifs du flûtiste, à commencer par ses fameux XP dont il a étudier toutes les possibilités à l'aube de la décennie.
Au milieu, Malik butine, passe de l'un à l'autre, ouvre le morceau par une incantation flûte/voix dont il a le secret, vite rejoint par les cordes. Il s'unit avec le violoncelle de Nicolas Cerveau et l'alto de Manon Ténoudji avec lesquelles il se lance dans quelques jeux de masques. Il laisse les violons de Billet et de Céline Lagoutière s'échapper pour relancer l'unicité du quatuor auquel le compositeur tient énormément.
Il faut attendre le premier tiers du morceau pour que s'ajoute le traditionnel trio piano/basse/batterie qui entre en scène sans rupture ni opposition. Dans la fluidité de l'échange, après une note tenue, on passe un relais. C'est un pavage, là encore. D'un monde, l'autre. Mais l'ancien s'inscrit dans la durée, en trame de fond comme une persistance auditive. Sur le devant, seul Malik reste, comme un trait d'union. Cela donne une atmosphère presque hallucinogène, renforcée par les tutti, qui témoigne surtout d'une grande douceur. Par la suite, le morceau évolue avec cette même insouciance, jusqu'à s'approcher du blues, dans la contrebasse de Berrerd.
L'oeuvre de Malik Mezzadri tient du papillon cette vivacité qui n'a pas besoin d'expliquer sa joliesse ; c'est en scrutant plus attentivement qu'on devine la grande complexité des motifs. Une belle réussite inclassable, comme on les aime, avec cette sensation de transformation continuelle et sans aucun souci des barrières.

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05 janvier 2017

Raphaël Malfliet - Noumenon

Le label de Brooklyn Ruweh Records est toujours source d'étonnement. Voici à peine un an que ces pages l'évoque, mais il a déjà pris une place à part, tant la musique qu'il propose est troublante, riche, à la fois exigeante et foncièrement charnelle, qui parle immédiatement aux sens.
Le Noumenon du bassiste belge Raphaël Malfliet n'échappe pas à la règle. Installé depuis quelques années à New-York, l'anversois fréquente une scène où l'expérimentation n'est pas un vain mot, puisqu'on a pu le voir notamment avec Pascal Niggenkemper ou Michael Attias. Son approche instrumentale est physique sans être musculeuse, sa basse est garni d'objets ou d'archet pour en étendre les possibilités, à l'instar de "Arcana" où la basse se lamente comme une sirène lointaine, à la fois douce et languissante, dans un contexte très onirique.
Une sirène qui ne se laisserait pas faire et serait prête à affronter, même fugacement, le chaos.
Il faut dire que le bassiste est bien accompagné. On le retrouve en trio avec deux musiciens que nous aimons particulièrement par ici, le guitariste Todd Neufeld (patron du label Ruweh, membre du Andromeda d'Alexandra Grimal) et le batteur Carlo Costa qu'on a aimé aux côtés de Jean-Brice Godet ou de Frantz Loriot, Mais surtout dans son orchestre Acustica, dont on peut ici reconnaître quelques rhizomes : les textures travaillées qui ne rechignent pas au silence, les instruments qui s'emparent de la structure physique, presque minéral du son pour sculpter le moindre relief... Voici un disque qui nous emmène irrémédiablement vers l'ailleurs sans une débauche de moyens extravagante.
Certes les instruments sont travaillés dans leur structure même. Si les morceaux sont souvent longs, permettant d'installer un climat et de le laisser recouvrir le silence comme du sable, il y a parfois quelques brêches où les sons proviennent de sources inconnues. Ainsi "My Name", ou un orage électrique se débat dans un remue-ménage cliquetant de rythme est l'occasion d'entendre une voix lointaine, comme des interférences articulées, sans doute un dictaphone qui interfère avec les micros internes des guitares.
Une manière de rappeler que si tout est lent et méticuleusement pesé dans le disque, une montée de fièvre, quelques sueurs acides sont toujours possible.
Neufeld et Costa sont dans leur élément, la guitare est douce et chaleureuse, s'empare de quelques mélodies simples que le bassiste noircit du son très rond et percussif, comme pour donner de la perspective. Le batteur quant à lui joue énormément de son métallique, que ce soit des crépitement de cymbales ou toutes sortes d'objets percussifs qui évoquent des ondées passagères et inattendues. Parfois il y a des accès de rage, contenue et explosive, qui souligne à merveille la précarité de la quiétude environnante.
Malfliet est indéniablement influencé par des musiciens contemporains comme Stockhausen ou Ligeti. C'est dans le magnifique "Kandy" qui ouvre l'album qu'on le perçoit ; tout n'est que perception d'ailleurs dans cette structure où chaque timbre évoque un élément, qui se nourrit de son environnement et des sons produits à proximité. Il en résulte une atmosphère presque impressionniste, une brume qui laisse apparaître quelques formes qui ne se laissent pas découvrir. C'est une belle expérience offerte par un musicien que l'on ne pourra pas taxer de kantien.
Son noumène ne semble avoir aucune limite, et nous offre l'occasion de se laisser happer par la béance de l'inédit.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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30 décembre 2016

Ingrid Laubrock - Serpentines

Avec Ubatuba, Ingrid Laubrock avait entamé une mutation qui semble irréversible.
La musicienne allemande, renommée pour son Anti-House ou encore pour son trio avec Tom Rainey et Mary Halvorson, ce sont de saxophone à la fois chaleureux et légèrement écorché recherche les associations inouïes et les constructions complexes. Elle délaisse même la primauté du jeu pour celui de la direction où les relations particulières entre chaque musicien est la base d'un jeu d'assemblage à la fois abstrait et indiscutable qui tient du jeu de mouvement.
Sur Serpentines, son nouvel album avec un septet inédit (même si le tubiste Dan Peck est toujours fidèlement là), les deux parties de "Pothole Analytics" qui ouvrent l'album en sont de parfait exemple ; le jeu minimaliste et atonal semble passer d'un musicien à l'autre comme une balle qu'on reprend de volée.
Il y a quelques pas de deux, et même des crunches endiablés pour se disputer le passage, mais ce sont des instants très joueurs. La trompette de Peter Evans, habitué à animer Mostly Other People Do The Killing est particulièrement en pointe lorsqu'il s'agit de férailler avec le ténor ou le soprano de Laubrock. Il ne rechigne pas non plus à se lover entre les cordes de la joueuse de koto Miya Masaoka. Pour le reste, il laisse Dan Peck et le pianiste Craig Taborn s'occuper du travail discret mais indispensable de l'amalgame entre toutes ces petites cellules qui pourraient, sans cela, sembler totalement éparpillées.
Masaoka est certainement la grande trouvaille de cet album, avec l'électronicien Sam Pluta qui a souvent joué avec Peter Evans et agrémente l'album de sons inédits. Le koto a ceci d'inédit qui apporte des sonorités finalement peu éloignées de ce que Mary Halvorson peut proposer par ailleurs chez Laubrock.
C'est cependant une couleur différente, qui prend même des atours tout à fait poétique sur le long "Serpentines" qui clôt l'album sur une forme d'apaisement et de concorde entre Taborn, Laubrock et Masaoka.
Serpentine colle bien à cette musique d'Ingrid Laubrock. Elle cherche, elle louvoie, elle entame des virages inattendus, mais jamais elle ne se semble se perdre. La saxophoniste garde cette attitude qui fait sa renomée depuis plus d'une décennie.
Celle d'une musicienne qui trace sa route sans hésiter mais en serpentant, en prenant son temps, en négociant avec la plus grande attention chacune des trajectoires qui sont soulignées avec beaucoup d'à-propos par la batterie de Tishawn Sorey qui privilégie le relief et la sculpture plutôt que la pulsation. "Squirrels" est ainsi l'occasion de petites explosions sporadiques qui viennent à former un tout implacable mais résolument mouvant.
Certains pourrait songer que tout ceci est froid et cérébral. Ce disque démentira ce trait qu'on est en droit de trouver franchement injuste. Ingrid Laubrock fait partie de ces musiciens à la discographie sans accroc. On pourrait même avancer que si Anti-House était un exemple de musique centripète, qui ramenait tout vers le noyau, Serpentines  est une définition du centrifuge, qui projette vers l'altérité.
Anti-House, nous l'écrivions, est la maison de Laubrock. Ici, elle va visiter le vaste monde, en quelque sorte.
On est ravi de la voir perdurer dans cette voie que l'on peut largement attribuer à son travail au long court entamé avec Braxton, qui a tendance a s'accélérer avec le temps et à infuser sa musique avec bonheur. Ainsi, "Chip in Brain" est le sommet de cet album s'y réfère à petite touche, notamment lorsque Pluta vient altérer de sons puissants et transcendants une passementerie subtile.
On est ravi de cet album joliment versatile et joyeusement serpentin. Encore une grande réussite d'Intakt Records.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir..

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