Sun Ship

18 février 2019

Cécile Cappozzo - Sub Rosa

Bon sang ne saurait mentir, dit-on. Lorsqu'on voit certaines dynasties politique ou culturelles, on peut être en proie au doute, mais celui-ci ne concerne pas la famille Cappozzo. Ici le sang est neuf, gonflé par les nutriments du jazz et des musiques improvisées, et a la couleur rouge vermillon des meilleurs crus du Val de Loire.
Après tout, c'est autour de Tours que ces musiciens gravitent.
Bienvenue dans Sub Rosa, premier album de Cécile Cappozzo en trio, que son père Jean-Luc rejoint sur le morceau titre dans une célébration du Free-Jazz dans son acception la plus fructueuse.
Nous avions déjà entendu le père et la fille dans un joyeux et émouvant Soul Eyes sorti en son temps sur l'impeccable label Fou Records. C'était déjà une ode à la liberté et aux petits cailloux semés dans le soulier du jazz pour le faire chalouper.
Ici, c'est sur le label Ayler Records, qui offre à la pianiste un magnifique écrin que les choses se passent ; on ne sera pas étonné du choix esthétique de Stéphane Berland : la musique que Cécile Cappozzo nourrit avec ses comparses, le batteur Etienne Ziemniak et le contrebassiste normand Patrice Grente, est indomptable, rugueuse et à la fois chaleureuse.
Ainsi, sur « Fragment 2 », la contrebasse extrêmement sèche de Grente, qu'on a déjà pu entendre avec François Chesnel tient une rythmique volontaire bien soutenu par le batteur. La pianiste, qui vient d'éclater totalement les formes dans la première partie de cette suite nommée « Chaos » vient s'immiscer dans la relation duale comme on dans au milieu des flammes. C'est elle, la matière brute du trio, le diamant qui modifie la stabilité de chacun... A force d'éroder la relation entre les deux rythmiciens, c'est le rythme plus chaloupé, plus voluptueux du piano qui s'impose...
Les fragments s'entrechoquent et se polissent aléatoirement, mais avec une certaine harmonie. Sub Rosa est une célébration de la vigueur de ce trio qui puise ses racines au coeur du Free, A force de se cogner aux autres, chaque fragment prend un peu de la générosité de l'autre. Dans "Fragment 1", c'est la batterie qui explose comme de petites charges parsemées aléatoirement; plus loin, alors que le piano adoucit son jeu très percussif dans "Fragment 4" tout en gardant sa vivacité, c'est la relation duale piano/contrebasse qui se révèle des plus précieuses.
Mais la découverte principale, évidente, stupéfiante même, c'est le talent au clavier de Cécile Cappozzo. Elle éclabousse de classe, dans un jeu simple, direct, qui joue avec le temps et flotte toujours aux limites de la syncope. On la savait danseuse (elle enseigne à Tours), elle confirme au clavier, magnifiquement servi par une base rythmique unie et turbulente.
Sub Rosa, sous la rose, en latin, c'est le symbole du secret. Secret, cette musique ne doit pas le rester longtemps, tant elle fait du bien aux oreilles et au coeur. Mais elle sous-entend également l'intimité et la discrétion, deux qualités qui vont très bien à ces musiciens.
Sous la rose, de quoi s'offrir un beau bouquet.

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13 février 2019

Quentin Ghomari & Marc Benham - Gonam City

C'est une rencontre inattendue au premier abord, un pas de côté entre le trompettiste de Papanosh Quentin Ghomari et un pianiste, Marc Benham, pas nécessairement placé dans nos radars, mais manifestement pétri d'une culture jazz classique qui fleuri dans ce duo. On s'en apercevra dans le "Background music" de Warne Marsh, avec une main gauche solide et une main droite aventureuse. Gonam City est le lieu de rencontre de deux musiciens dont on aurait pas dit il y a quelques années qu'il se seraient croisés.
Mais c'est tout l'intérêt du pas de côté.
On connapit Ghomari dans Papanosh et Ping Machine, son clair, précis. On connaît moins, sauf si l'on s'intéresse aux indications des pochettes, son talent d'écriture qui est sensible chez les Vibrants Défricheurs. Ici, entre différents standards abordé avec sagesse (on s'étonnera du suave "Petite Fleur" dans sa trompette gorgée de nectar), le duo propose des compositions communes.
Parmi celles-ci, "Mésozoïque" est certainement la plus déconstruite avec ce souffle inaugural, bardé de silences, où le piano s'abstient. C'est dans  solo, plein de scories, où la mélodie se construit à tâton, que le but de cet album se fait jour : les deux musiciens se cherchent, entament divers rituels pour trouver un langage commun dans des morceaux courts.
Ainsi Benham, qui s'exprime peut être avec plus de liberté sur les standards se prend à davantage d'abstraction sur le beau "Misterioso" de Monk où la trompette aussi se transmute dans des attaques diverses, à la fois pseudo-orchestre de cordes et grasseyante de sourdines.
Monk est un formidable terrain de jonction pour les deux musicien, leur lande de passage, mais on ne s'étonnera pas que ce soit sur une musique de Mingus, tant défrichée par Papanosh qu'on trouve le terrain de jeu le plus abouti. On s'en apercevra avec "Pithecanthropus Erectus", où piano et trompette s'amuse, parlent le même langage sans tatonnement ou round d'observation, malgré l'entrée en matière très concertante du pianiste.
Gonam City est un premier album, une rencontre de deux musiciens qui se sont trouvés et on plein de choses à dire ensemble. Il y a indéniablement une idée de transgression dans le disque, à la fois Ghomari qui s'en va vers des contrées plus sages, mais qu'il connaît bien et Benham qui se dépouille à mesure d'un élégant costume à la cravate parfois un peu trop serrée. "Terrarium" en toute fin d'album en est un réjouissant exemple abstrait et sauvage. Pas au sens d'une violence ou d'une rugosité, mais bien parce qu'il y a mise en danger et remise en question.
Cheminement donc, et jolie introspection. On attend la suite avec intérêt.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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11 février 2019

Bernard Struber Jazztet - la Symphonie déjouée

Le Jazztet de Bernard Struber est l'exemple même de l'excellence du modèle Grands Formats en France, et de sa difficulté à être entendu pour des raisons économiques et donc, partant, politiques (puisque la molesse des programmations culturelles est un choix politique, la volonté d'alimenter la paresse du plus grand nombre aussi.
De cette trouille de l'altérité, certains sont vaccinés. C'est le cas de Jazzdor, le célèbre festival et saison Strasbourgeo-Berlinois qui s'est lancé depuis quelques années dans la création d'un label : au menu, des concerts enregistrés pendant un évènement. Nous avions eu la Magie de Denis Charolles, les exercices de prononciation des Ceccaldi, voici la symphonie déjouée de Strubber, passée par le studio comme pour mieux rendre grâce à la profondeur et à l'intelligence de la musique jouée. 
Car elle est jouée, et bien jouée cette musique, l'inverse n'est pas de mise !
Si la symphonie est déjouée, comme on le dit d'un complot ou d'une traîtrise,  c'est davantage pour tirer la moustache d'Haydn (La Symphonie des Jouets) que pour créer de la tension. Elle est simplement absente dans ce disque où tout s'assemble avec une précision et une douceur peu commune, en trois mouvements où la simplicité prédomine malgré la complexité de la partition proposée. Avec deux sopranos comme autant d'instruments-voix qui complètent l'orchestre conçu comme une palette complète, Strubber envisage de nombreux chemins qui mènent à une grande clarté, de l'Aria à la Sinfonia (la plus belle) en passant par la Gavotte.
Tout est question de complémentarité : le piano de Benjamin Moussay s'imbrique avec le cor de Serge Haessler, qui répond au violon de Frédéric Norel. Personne ne tire la couverture à soi, c'est l'expression collective qui prédomine.
Et c'est ce qui rend l'exercice particulièrement intéressant.
Célèbre en France pour avoir, au début de ce siècle revisité, parmi les premiers, le patrimoine de Frank Zappa (je regrette d'ailleurs qu'il n'ait pas répondu à notre questionnaire...), le guitariste alsacien Bernard Strubber est tout sauf un simple exégète. Remarquable compositeur et arrangeur, il sait s'appuyer sur un orchestre plein d'individualité (à commencer par les deux saxophones, Jean-Charles Richard et Michael Alizon qui se montrent aussi discrets qu'indispensables, tout comme sait l'être la guitare.
Parfois, comme dans "Ricercare" dans le second mouvement, un soliste s'échappe, ici le trop rare Frédéric Norel, mais c'est pour mieux souligner la cohésion du groupe, bien encadré par François Merville à la batterie et Bruno Chevillon à la contrebasse. La symphonie déjouée, qui témoigne d'une proximité avec des compositeurs contemporains comme Berio ou Ligeti, mais qui ne fait pas l'impasse sur Zappa est le genre d'oeuvre à prendre dans sa globalité. Qui s'écoute et s'appréhende en s'y laissant plonger. Et c'est un lâcher prise à la fois luxueux et poétique

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20-Souel

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12 décembre 2018

Les Meilleurs disques 2018

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2017, fort des plus de la centaine de chronique pour Citizen Jazz ou ce modeste blog qui, j'en fais le serment, va reprendre un peu plus de vigueur en 2018.

2018 fut une belle année, peut-être un peu moins foisonnante que d'autres, mais avec de véritables pépites. Le choix des 10 fut un crêve-coeur, mais finalement assez logique. J'en profite pour (re)dire que ce classement n'a pas d'ordre particulier, qu'il ne témoigne que d'une démarche très personnelle, basée avant tout sur le ressenti. Ce sont donc mes meilleurs compagnons de 2018 dans nos musiques de marges.

Anti-Rubber Brain Factory – Marokaït + Reinas del Mediterraneo vol.1 - Grèce (Yoram Rosilio, musicien de l'Année)
Guillaume Grenard – Dark Poe
No Tongues – Les voix du monde
Papanosh – Home
Wanderlust Orchestra – Wanderlust Orchestra
Jean-Brice Godet – Epiphanies
Kyoko Kitamura's Tidepool Fauna – Protean Labyrinth
Luzia von Wyl Ensemble – Throwing Coins
Hans Lüdemann Trans Europe Express - Polyjazz
Sylvain Darrifourcq In Love With – Coitus Interruptus

La meilleure Reissue 2018 : Anthony Braxton Quartet - (Willisau) 1991 Studio

Le meilleur concert : La soirée Grand Format à Reims ( Orphicube + Tortiller Collectiv)

 

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30 novembre 2018

Marc Copland - Gary

Gary représente sans doute, dans la production discographique récente, et a fortiori dans les piano solo, exercice plus difficile car sujet à comparaison et nécessité d'avoir de nombreuses choses à dire, un des moments les plus doux et les plus impudiques qu'il soit.
On ne va pas refaire l'histoire de Marc Copland, le saxophoniste devenu pianiste qui reprend tout de zéro, de ces premiers instants enfantins de musiciens, symbole à la fois de courage, d'abnégation et d'humilité. Aucun travestissement là-dedans, juste le besoin de tracer l'essentiel, et celui-ci pour Copland tient dans une succession de 88 touches blanches ou noires.
Il n'est pas le seul à avoir nourri se besoin de changer de touches et d'abandonner les tampons (Braxton aussi eu sa "période"), mais Copland l'a fait dans la durée. Il EST pianiste, un pianiste peut-être plus ouvert, aérien, qui a gardé la respiration comme ordre de mesure et une musicalité différente, qui est la couleur de Gary mais était aussi de ce bleu qui nimbait les poèmes de Michel Butor, dans l'un des plus beaux disques de Copland.
Gary est intime, et pas seulement parce qu'il s'agit d'un hommage à Gary Peacock, et que le contrebassiste a été l'un des premiers à donner à Marc Copland ses chances en tant que pianiste ; on se souvient notamment du What it Says sorti sur le label Sketch de Philippe Ghielmetti et enregistré à la Buissonne.
Il y a une véritable intimité entre les deux musiciens, et Peacok a toujours laissé beaucoup de place au piano, qui avait pour femme Anette Peacock a qui l'on doit le magnifique "Gary", joué tout en douceur et avec un certain velours. Mais cette intimité est une part de la problèmatique qui rend cet hommage si doux. L'autre raison qui rend ce solo si chaleureux réside dans la parution chez Illusions, le nouveau label de Ghielmetti, toujours fidèle au grand piano de la Buissonne.
Voire au piano tout court.
C'est l'autre grand ami de Copland, celui qui lui a offert en 2001 le fondateur Poetic Motion. Et c'est une révérence à ces deux parrains que propose Copland : écoutons le dans "Gaïa", jouer avec la main droite une mélodie fragile pendant que la main gauche caresse les basses qui restent néanmoins présentes et profonde. 
Elles sont comme une encre d'eau forte, à la fois sépulcrales et fluides. Ailleurs, dans "Moor" que Peacock jouait en trio dans les années 70, l'écho, à peine suggéré donne de l'espace et une sorte de réflexion interne, comme on songe aux souvenirs et aux amis, comme on laisse gambader des idées et des souvenirs que Copland canalise et ordonne.
Jamais cet hommage ne se transforme en voyeurisme, jamais on a l'impression de s'immiscer dans une relation forte. On regarde ce que Copland veut bien nous monter. Ce qu'on y entend est très fort.

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42-Errance-Mirabel

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27 novembre 2018

Anti-Rubber Brain Factory - Reinas del Mediterraneo, Grèce vol. 1

Depuis quelques années, le rebetiko, musique traditionnelle grecque que l'on peut étendre au sud-balkans (on peut y associer le sevdah yougoslave) est redécouverte en jazz, utilisée comme matériau premier de l'improvisation et de la relation entre les musiciens, terrain à défricher, rythmes dansants et tourneries riches, elles peuvent être désignées comme effet de mode, principalement en France, où le rapport à la musique grecque a toujours été très fort.
Mais certains musiciens, Stéphane Tsapis ou Odeia en tête on investi cette musique avec érudition et sans surfer sur l'air du temps. On peut désormais y ajouter le contrebassiste Yoram Rosilio et son Anti Rubber Brain Factory qui aborde le rebetiko avec la patience et l'écoute du collecteur. On n'en sera pas surpris, c'est avec la même démarche qu'il avait abordé la musique de ses ancêtres séfarades du maghreb. On s'en apercevra dans le magnifique « Ballos Smyrneikos Me Mane » où la guitare de Stef Maurin et la batterie d'Eric Dambrin règlent le ballet des saxophones, où on est heureux de retrouver Maki Nakano à l'alto, avec les fidèles Florent Dupuit et Benoît Guennoun.
Même en formation restreinte (l'ARBF n'est qu'un septet si l'on ne compte pas la chanteuse), l'orchestre de Rosilio garde la même philosophie. Elle consiste à aller jusqu'au noyau de la culture, jusqu'à l'âme profonde de ce blues balkanique et lui donner des ailes. Il ne s'agit pas de travestir ou de bousculer, ce que la contrebasse propose sur le traditionnel « Milo Kai Mandarini », dansant avec la voix magnifique de Xanthoula Dakovanou, c'est une transcendance. Des points reliés avec toutes les musiques libres qui sont aériens mais pas imaginaires. Le piano électrique de Paul Wacrenier garde l'ARBF les deux pieds plantés dans les balkans, et même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un disque de musique traditionnelle tant il y a une tension sur les formes, jamais le rebetiko n'est rudoyé. Il est léger, libre, volatile comme un alcool à l'image du traditionnel « Rampi Rampi » qui démarre dans son plus simple appareil pour gonfler en un exutoire collectif.
Xanthoula Dakovanou est pour beaucoup dans l'agilité de l'ARBF sur ces musiques des balkans. Elle a une voix et une interprétation magnifique. Ethnomusicologue, chanteuse réputée pour son approche de toutes les musiques des balkans, elle guide l'auditeur autant que l'orchestre. Sur « Bir Allah » qui ouvre l'album, sa voix évoque la grande chanteuse de Sevdah Ljiljana Petrović ; elle habite absolument cet album et incarne le pivot sur lequel toute la mécanique de Rosilio s'articule. Elle sème une graine que l'ensemble contribue à faire fleurir, éclats versicolores dans l'intense « Narguilovitchy », hymne libertaire composé en fin d'album par le contrebassiste, comme une sorte d'assimilation de ces Reinas del Mediterraneo dans sa propre musique. La tournée méditerranéenne n'est pas terminé : ce disque, consacré donc à la Grèce considéré comme le volume 1, ce qui laisse entendre qu'il y en aura d'autres, sur tout le pourtour. Autant dire que la hâte et l'excitation se mêle, tant la première occurrence est un excitant voyage.

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74-Tarn

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22 novembre 2018

Hubert Dupont - Smart Grid

Hubert Dupont est de ces musiciens voyageurs qui savent que le rythme et le temps sont les clés ultimes pour s'ouvrir à tous les langages. De l'Afrique avec VoxXL ou Sawadu au plateau du Golan, voyage en plusieurs épisodes au moyen-orient, il est à l'aise partout. Membre du mythique Kartet avec Sardjoe, Orti et Delbecq, sa sonorité dure, ronde et sans écho superfétatoire est toujours prête à défier les rythmiques complexes ; raison pour laquelle on l'entend toujours en bonne compagnie niveau batteur.
C'est également le cas lorsque ce dernier n'est pas des plus connus : Pierre Mangeard crêve l'écran. Dans ce nouveau quartet avec lequel il enregistre Smart Grid, Pierre Mangeard est époustouflant et plein de ressources.
Evoluant d'habitude dans la musique africaine "urbaine", il est gourmant et inventif, mais sait aussi laisser beaucoup de place aux autres et revenir à certains fondamentaux du jazz, à l'instar d'"Helliptic" où il accompagne la contrebasse entrain de passer le thème au révélateur, prête à deviser avec le saxophone alto de Denis Guivarc'h, habituel compagnon de Magic Malik qui n'est jamais loin lorsque la musique a plus ou moins infusé dans le M-Base. C'est le cas de ce morceau, tout en tension amicale et en trouvaille collective qui place la contrebasse de Dupont dans une dynamique de courroie de transmission sur laquelle ses comparses font tourner des idées qui si elles sont circulaires, ne sont pas répétitives.
Avec Smart Grid, Dupont se recentre.
Il ne s'agit pas de se retourner, de chercher une forme de tradition, même si à juste titre, Joël Pailhé écrit dans Citizen Jazz : "Hubert Dupont revient musicalement dans l'Hexagone, ses qualités d'écoute et de propositions restant intactes.". Le retour de Dupont à une musique Jazz moins marquée par l'altérité ne veut pas dire qu'il manque de souffle : la puissance de Wonder, où Guivarc'h pousse sans cesse la base rythmique dans se retranchements en est l'exemple. Plus loin, sur le très poétique "recondition" qui s'ouvre sur une complainte à l'archet, c'est le piano d'Yvan Robillart qui ramène Dupont vers un pizzicati altéré dans une douceur vaporeuse. Qu'on ne s'y trompe pas. Le pianiste sait aussi se faire frappeur, à l'instar de la ligne jouée main gauche sur le puissant "Eoliane".
Aucun rôle n'est prédéfini, et c'est ce qui conditionne le mouvement dans ce disque joué en live. Les titres d'ailleurs en disent long sur ce fameux mouvement, ) l'image d'"Helliptic" ou "Pendular": quelque chose qui tient de la vitesse et du plaisir, brut et sans arrière pensée.
Il n'y a pas de concept, pas de message, il s'agit juste de quatre musiciens qui construisent ensemble une musique résolument moderne et lumineuse qui agglomère plus de 20 ans de la musique de Dupont et lui donne de nouveaux atours. Voici un disque qui célèbre l'un des meilleurs contrebassistes de l'hexagone. Indispensable.

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12-La-mer-avance

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08 novembre 2018

Stéphane Kerecki Quartet - French Touch

Au premier abord, l'exercice pourrait paraître casse-gueule.
Le contrebassiste Stéphane Kerecki, l'élégance incarnée en matière de contrebasse, convoque son quartet de Nouvelle Vague pour reprendre des grands succès de la French Touch. Entendons French Touch les morceaux de House filtrées des années 90-2000 qui dans la mouvance de Daft Punk ont conquis un bout de la sono mondiale et ravi les comptes en banque des majors, juste avant la débandade.
N'entendons donc pas les succès de boîte de nuit estivale de Guetta et cie, l'EDM n'est pas de mise ; la French Touch, c'était plutôt des Versaillais qui fantasmait le camping.
C'est tout de même très différent.
Donc, voici Kerecki qui adapte Air, Daft Punk, Justice, Phoenix et consorts avec des musiciens qui ont tous plus ou moins approché la musique électronique dans toutes ses formes : Le batteur Fabrice Moreau a travaillé avec Arnaud "Zend Avesta" Rebotini et Emile Parisien s'est illustré récemment avec Jeff Mills. Quant à Jozef Dumoulin, inutile de dire que son Fender Rhodes est depuis longtemps largement nourri aux artefacts électroniques. Un choix judicieux pour le "Sound Architect" Kerecki qui n'avait plus qu'à faire le plus dur : travailler des arrangements à travailler, incarner ces hymnes d'une génération, comme ce "Lisztomania" de Phoenix où la batterie de Moreau se lance dans toutes sortes de directions pendant qu'elle est couverte par les claviers de Dumoulin.
Bref, déconstruire, imaginer, scénariser des musiques avec une conception très éloignées des hymnes précédents. Ceux de la Nouvelle Vague française.
Evidemment, il y a des morceaux plus évidents que d'autres, ou du moins qui se prêtent davantage à l'exercice. Ainsi "Playground Love" de Air, avec sa mélodie identifiable dans l'instant est un thème que contrebasse et soprano s'échange avec une douceur et une fluidité rare. Mais les musiciens de Air sont pétris de rock progressif, de pop atmosphérique et des grands producteurs des années 70. Leur musique très cinématographique appelle ce genre de travail, qui n'est finalement que la quête d'un nouveau répertoire de Standards.
On ne perçoit pas autre chose lorsque la rupture se fait au coeur de "Harder, Better, Faster, Stronger" des Daft Punk. Il s'agit de s'approprier une musique et de la traduire dans le contexte du jazz. Lui oter ses références habituelles pour en faire un morceau où le piano martèle ses basses et où Kerecki et Parisien voguent librement sur le thème pendant que Moreau s'oblige à contourner le pied omniprésent dans la musique originale. C'est idem dans "Genesis" de Justice où le saxophone de Parisien créé une forme d'entropie qui va transporter le morceau ailleurs.
Dans l'univers du quartet.
Je ne sais pas si ça fait ça à chacun, mais lorsque j'écoute longuement et attentivement des machines industrielles, je perçois des harmoniques, j'imagine des sons... C'est un sentiment identique qui aggripe l'auditeur à l'écoute de French Touch, qui est un matériel de base davantage qu'un "hommage", et c'est tant mieux. La voie était étroite et périlleuse, mais Stéphane Kerecki s'en tire de main de maître.

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57-Albi

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07 novembre 2018

Onze heures Onze Orchestra

On ne peut pas reprocher au collectif et label parisien Onze Heures Onze d'enfoncer un clou. D'autant plus si ce rivet est asséné avec ce qu'il faut de syncopes et de rythmiques complexes. Une pulsation impaire, sophistiquée pour laquelle les musiciens proche du mouvement ont pris depuis longtemps fait et cause.
Acteur récent de la scène européenne, le label accueille des musiciens qui ont marqué une tendance lourde du jazz et des musiques improvisées bien en amont de la création de la structure. De Denis Guivarc'h (FADA, Red Quartet...) à Stéphane Payen (Print, The Workshop...) en passant par Olivier Laisney (Benoît Lugué, Magic Malik...), les membres réguliers de Onze Heures Onze intéragissent depuis longtemps dans une galaxie où les noms de Steve Coleman, Aka Moon, Magic Malik et Octurn sont naturellement prononcés.
Une famille, en quelques sorte, qui se retrouve réuni dans un tentet à géométrie variable qui célèbre à l'occasion du Volume 1 du Onze Heures Onze Orchestra (OHOO) une démarche commune en compagnie d'invités naturels dans des morceaux dédiés.
Une fête.
On ne sera pas surpris d'y retrouver Malik, aérien et virevoltant à la flute. Tout de suite, sans autre forme de débat. Spontanément et avec un XP de sa composition, évidemment. « XP31 » lance cette belle mécanique que nous propose OHOO. Les trois saxophonistes, Stéphane Payen, Denis Guivarc'h et Julien Pontvianne qui avec le Aum Grand Ensemble s'essaie déjà au grand orchestre font d'une multitude de tutti un engrenage parfait qui génère toutes sortes de réactions en chaîne, à commencer par l'échange extrêmement complexe entre le vibraphone de Stéphan Caracci (Ping Machine) et la batterie de Thibault Perriard (Slugged, autre groupe de Onze Heures Onze).
Parmi d'autres invités, on trouvera tout aussi logiquement le Frank Vaillant de Benzine venir avec « Raja », morceau très planant où l'on remarque surtout l'omniprésence de Michel Massot au trombone, instigateur du mouvement perpétuel assigné à ce morceau. C'est ce dernier, en compagnie de Vaillant qui arrachera Julien Pontvianne du Rhodes « dumoulinien » d'Alexandre Herer pour faire imploser le ton très contemplatif du morceau.
La présence d'Alban Darche, qui clôt l'album dans un clin d'oeil, est sans doute plus surprenante, encore que « Autoportrait avec Ohana et Albeniz » soit très empreint du style d'Alban dont la performance au baryton est ici remarqué. Une musique très cinématique, référentielle, pugnace et néanmoins très posée où les allusions à la musique écrite occidentale sont légions sans pourtant constituer des citations à part entière.
C'est ce qui va dans le sens du reste de ce premier volume : une musique très expressive, parfois rocailleuse, mouvementée mais pas turbulente qui s'exprime d'abord par une véritable dynamique collective, qu'importe si certaines accélérations ou décélèrement se fait à l'initiative d'un individualité, détachée pour quelques mesures. Une musique très cérébrale aussi, où les références aux figures contemporaines comme Reich et Ligeti sont légions.
Il y a un véritable plaisir pris à l'écoute, plaisir partagé manifestement en studio. Pour s'en convaincre, il suffira d'écouter « Fanfare pour Denis », dédié à Denis Guivarc'h par Stéphane Payen pour s'en convaincre ; la contrebasse de Joachim Govin comme la batterie de Vaillant sont deux filins qui semblent toujours au bord de la rupture mais tiennent fermement une structure complexe de soufflants bringuebalant au gré du vent, toujours en quête de l'équilibre.

On attendait la suite avec gourmandise, et c'est avec raison. Si le premier volume, paru à l'automne faisait la part belle à la puissance de l'orchestre, ce sont les figures contemporaines précédemment citées qui sont à l'honneur dans ce beau second volume où l'on retrouve toujours Magic Malik qui est plus que la statue du commandeur ; on commençait par la « XP 31 », on finit par la « XP32 », comme par pure logique, avec Olivier Laisney et Stéphane Payen en porte-flambeaux, et tout l'orchestre dans une sorte d'orgie gourmande, un peu outrée, presque comme il se doit.
Est-ce que cela entérine une bonne fois pour toute la parole de Malik dans la définition de la musique savante ? Toujours est-il que dans « Densité 11.11 », le vibraphoniste Stefan Carracci nous emmène dans une atmosphère Varésienne particulièrement mouvementée et foisonnante, tout comme l'est « From Crippled Symmetry » qui rend hommage à Terry Riley et à une certaine idée des motifs répétitifs qui sont aussi l'essence de cet orchestre du collectif Onze Heures Onze qui brille tout autant par ses individualités que par son sens remarqué du développement commun d'une esthétique forte et puissante.
On ne peut pas reprocher au collectif et label parisien Onze Heures Onze d'enfoncer un clou. D'autant plus si ce rivet est asséné avec ce qu'il faut de syncopes et de rythmiques complexes. Une pulsation impaire, sophistiquée pour laquelle les musiciens proche du mouvement ont pris depuis longtemps fait et cause. Acteur récent de la scène européenne, le label accueille des musiciens qui ont marqué une tendance lourde du jazz et des musiques improvisées bien en amont de la création de la structure. De Denis Guivarc'h (FADA, Red Quartet...) à Stéphane Payen (Print, The Workshop...) en passant par Olivier Laisney (Benoît Lugué, Magic Malik...), les membres réguliers de Onze Heures Onze intéragissent depuis longtemps dans une galaxie où les noms de Steve Coleman, Aka Moon, Magic Malik et Octurn sont naturellement prononcés.
Une famille, en quelques sorte, qui se retrouve réuni dans un tentet à géométrie variable qui célèbre à l'occasion du Volume 1 du Onze Heures Onze Orchestra (OHOO) une démarche commune en compagnie d'invités naturels dans des morceaux dédiés.
Une fête.
On ne sera pas surpris d'y retrouver Malik, aérien et virevoltant à la flute. Tout de suite, sans autre forme de débat. Spontanément et avec un XP de sa composition, évidemment. « XP31 » lance cette belle mécanique que nous propose OHOO. Les trois saxophonistes, Stéphane Payen, Denis Guivarc'h et Julien Pontvianne qui avec le Aum Grand Ensemble s'essaie déjà au grand orchestre font d'une multitude de tutti un engrenage parfait qui génère toutes sortes de réactions en chaîne, à commencer par l'échange extrêmement complexe entre le vibraphone de Stéphan Caracci (Ping Machine) et la batterie de Thibault Perriard (Slugged, autre groupe de Onze Heures Onze).
Parmi d'autres invités, on trouvera tout aussi logiquement le Frank Vaillant de Benzine venir avec « Raja », morceau très planant où l'on remarque surtout l'omniprésence de Michel Massot au trombone, instigateur du mouvement perpétuel assigné à ce morceau. C'est ce dernier, en compagnie de Vaillant qui arrachera Julien Pontvianne du Rhodes « dumoulinien » d'Alexandre Herer pour faire imploser le ton très contemplatif du morceau.
La présence d'Alban Darche, qui clôt l'album dans un clin d'oeil, est sans doute plus surprenante, encore que « Autoportrait avec Ohana et Albeniz » soit très empreint du style d'Alban dont la performance au baryton est ici remarqué. Une musique très cinématique, référentielle, pugnace et néanmoins très posée où les allusions à la musique écrite occidentale sont légions sans pourtant constituer des citations à part entière.
C'est ce qui va dans le sens du reste de ce premier volume : une musique très expressive, parfois rocailleuse, mouvementée mais pas turbulente qui s'exprime d'abord par une véritable dynamique collective, qu'importe si certaines accélérations ou décélèrement se fait à l'initiative d'un individualité, détachée pour quelques mesures. Une musique très cérébrale aussi, où les références aux figures contemporaines comme Reich et Ligeti sont légions.
Il y a un véritable plaisir pris à l'écoute, plaisir partagé manifestement en studio. Pour s'en convaincre, il suffira d'écouter « Fanfare pour Denis », dédié à Denis Guivarc'h par Stéphane Payen pour s'en convaincre ; la contrebasse de Joachim Govin comme la batterie de Vaillant sont deux filins qui semblent toujours au bord de la rupture mais tiennent fermement une structure complexe de soufflants bringuebalant au gré du vent, toujours en quête de l'équilibre.

29-Laisney

 

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02 novembre 2018

András Párniczky- Bartók Electrified

Avant d'entemer cette chronique d'un disque BMC -ça faisait si longtemps sur ce blog-, quelques remarques préliminaires sur ce Bartók Electrified que nous propose le guitariste hongrois András Párniczky. Il y a en ce mement, et sans raison calendaire, un engouement sur la musique de Bartók qui semble avoir passé un accord avec on ne sait quelle divinité pour ne cesser d'être moderne.
Electrifier Bartók, comme le fait cet orchestre, où l"arranger à sa façon ne créé nul outrage, et c'est une musique qui semble impossible à épuiser. Budapest Music Center est bien placé dans cet usage, mais n'en fait pas une tête de gondole. C'est avant tout, et c'est ça qui est intéressant, un tribut permanent, et surtout la preuve qu'une musique, lorsqu'elle est bien écrite, se retrouve toujours sur ses pieds.
A noter d'ailleurs que les pieds y sont pour beaucoup : ce sont souvent les danses collectées par le maîtres qui sont l'objet d'un travail d'extrapolation, "comme les six danses dans un rythmes dit bulgare" qui ouvre cet album en quartet.
Electrifier Bartók, ce n'est pas spécialement iconoclaste. Comme l'ami Raphaël Benoit le note dans Citizen Jazz, des gens comme Corea s'y étaient déjà collé. Ce qui change ici, et c'est sans doute important, c'est que dans la démarche de Párniczky, il n'y a pas spécialement d'exotisme.
"Major Seconds", tiré de Mikrokosmos est un matériel que Párniczky, dans la plus pure tradition des guitaristes de son pays, n'est pas une lecture note pour note : c'est un motif qui est découpé puis intégré dans un dessein plus grand, à l'image d'un Patchwork. Il en est de même pour "Boasting" : le tárogató de Péter Bede, élève de Dresch ce qui s'entend clairement est celui qui tient le thème, et le fait rouler sur ce qui pourrait ressembler à un Power Trio si l'orchestre décidait de renverser la table. Il y a les forces en présence pour celà, avec István Baló à la batterie et Ernö Hock à la basse.
Simplement l'une des plus belles doublettes rythmiques de Hongrie, notamment dans le Grencsó Kollektiv.
Comme souvent, c'est la contrebasse de Hock qui apporte des oasis de complexité et de poésie dans une démarche qui pourrait ne rechercher uniquement que la puissance. Son jeu est sec, imposant, mais étonnament rond. Dans "Boasting" comme ailleurs, c'est le thermostat de l'orchestre, celui qui va distribuer la parole sans pour autant faire office de leader.
Ca c'est le rôle de Párniczky qui est toujours à l'affut, sur l'influx nerveux, présent comme peut l'être le vent : plus où moins présent, plus ou moins brûlant, mais toujours imprévisible ("Fast Dances").
Adepte du Soundpainting, Párniczky laisse beaucoup de place à ses comparses, mais contrôle toujours parfaitement la situation. Il en résulte une musique tendue mais sans heurts qui rend à Bartók tout son énergie.
Encore un bien beau disque de notre label hongrois préféré !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

107-Art-déco

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