Humanophone
Samedi, de retour du domicile maternel perdu dans les sables réactionnaires de la Vendée où il fait toujours vaguement beau, je me suis précipité au concert donné au 106, la belle SMAC rouennaise -qui fait bien son boulot de diversité culturelle, ce qui est rare dans ce genre d'établissement- pour applaudir mes amis des Vibrants Défricheurs qui avait convoqués d'autres amis, le Surnatural Orchestra, dans un projet dont je ne savais rien... Hormis qu'on y trouverait Bernard Lubat.
On en reparlera sans doute plus longuement dans Citizen Jazz, mais j'ai vraiment été bluffé. D'abord par la maturité de plus en plus affirmé par les musiciens rouennais, mais aussi cet acte de liberté qui suintait de chaque note, de chaque décision, de chaque élan commun. Ca fait des années qu'on sait que la connivence avec les musiciens géniaux du Surnatural est une réjouissante nouvelle... Il tardait de la voir ici en action.
L'Humanophone est un jeu de loi sous le contrôle du Soundpainting. Un jeu tout court en fait. Avec des règles créées dans l'unique but de les transgresser. Au delà de la liberté d'improvisateurs offert à la trentaine de musiciens et de l'émulation qui en découle, on a pu voir un spectacle maitrisé, plein de surprises, et qui assume à fond la convergence des propos artistiques.
Le reste est à venir... Mais en photo, ça donnait !
If Duo - Songs Volume 2
Nouvelle production du label Abalone du cher Régis Huby, le duo entre le pianiste Bruno Angelini et le trompettiste Giovanni Falzone n'est pas une formation inconnue, puisqu'on avait pu entendre ce If Duo il y a quelques années pour un volume 1 qui regroupait alors des compositions du trompettiste italien.
Ce volume 2, même s'il reste dans la continuité des "chansons", ne se constitue que de compositions du pianiste. On découvre un musique plus cinématique, plus consistante. Elle sort de la ritournelle qui marquait le premier volume pour s'orienter vers une esthétique du récit. Ainsi "A place - Zen" trouve dans l'économie de notes du pianiste, l'occasion pour le son plein du trompettiste de décrire un paysage en constant changement ; les morceaux, plus longs que le volume 1, offrent plus d'espace onirique. C'est définitivement le biotope de ces deux improvisateurs.
Falzone, avec Bearzatti, Gargano, Mirabassi ou Lenoci fait partie de cette nouvelle génération d'improvisateurs italiens qui aiment à se frotter aux à ses confrères hexagonaux. C'est souvent Bruno Angelini qui est appelé dans ces rencontres. Le pianiste est un habitué de ces collaborations, principalement avec le contrebassiste Mauro Gargano, avec qui il partage à la fois le quartet de Christophe Marguet, Résistance poétique et un magnifique trio paru chez Sans Bruit que nous avions beaucoup aimé par ici.
Angelini est un musicien que beaucoup ont découvert au début de ce siècle dans les productions luxueuses du label Sketch. Notamment dans un magnifique "Empreintes", en trio avec Del Fra et Onoe. Le pianiste, dont le jeu très percussif et grandement reconnaissable sait également se parer d'une grande douceur habite -et compose- des atmosphères colorées. Elles font ici tout l'intérêt de l'album, le morceau "Déontologie Blues" en tête. C'est dans le Giovanni Falzone European Ensemble que les deux musiciens se sont rencontré, et les univers a priori assez différents se sont imbriqués, se reconnaissant dans leur goût mutuel pour les mélodies simples et pleines de spleen.
Falzone est un improvisateur imprévisible, qui semble pouvoir changer de ton et de timbre à mesure qu'Angelini définit ses toiles de fond. Il change, mais garde ce son crayeux très caractéristique. Il sait se faire simple et lyrique dans un morceau comme "L'indispensable Liberté" ou inventif et truculent dans le très beau "La vie est un mensonge". Mais c'est dans le gourmand "Il fanfarone" au mitan de l'album que la synergie entre les deux musiciens est à son meilleur et se pare de beaucoup d'humour.
Un disque très réussi.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Sidération
Si durant des semaines, ce blog n'a pas parlé d'autres choses que de musique, et encore pas souvent, c'est que la période à mon sens, ne se prétait pas à bloguer. J'admire ceux qui disent et écrivent ce qui leur passe dans la tête dans ces moments troubles ou la parole publique est entièrement dérobée par un prurit nauséabond. J'en suis dramatiquement incapable.
Dans ces moments, je n'arrive à être raisonablement clairvoyant qu'en petit comité ; c'est un peu le pécher mignon qui prévaut au moins depuis que j'écris en ces pages : je ne me sens pas légitime pour l'analyse politique. Enfin plus, disons, mais c'est une autre histoire. Alors, plutôt que la parole, c'est la sidération qui a pris place. L'histoire de cette campagne. L'histoire de cinq ans de tous contre tous et, comme un petit bonus, de haine de la Culture.
Arrêtons nous à cela, puisque ce blog est censé causer de Culture... Il y aurait tant à ressasser qui dépasse le spectre éditorial de ce blog. Si j'ai très vite arrêter de verser dans l'obsession assez commune de l'antisarkozysme, c'est aussi parce que la vulgarité et la rudesse servait surtout à délaisser la Lune pour regarder le doigt ; ce blog est cependant né en 2007 et on s'en souvient tous de cette pauvre Princesse de Clèves et de la Garde Républicaine à qui on veut faire jouer Rika Zaraï, petites pécadilles au regard des réceptions de dictateurs sanguinaires. Au fond, ce n'était que de la cosmétique antisociale, un peu comme des radars pédagogiques qui disent que vous roulez trop vite, mais qui ne font rien contre la vitesse.
Sur la fin de la période, peut-être encore plus qu'au début, l'envie de crier de colère était supérieure à tout. De colère, pas de déception. Ou alors de rage, parce qu'au fond, on voit tous ce qui arrive ; que l'on va peut-être souffler cinq minutes, cinq jours, cinq ans, mais que les nuages qui s'ammoncèlent ne promettent qu'une chose.
Reculer pour mieux sauter, si on ne prend pas un minimum le destin en main et que la même énergie soit mise dans la vigilance et la construction d'une vraie alternative sociale, économique et culturelle qu'elle fut mise dans la vigilance et la dénonciation. Plus ça va, moins j'y crois ; mais c'est au pied du mur, parait il... Mais c'est urgent et incontournable si l'on veut éviter un scénario hongrois (au sens de ce qui se passe en Hongrie, pas d'allusions aux origines du sortant.)
Avec l'antisarkozysme, on s'est bien tenu chaud entre nous. Sauf que cette campagne, avec l'effet loupe afférent à ce genre de séquence, l'a prouvé avec force : convaincre des convaincus ne sert à rien, surtout quand en face l'asservissement de la TV, la haine entretenue de l'éducation, de la lecture, de la réflexion posée autrement que par posture, permet tous les amalgames et les détournements. Certains se réjouissent d'une victoire ; au delà de la réelle bonne nouvelle d'avoir renvoyé un petit satrape réviser son Camus, il faut d'abord s'interroger sur le score qu'il a fait. Je ne sais plus qui disais que dans un pays éduqué et apaisé, le show de posticheur n'aurait pas du dépasser les 5%.
C'est un fait. Terrible. Et un échec. Bien plus terrible.
C'est peut-être là-dessus qu'il faut s'interroger. C'est peut-être là qu'est notre vrai boulot, a fortiori dans les pratiques culturelles...
Il ne s'agit pas d'attendre quoi que ce soit des nouveaux arrivants. Plus d'élégance, on le sait. Plus de calme, on s'en doute. Plus d'écoute, on l'espère. Le reste, ce sera à nous de l'obtenir. Restons sur le volet culturel, même si en dehors de ces lignes, il convidendra d'être vigilant à beaucoup de choses... Il y a des dizaines de chantiers à ouvrir, et sur lesquels il conviendra de juger les nouveaux. Ils partent avec un avantage : passer après papier-bible, qui aura absolument ressemblé à ce que j'avais prédit, est un forme d'assurance de briller.
Cependant, sur le Centre National de la Musique, sur Hadopi, sur le problème absolument crucial des Intermittents, sur la diversité de l'offre Culturelle, sur le Mécénat public de la culture de marge et de l'éducation populaire, il y a tant à faire, qui s'imbrique vraiment dans une perspective globale, qu'il ne faut pas se louper. Et se garder des nuages noirs qui ne manqueront pas d'arriver.
Surtout si l'on y fait pas face.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Sylvaine Hélary Trio et Choinier/Guidou au 3 Pièces
Première soirée depuis longtemps hier au Trois Pièces, le bar rouennais où les concerts sont aussi bon que le bière est fraiche, avec mes amis des Vibrants Défricheurs, tous frais auréolés avec Papanosh d'une double récompense par la presse spécialisée de deux distinctions. Une chez Jazzmag et la plus importante, bien entendu, avec l'ELU Citizen Jazz.
Il ne s'agissait pas du quintet, ce soir, mais de deux concerts délectables pour cette soirée vibrante que j'attendais avec impatience. La première partie réunit l'excellent batteur de Oui Monsieur Johan Guidou et le guitariste de Kumquat et de Syntax Error Sylvain Choinier pour un Duo improvisé. La seconde partie était dédiée au trio de Sylvaine Hélary, lui même salué il y a quelques mois par un ELU Citizen Jazz enthousiaste. Sylvaine était déjà venu à Rouen Il y a quelques années, et c'est toujours un plaisir de retrouver cette flûtiste -également chanteuse- qui fait également partie de la famille du Surnatural Orchestra.
La première partie est excellente. Il y a beaucoup d'attention de part et d'autre et chacun utilise son instrument aux limites, sans cependant verser dans le bruitisme. C'est la première fois que je voyais Guidou sur scène, et je découvre un batteur sensible, très efficace et plein d'humour qui tresse autour de la guitare des paysages remplis de détails. De son côté, Choinier est toujours aussi sec et direct ; sa guitare est un objet transitionnel, qui se transforme au gré des objet quelle accueille ou parle au téléphone pour raconter un blues lointain.
Quant au Sylvaine Hélary Trio, il tient les promesses entrevues dans l'album. La paire constituée de Emmanuel Scarpa et d'Antonin Rayon (on les avait aimé dans Umlaut et Scarpa chez Radiation 10 !) est tout aussi tonitruante. Aux différents claviers, Antonin Rayon visite des basses énormes, sculpte l'énergie du batteur et semble en constant mouvement. Scarpa a un jeu âpre et inventif, plein de groove. Au milieu de cette trame, Sylvaine se promène, aiguillone la rythmique avec ses traits de flûte ou ses textes rageurs.
Une très belle soirée...
Albert Ayler - Stockholm, Berlin 1966
La carrière du saxophoniste Albert Ayler fut si brève et fulgurante, à l'image de son jeu tonitruant, que chaque nouvel enregistrement est un événement, un moment suspendu, une pièce historique. Les amateurs connaissent tout de son histoire, jusqu'à ce concert cathartique de l'été 70 à St Paul de Vence qui se doit d'être dans toutes les discothèques respectables.
Il ne s'agit pas là de faire l'énième analyse du jeu d'Ayler, son rapport à la musique et sa propension à être aussi entier que le son plein, gargantuesque, de son ténor. Il serait inutile également de revenir sur son parcours, cette volonté qu'il a toujours eu de faire converger -en avance sur tous et de manière incomprise- le Free-Jazz le plus radical et la musique populaire par le biais le plus direct : le mélange sans apprêt. Il s'agit avant tout de se réjouir de la sortie d'un double concert sur le label Hat-Hut, toujour à la pointe de cette musique.
Certes, Stockholm, Berlin 1966 ne nous fait pas découvrir une nouvelle facette d'Ayler ni ne révolutionne le genre. On avait déjà eu l'occasion d'entendre sur le label Suisse un « Lörrach, Paris 1966 » qui présentait le quintet d'Ayler avec plus ou moins la même playlist.
Ici, Hat-Hut nous fait juste partager deux concerts méconnus de la célèbre tournée européenne de 1966, qui circulait plus ou moins en bootleg. La version est cependant remasterisée, rendant notamment justice au violon du néerlandais Michel Samson et surtout à la batterie de Beaver Harris. C'est heureux pour ce dernier sur le morceau « Omega (is the Alpha) » enregistré à Stockholm, où il explose littéralement sous les coups de boutoir du saxophoniste et de son frère Donald à la trompette.
Malgré l'orchestre et les morceaux quasiment identiques, ces deux concerts, captés à une semaine de différence offre une atmosphère différente. Bien sur, on retrouve les marches et les airs populaires avortés qui s'accrochent dans le flot heurté de notes et d'idées charrié par le quintet, mais on découvre un concert suédois plus apaisé, où Albert Ayler apparaît lyrique et lumineux, comme dans le beau « Our Prayer - Bells » où Michael Samson se fait bâtisseur. A ses côtés, le contrebassiste William Follwell, développe un jeu, très contemporain qui donne une couleur différente à l'ensemble, lézardant à lui seul les factices frontières du jazz, au sens strict.
Le concert de Berlin est quant à lui plus frontal, débordant d'énergie. Le morceau inaugural, « Truth Is Marching In », plus court que l'autre concert, est l'occasion de mesurer la puissance collective du quintet et cette capacité à le transmuter en une large fanfare inexorable (« Our Prayer – Truth Is Marching In » également). Cette captation se termine dans un morceau absolument fantastique, « Ghosts-Bells », qui donne envie de réécouter toute la discographie du grand ténor. Tout commence par jeu de chat et de souris entre les soufflants et le violon, avant que les frères Ayler semblent partir dans une autre direction. Un schéma qui se répétera sur toutes les variations avant que les cordes de la basse viennent se mêler à la chose et ne s'enferrent dans un flot grossissant, jusqu'à exploser sous d'autres formes plus heurtées...
Un indispensable pour quiconque place Ayler dans son cœur. Ou ses tripes, c'est selon.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Lunatic Toys - Briciola
Après une rencontre au sein des grenoblois du Grolektif où ils avaient sorti Tô (ici chroniqué par ma camarade Diane Gastellu), leur premier album, les trois musicien de l'énergique trio Lunatic Toys nous propose sur le très prolixe label Carton un nouvel album, Briciola. Ce nouvelle sortie, album à part entière avec un très beau graphisme de pochette, s'inscrit dans une certaine continuité tout en étant plus libre, plus noir et pour tout dire, beaucoup plus abouti.
Je n'avais pas chroniqué Tô, car je trouvais qu'il y manquait une consistance. Qu'il était par trop atmosphérique... Avec ce Briciola moins serein, mais plus sombre et plus cru, il est certain que la voie est trouvée, avec plus de puissance et plus de corps ; plus de plaisir aussi.
Au sein de ce trio libertaire, sorte de power trio sans guitare qui ne se lasse jamais de visiter une musique libre et sans étiquette, Lunatic Toys pioche autant dans le rock que dans le métal et la musique électronique. On reconnaitra très vite une affinité élective avec des groupes amis. Des influences communes à la nouvelle génération des improvisateurs comme Q, avec qui le trio partage indubitablement un goût commun pour Terje Rypdal et ses plages monochromes griffées d'électricité, comme dans « Neck ». on pensera également à Contrabande (deux productions de chez Rude Awakening) et surtout, bien sur, Irène.
C'est dans ce sextet made in Carton que l'on retrouve Clément Edouard. Toujours dans un style très influencé par le Métal, on le retrouve également dans Polymorphe, le nouvel orchestre de Romain Dugelay dont nous reparlerons dans quelques semaines.
Le saxophoniste des Lunatics tient, dans Irène, le rôle de l'expérimentateur électronique, laissé ici à Alice Perret, divine surprise de cet album. Avec ses claviers brûlants et ses compositions très sombre, la clavièriste déjà croisée au sein de Bigre !, donne souvent la direction au trio, avec une assurance et une vraie puissance qui trouve de la poésie dans un univers bruitiste, très créatif et en constant mouvement (notamment le très lo-fi « All in » composé par Clément Edouard) . Ainsi, dans « Silence Radio » qui est certainement l'un des meilleurs morceaux de l'album, l'ouverture métallique et acide du clavier qui évoque presque un riff acrimonieux de guitare vient se heurter à une levée de batterie corrosive, elle-même bousculée par le son rauque et explosif de l'alto d'Edouard. Il y a une vraie synergie entre ces trois-là, une émulation qui cherche la puissance sans pour autant céder à la facilité. Bien sur, dans « Gougoutte » qui ouvre l'album, on commence par un coup de poing qui évoquera subrepticement Panzerballet dans ce côté inexorable, mais les sons vintage des claviers de Perret transporte une autre atmosphère. Celle de ces fameux jouets, aliénés aux rythmes qui ont donné le nom au groupe. Des rythmes assuré par l'impeccable batteur Jean Joly, véritable pivot de Lunatic Toys
Au fur et à mesure que le morceau progresse, on perçoit les interstices, les plages faussement tranquilles, les influences pop, notamment dans la simplicité mélodique d'un morceau électro-sensible comme « Airport ». Simplicité pop qui n'est souvent qu'un leurre qui sert avant tout à mettre en relief une complexité revendiquée dans le chaos. Même dans les morceaux plus virulents comme « B&B&B » où Joly s'engouffre dans des polyrythmies venimeuses bardées d'électricité qui évoque à petites touches l'électro de Add N to [X], il y a des souffles, des moments plus colorés qui mettent encore plus en lumière la part sombre des Lunatics Toys, extrêmement créative. Elle traverse l'album de part en part et l'illumine.
Briciola, en italien, veut dire miette. Des petits résidus, sans doute, qui affrontent le sol quand on s'attaque à la masse sonore.
De ces miettes là, Lunatic Toys a fait un album très cohérent et vraiment réussi...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Petite Vengeance - Mon Amérique à toi
La naissance d'un label est toujours un évènement, qui fait reculer l'idée préconçue de la raréfaction de l'offre musicale vu du seul prisme de l'industrie. Quand il s'agit de plus de mes amis des Vibrants Défricheurs, c'est un double plaisir, car depuis le temps que le collectif rouennais dont je parle ici depuis les débuts faisait parler de lui, il convenait d'avoir l'occasion de les entendre partout.
C'est désormais chose faite.
Parmi les trois sorties à l'heure actuelle, nous avons déjà parler de Syntax Error et nous parlerons bientôt de Papanosh... Mais attardons nous quelques instant sur Petite Vengeance, duo foutraque de deux amis d'enfance, plein de rebondissements et d'influences entremêlées, de blagues potaches et d'énergie. Lorsque le saxophoniste Raphaël Quenehen et le batteur Jérémie Piazza ont étrenné ce duo en 2007, j'avais fait un petit billet pour en signaler l'existence ; de festivals en voyages scandinaves, de progrès fulgurants en rencontres durables la musique a évolué, jusqu'à devenir "Mon Amérique à toi", superbe objet dont le graphisme est assuré par Paatrice Marchand et Lison De Rider, membres du collectif et graphistes très inventifs.
Mon Amérique à toi est un voyage fantasmé dans une Amérique qui n'existe pas et n'a jamais existé, à part peut être dans les télés de notre enfance, bardé de voix off et de d'interludes amusants. Est-ce l'Amérique d'ailleurs ? Peu importe, c'est avant tout l'occasion de recycler et de transcender les influences, du "Thousand Miles Behind" de Dylan inaugural, transformé en hymne western un peu kitsh au fantastique travestissement du "Lonely Woman" d'Ornette Coleman en blue grass traînant dans le marigot en compagnie d'une cornemuse... Ce morceau, au coeur de l'album est certainement le symbole de la synergie des deux musiciens et c'est avec bonheur que l'on voit percer de cet étrange alliage une énergie folle. Comme la pochette, le disque de Petite Vengeance est un collage singulier et inventif qui trouve sa cohérence dans la multitude et l'apparent bricolage. Un bricolage qui s'avère très construit, pour peu qu'on s'y attarde.
Petite Vengeance puise à toutes les influences des deux musiciens, comme une synthèse. Ainsi, on trouve de l'improvisation pure roulant en vague su "O Gondolier" qui est un morceau cher aux deux musiciens. Ce gondolier est très proche de l'univers musical actuel de Quenehen et rappel le jeu tranchant qu'il développe avec Kumquat. De même, un morceau comme "Ambee Dagets" rappellera aux amateurs du label Carton ce rock fougueux et libre dans lequel Piazza nage avec bonheur...
C'est Jérémie Piazza qui est l'excellente surprise de cet album. Ceux qui l'ont déjà vu jouer ne s'étonneront pas de le voir jouer de la guitare tout en battant, et l'on est heureux de voir éclater la subtilité de son lourd drumming sur un enregistrement qui le fait briller. On appréciera surtout les moments ou il joue de cordes électriques sur sa batterie, ce qui ne manque pas d'acidifier le propos, comme sur le potache "FAJ".
C'est la fin de l'album qui révèle cependant ses plus beaux secrets. On notera d'abord la participation amicale de Laurent Dehors, qu'on est heureux de voir avec les jeunes rouennais sur "Colchique". Quant à "Forro Da Rouen", c'est de loin le meilleur morceau de l'album. Composé par Quenehen, il représente ce dont est capable le saxophoniste quand il est à son meilleur niveau.
Mon Amérique à toi est un disque attachant. Beau cadeau de bienvenue par un très beau label.
Mais quel cinéma...
Non, ce blog n'est pas en friche.
Il y a eu bien sur le mois de mars qui est chez moi un moment où le temps file, mais il y avait également une incroyable sidération. De celles où l'on voudrait dire mais rien ne sort ; ou de manière tellement désordonnée qu'il serait vain de le coucher par écrit.
Que dire ou même qu'écrire dans cette période où l'espace est mangé, maltraité et absolument rendu vain par une campagne électorale qui n'aura jamais, peut-être, et à de rares exceptions populaires, été aussi déconnecté de toute réalité ? Que le sortant est méchant ? On a joué la partition partout, et même ici sur ce blog né, par hasard, de 2007.
Très vite, je vous ai proposé d'entendre la clarinette (ou pas...), parce qu'il était fatigant de relever telle ou telle incohérence, tel ou tel revirement de la part d'un pion dont la seul idéologie est de se retrouver du bon côté de la Classe.
Et puis un blog culturel, dans le marasme imposé, deviendrait presque clivant... On en rira peut-être un jour, quelque soit l'avenir. Il faut dire qu'il y aura matière, même si j'en arrive à plaindre ceux qui on fait de l'antisarkozysme un unique sujet de militance durant ces cinq années. Car il n'y a rien de plus triste que l'intelligence qui, voyant la lune contée par le politique, se borne à regarder le doigt.
Mais comme je suis plein de contradictions, et comme on nous annonce un changement de visage -pour la politique générale et culturelle en particulier, je demande à voir-, je vous propose de rire une dernière fois avec le cinéma. Le cinéma, voilà la grande affaire de ce mandat. On l'avait commencé avec Clavier et Réno, on le termine avec Dreyer. Lorsqu'on lit Frédéric Martel, on sait qu'on a appelé ça la "représidentialisation" ; on se contentera d'appeler ça le ridicule.
Il y a quelques jour, Allociné a demandé aux candidats de raconter leurs films préférés. On se posera la question de l'opportunité d'une telle démarche, mais elle est là. Et de regarder, bien sur, les choix de notre cuistre national qui s'était fait de son inculture une gloire qui disait tout son mépris du "populaire", avant de virer investi d'une mission culturelle au gré des sondages et des fiches de son staff. Jugeons ensemble : en 2007 c'était Melville et Jessie Nelson (?) et en 2012, Vigo et Lubitsch. Au delà du revirement, typique et même attendu par habitude, le questionnement...
Passé la sidération d'avoir les même goûts que les fiches du Président -petit padawan faiseur de fiche, sache que si tu rajoutais Bergman je syncopais-, on en vient à se poser des questions.
Cela concerne principalement la motivation d'un tel mensonge. Si tant est que les goûts cinématographiques ou musicaux pourrait avoir une quelconque influence sur le vote, qui pourrait croire à sa sincérité ? Qui peut imaginer le Président goûter le souffle Libertaire et enfantin de Zéro de Conduite de Vigo ? Son seul point commun, terriblement infime, c'est cette frustration d'enfance que l'on perçoit.
On pourra se dire également que la principale qualité de ces films, d'un point de vue marketing c'est de faire briller auprès de la majorité qui ne les aura pas vu... Mais là encore quel intérêt ?
Au delà de la période absolument terrible que nous aurons vécu en terme de casse sociale et de popularisation du tous contre tous, et au delà également du côté passablement ridicule d'un gars de 60 ans qui s'en trouve rendu à trahir sa nature profonde pour se donner des airs, on en arrive à se dire que la cristallisation de toutes ces années ne tenait finalement qu'à une chose...
Un piêtre complexe d'infériorité mis en scène pour le rendre télégénique.
Quand je vous dis qu'on en rira, un jour...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
Jacques Thollot - Tenga Niña
Parmi les labels qui ont accompagné la lente maturation musicale que vous pouvez constater dans les billets de ce blog, le label nato du producteur Jean Rochard est certainement l'un des plus important dans mon parcours musical ; celui pour le moins qui a ouvert des portes et reliés les chainons manquants. En un mot, une ligne directrice d'une rare qualité.
nato est actuellement dans une stratégie de ressortie des albums qui ont fait sa légende, couplés en général à des nouveautés offertes aux musiciens fidèles du label : Tony Hymas, Lol Coxhill, Tony Coe, Steve Beresford... Toute cette scène anglaise de la musique improvisée riche et curieuse. J'ai le plaisir d'en parler régulièrement sur Citizen Jazz.
Récemment, à l'occasion de la ressortie de A Winter's Tale du trio Hymas/Jenny-Clark/Thollot, j'ai eu envie de ressortir un album de 1996, Tenga Niña du batteur Jacques Thollot qui fait partie de ces disques marquant auquel on doit se référer souvent. Incroyable Thollot ! Ce batteur hors-norme est à la fois l'une des légendes les plus exposés du jazz hexagonal et l'une des plus secrète ; A peine sorti de l'enfance, voir absolument dedans lorsqu'il jouait avec Don Cherry ou Eric Dolphy dans les clubs parisiens, figure tutélaire des prémices du Free en France dans les années 60 avec Portal ou Barney Wilen, il reste un batteur instintif et incroyablement musical. Habitué des disparitions de plusieurs années (15 ans s'étaient écoulés entre "Cinq Hops" et "A Winter's Tale"... 18 ans avec ce Tenga Niña !), Thollot revient toujours régénéré, neuf, fourmillant d'idées et emplit d'une rage de jouer. A l'occasion d'un récent retour, mon camarade Aymeric Morillon a eu l'occasion de s'en apercevoir. On annonce d'ailleurs le retour du quartet de Tenga Niña en studio, ou peu s'en faut (Nathan Hanson a remplacé Noël Akchoté).
On s'en réjouit.
Ainsi donc, voici le quartet de Tenga Niña en 1996. La première écoute est un moment suspendu. Cet album est réussi en tout point. Il sonne comme un regard vers le passé qui plongerait tout droit ses racines dans l'avenir. Et y ferait florès.
Aux côtés de Thollot, on retrouve deux musiciens habitués de ses pages, le pianiste Tony Hymas et le contrebassiste Claude Tchamitchian. Avec eux, tout semble facile ; le pianiste semble discret, il est au contraire constructeur. Hymas harmonise les envolées du batteur et leur donne de la profondeur, quand il ne part pas de de grandes chevauchées, comme sur le magnifique "Alliance secrète". Tchamitchian est l'allié idéale des pérégrinations du batteur, à la fois puissant et lyrique, inventif et rigoureux. Pour clore ce quartet, on retrouve le guitariste Noël Akchoté. Véritable dynamiteur de l'ensemble, il apporte sa dissonance et sa créativité, souffle sur les braises avec une incroyable modernité.
On s'en aperçoit bien vite sur le morceau "To Neneh by Don, From Jacques" qui est un sommet et à plein d'égard un morceau fondateur. Il y a d'abord cette mélodie toujours simple et efficace annoncé par la guitare soutenue par le batteur et son bassiste... Une musique qui s'enfle peu à peu sans perdre de son leste, et qui voyage poétiquement entre les futs de Thollot... Tchamitchian a un son puissant, électrique, et le morceau se fond peu à peu dans une sorte de Funk subtil plein de rage et de fureur cognée par une guitare électrique. Réécoutons souvent ce morceau ; il annonce beaucoup de ce que l'on entend aujourd'hui dans la jeune génération.
Qu'il rende hommage aux musiciens qu'il a accompagné ou simplement aimé et qui sont restés des ombres bien vivaves (Cherry, Dolphy, Blackey...) Thollot semble sur Tenga Niña ne jamais toucher terre, créer une musique à la fois simple et virevoltante... Voir ce solo magnifique "Trois bambins pour Art" !
Parfois, le trompettiste Henry Lowther vient s'adjoindre au quintet. Sur le morceau "Tenga niña" qui ouvre l'album, il apporte un surplus d'énergie simple qui donne le ton d'un dique qui 16 ans après n'a pris aucune ride. Et n'en prendra sans doute jamais !
Et une photo qui n'a strictement rien à voir... Tenga Niña !
Joëlle Léandre & Sylvain Rifflet sur Citizen Jazz
Comme souvent, j'ai pas mal de retard pour vous signaler les articles en retard que j'écris pour Citizen Jazz. Vous aurez remarqué que j'ai été plus qu'absent au mois de mars. De celà, nous reparlerons cette semaine, mais je tenais à vous faire part avant toutes choses de deux disques que je considère comme très importants et qui méritent qu'on s'y arrêtent.
Le premier concerne encore une fois Joëlle Léandre. L'une des musiciennes les plus marquante de notre époque n'avait jamais signé un disque chez Budapest Music Center... Chose faite en duo avec un autre monstre sacré, le pianiste György Szabados depuis décédé. "La force de la musique de Szabados est sa faculté d’utiliser toutes les ressources de son instrument, du martèlement rythmique qui semble tourbillonner autour de la contrebasse à la petite phrase légère s’échappant du maelström des marteaux, des archets et des cordes. A ses côtés, Léandre joue d’un archet bâtisseur à la fois urgent et solide, qui visite les abysses les plus profonds…" La suite sur Citizen Jazz...
Le second est l'un des grands choc de ce début d'année qui s'annonce faste (voir le Stabat Akish chroniqué hier !). On aimait Sylvain Rifflet dans Rocking Chair. On l'adore dans ce Beaux-Arts ambitieux où il excelle... "Beaux-Arts est un musée hétéroclite et cohérent qui se joue des formes, des volumes et des couleurs. Rifflet travaille sa musique comme le plasticien malaxe la matière dans son atelier. Les titres sont un jeu de piste passionnant à travers son imaginaire." La suite sur Citizen Jazz...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
















