Sun Ship

03 décembre 2016

Halvorson / Delbecq / Ho Bynum / Fujiwara - Illegal Crows

L'excitation qui a précédé l'écoute de Illegal Crowns tenait comme toujours au plaisir presque enfantin de voir se raccrocher les wagons.
D'entendre des musiciens panthéonisés sur le présent clavier se retrouver ensemble.
Non que ce fut étonnant : retrouver Benoît Delbecq avec les trois musiciens américains « braxtonniens » que sont Taylor Ho Bynum, Tomas Fujiwara et bien entendu Mary Halvorson est presque naturel, et propice à une certaine jubilation. Même si ce 18 mai 2014, soit quelques jours après le concert à Tours de Braxton, le quartet joutait pour la première fois, les sphères sont poreuses depuis bien longtemps.
Et que le résultat, où finesse et ouvrage sont partout, est à la hauteur des attentes.
Oui, cette rencontre est naturelle. En témoigne les collaborations anciennes de Delbecq avec John Hébert, le contrebassiste des orchestres de la guitariste, ou encore avec Gerry Hemingway, qui s'il n'a jamais joué avec Halvorson et les autres est ce lien organique avec l'univers braxtonnien.
Ce n'est pas étonnant, d'ailleurs que le pianiste féru de constructions mathématiques soit si proche de cette musique ; mais peut être ne l'avait-il jamais été tant que dans cette improvisation farouche, dense, multiple, que nous propose les trois solistes dans six morceau remarquable de durées diverses.
On en viendrait presque à rêver de quelque chose entre eux-deux. Non ?
Le foisonnement incroyable des architectures éphémères éclate dans « Thoby's Sister », signé de Ho Bynum. Les pôles qui apparaissent au gré du morceau sont d'une solidité qui ne se dément pas : la guitare d'Halvorson, plus acéré que jamais est l'aiguille qui vient tresser des passementeries subtiles, complexes mais sans brisures. La chaleur et l'explosion de la forme reviennent à la paire Ho Bynum/Fujiwara, constamment sur la brêche : le trompettiste est aux aguets, il s'intercale sans cesse dans un motif que le batteur surligne tout en répondant coup pour coup aux perspectives tracées par l'embouchure.
Ce qui se joue sur ce disque fonctionne parfois à front renversé, à la guitare et au piano la structuration, à la batterie accompagnée de trompette, l'enluminure.
Ce n'est pas la première fois qu'on note la proximité entre Ho Bynum et Fujiwara. C'était déjà le cas dans Navigation. Avec Halvorson, ils ont tant de tournées et de formations au compteur qu'il y a comme une télépathie naturelle, qui apparaît ici avec décontraction. Tous les deux ont cette forme de puissance sans acrimonie qui propulse dans bousculer, avec un naturel désarmant (« Holograms »).
On pouvait s'attendre à ce que la triplette Fujiwara/Halvorson/Ho Bynum se trouve sans difficulté, et avec un complicité qui fait le bonheur de « Solar Mail », morceau halvorsonien en diable. Il débute avec ces cycles caractéristiques qui se rapprochent jusqu'à se caler sur un même débit et s'éloigner de nouveau ; il y a une style Halvorson, on ne cesse de le dire. Il est ici entièrement concentré dans ce morceau.
Delbecq est souvent sur le même pas que la guitariste. Après tout, si l'on y prend garde, et c'est le cas avec « Colle et Acrylique », un morceau que Delbecq avait déjà enregistré en trio dans Ink, les deux improvisateurs ont des points communs insensés : même capacité à jouer simple tout en triturant le son de leur instrument, même goût pour les traits rapides, soudains, piquants.
Sur l'incroyable « Wry Tulips », leur entente est telle qu'ils posent comme des banderilles sur un taureau en furie.
La musique d'Illegal Crowns, belle parution de RogueArt qui frappe fort en cette fin d'année, devient alors plus agressive sans pour autant jouer la confrontation.
C'est la force de ce quartet, foncièrement libertaire : chaque individualité a la responsabilité du collectif. Il en résulte un jeu de construction époustouflant et excitant qui assume chaque direction. Le cap est fixé jusque dans l'indécision. Implacable : nous avons ici quatre musiciens au delà des superlatifs. Les couronnes illégales sont pourtant sans équivoque, elle sont ajustées à ces têtes bien faites.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

18-BXL-Taxi

Posté par Franpi à 09:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,


25 novembre 2016

Nicole Mitchell - Moments of Fatherhood

Il y a toujours une manière optimiste de voir les choses. C'est difficilement envisageable par celui qui tapote actuellement ce clavier, mais c'est possible.
Ainsi, et malgré les récents évènement qui ont coiffé les Etats-Unis d'Amérique dans le sens du -mauvais- vent, avoir des nouvelles de l'Avant-Garde musicale des places fortes du pays nous réconforte. Récemment il y a eu Mary Halvorson, Taylor Ho Bynum va venir et dans un autre registre, Common.
Pour rester à Chicago, La flûtiste Nicole Mitchell vient à son tour ; et ce n'est pas la moins attendue. La dernière fois que nous l'avions évoqué, c'était l'année dernière, pour un trio de figures de l'AACM dont elle fut la présidente. On la retrouve ici sur le label Rogue Art avec un projet très ambitieux mêlant la Great Black Music avec des influences de la musique écrite contemporaine européenne. Une direction qui fut déjà la sienne, sur le même label, avec Arc of O. L'occasion de découvrir son goût pour une écriture chambriste extrêmement élaborée.
Une finesse elle fait également preuve avec son Ice Crystal dont nous avions parlé, mais aussi et surtout de son Black Earth Ensemble, formation a géométrie variable à qui l'on doit de formidables albums dont le présent Moments of Fatherhood est le septième : on retiendra avant tout l'orgiaque Black Unstoppable sorti en 2007 chez Delmark, avec Tomeka Reid et le fidèle saxophoniste David Boykin, que l'on retrouve ici. 
L'orchestre réunit par Nicole Mitchell est double. Ou plutôt, ce sont deux ensemble qui se rencontrent, même s'il se connaissent et s'interpénètrent depuis longtemps. D'un côté, le Black Earth Ensemble, avec Renée Barker au violon et Aruan Ortiz au piano qui complètent. De l'autre, l'ensemble Laborintus, tourné vers la musique contemporaine et créé par la harpiste Hélène Breschand et le clarinettiste Sylvain Kassap. S'y adjoignent le violoncelle d'Anaïs Moreau et les percussions de César Carcopino qui donnent à cette musique une légèreté unique. Enfin, le contrebassiste Benjamin Duboc est en quelque sorte à la césure des deux orchestres; dans ce dialogue transatlantique, il est le liant.
Le câble souterrain qui relie les deux continents, et notamment le piano très rythmique d'Ortiz dans le splendide "Listening", un morceau d'une grande poésie qui se déguste comme un millefeuille tant il y a de strates, de micro-cellules de dialogues entre instruments. Le violoncelle souligne la flûte à qui la clarinette basse donne du relief. C'est à la fois beau et simple, intime et d'une grande sincérité
Moments of Fatherhood a une origine. Il s'agit des images de la figure des droits civiques W.E.B. Du Bois, qui montrait des familles africaines américaines à la fin du XIXe. Une exposition fut présenté à l'Exposition Universelle de Paris en 1900, et la quiétude qui ressort de ces photos a inspiré à Mitchell une musique tendre et délicate où se croisent la malice, l'amour et la douceur ; la paternité dans ce qu'elle a de plus naturelle, qui transparaît dès "Building Stuff" avec les tintements amusés de Carcopino. C'est espiègle mais en même temps, il y a quelques atomes de l'Art Ensemble of Chicago qui flottent dans l'air, avant un époustouflant travail de timbres qui synthétise tout et transforme ces deux ensembles en une seule grande formation insatiable.
C'est ainsi qu'on perçoit que Mitchell étend la paternité à une filiation, une tradition, voire un tribut à ses illustres prédecesseurs et à leurs influences, quel que soit le côté de l'Atlantique. On en retrouve nombres au détour d'un jeu de timbres, d'une rythmique subtilement travaillé, d'une courte digression de harpe ou du jeu sec et profonde de la contrebasse.
Plongez-vous profondément dans "Only One Like Him" où violon et flûte font un pas de deux vite rejoint par le violoncelle avant qu'après moult rebondissement la voix de Mitchell reprenne le thème sur les crêtes du saxophone. l'espace est immense, vertigineux, changeant. Tout est remarquablement conçu pour qu'il n'y ait aucun excès, aucune indigestion.
Les neuf musiciens de Moments of Fatherhood sont capable de faire feu de tout bois, et de se passer le relais ; c'est une sensation que l'on retrouve dans "Explorers" . Du jazz à la musique contemporaine sans qu'on y voit aucune coutures, puisqu'il n'y en a pas dans la fluidité du propos. On s'amuse beaucoup et l'on s'émerveille, comme des gosses.
Et c'est certainement l'un des disques les plus excitant de l'année.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

03-Sunbeam

Posté par Franpi à 17:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

24 novembre 2016

Luis Lopes - Love Song & Garden

Avec Luis Lopes, nous sommes habitués à la puissance, à l'électricité contondante qui vient frapper au plexus sans élan et qui assèche tout alentour. Une direction qu'il a habilement développé au cours de ces différentes rencontres avec Eliott Levin, Rodrigo Amado ou avec Big Bold Black Bone. "On songe contraction", écrivions-nous lors de sa récente algarade avec Jean-Luc Guionnet ; Luis Lopes est de ces guitaristes radicaux pour qui l'élégance ne s'embarasse pas de joliesse inutile, de la même façon qu'elle ne nécessite pas forcément d'agressivité émaciée.
Le portugais se situe dans cet frange d'improvisateur pour qui l'instrument, a fortiori si celui-ci peut se laisser muter par des pédales d'effet, est un prolongement de lui-même, un amplificateur de sentiments.
Deux disques sortent coup sur coup qui nous éclairent :

Ce n'est pas une surprise pour quiconque, mais sans doute est-ce exacerbé par l'intimité de Love Song. Sorti chez Shhpuma Records uniquement en vinyl, ce disque n'est pas une déflagration. Il n'y a aucune brisure qui perfore les enceintes. Au contraire, la guitare est douce, cristalinne, presque timide. C'est une histoire d'amour, des premiers moments jusqu'à l'inévitable cassure ("The Sadness of Inevitable End"). Mais même celle-ci ne recèle aucune acrimonie ; il y a au contraire une vraie douceur, comme un remerciement à cette Magda auquel le disque est dédié. A peine y-a-t-il une dissonnance accrue, comme une ombre qui grossit jusqu'à masquer la lumière ("Deepest Profound Obscurity").
Dans ce disque extrêmement bien scénarisé (deux faces : floraison/déclin ou plutôt cristallisation/érosion), le guitariste est à nu. Cela permet de juger sans ambage de sa grande sensibilité.

Avec Garden, chez Clean Feed cette fois, Luis Lopes expérimente une atmosphère, ou du moins un matériau bien moins intime de premier abord. Mais qui se nourrit aussi de cette démarche très sensuelle.
C'est un tour au jardin, comme pour évacuer des tourments.
Le trio qu'il partage avec le saxophoniste Bruno Parrinha et le violoncelliste Ricardo Jacinto travaille le son à la source directement à la masse, qu'ils polissent plus qu'ils ne le sculpte. Parrinha, qui faisait partie du Red Trio de Lopes avec Hernani Faustino souffle de longue notes tenues à l'alto et au sopranino, qui sont autant de trame sur lequel le violoncelle et la guitare viennent créer de petits éclats, ou ajouter de l'épaisseur à une nappe étouffante.
Ainsi, "1402" (les noms des morceaux ne reproduisent que leur temps) est un étau entre stridences électriques et apparentes quiétude du souffle qui nous laisse immobile, comme écrasé par une puissance qui n'a même pas besoin de montrer les muscles. Tout se situe à la limite ténue qui sépare l'exaltation du trop plein : c'est une musique qui exige une grande concentration, pur déceler toutes les structures éphémères qui naissent dans un son qui grossi, toutes les conversations chuchottées dans le tumulte, les transferts incessants entre les cordes de la guitare et du violoncelle.
Parfois, le ton se fait d'apparence plus abrupte, avec l'alto de Parrinha qui se met à crier, poussé par les pizzicati nerveux de Jacinto. Mais tout ceci est englouti par les larsens lointains de Lopes, qui souffle comme un vent mauvais qui bousculerait le paysage imperceptiblement, au point de se voir rejoindre par Jacinto
Le souffle est important dans le jardin du trio. Cela commence par "1351" ou l'archet sur les cordes semble une respiration bruyante, profonde, réeelement sensuelle. Il y a chez Jacinto quelque ressemblance avec Fred Lonberg-Holm, notamment lorsqu'il joue avec Christoph Erb. Ce disque en trio a en tout cas la noirceur inquiétante et excitante dans lequel on aime se ballader, comme tous les jardins improvisés où poussent ces fleurs du mal.
Une chose est sûre, Luis Lopes est un grand musicien : ces deux disques ne font que le confirmer !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

02-Cross

Posté par Franpi à 16:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

18 novembre 2016

Raphaël Schwab & Julien Soro - Volons !

On retrouve non sans un certain plaisir les aventures cartoonesques de Raphaël Schwab et Julien Soro, respectivement contrebassiste et saxophoniste de Ping Machine. Nous les avions quitté avec l'orchestre en Juin. Easy Listening et Ubik sont un des coups de force de l'année en cours où le contrebassiste avait une place centrale.
C'est lui qui signe l'ensemble des titres de de Volons !, le nouvel album du duo après Schwab & Soro, que nous avions à juste titre salué. Tous les morceaux, à l'exception du très tortueux "De Conserve", que l'on doit aux deux musiciens et qui semble en improvisation pure, qui se rapproche d'une tradition free que le duo avait observé de plus loin dans le premier album. Mais ce n'est qu'un vol en approche : le reste est très écrit et fait large part au talent de Schwab.
Le premier album montrait en quelques sorte l'exosquelette des orchestres auxquels les deux hommes participent (il y a aussi Big Four). Volons ! est plus personnel, moins pudique.
C'est une véritable fraternité qui est montrée ici, sans fard, et avec une humanité qui éclôt de chaque morceau, en douceur, sans heurts.
Ainsi "Jérôma" est un moment de douceur où la contrebasse très boisée est caressante, même quant les pizzicati enflent en même temps qu'un alto devenu plus clair que dans le disque précédent. Il y a bien sur ce léger son trainant qui laisse quelques scories sur son passage, mais la pâte musicale est très amalgamée.
Il y a une intimité évidente entre les deux, plus qu'une amitié, une légèreté qui de fait, permet de s'envoler. C'est tout ce qu'on entend dans le "Mambo" très mutin qui ouvre l'album et qui semble répondre à la "Valse-Farandole" du premier album. Il y a un élan qui se nourrit d'une jolie mélodie mais ne s'en contente pas. Les deux musiciens travaillent le thème, divergent, puis s'entrecroisent de nouveau. Soro sautille sur les cordes dures mais bondissantes de Schwab. C'est dense, comme un élan final avant de sauter la falaise, sans peur de la chute.
Le grand Douglas Adams l'avait théorisé : pour voler, il suffit de rater le sol en tombant ; jamais le duo n'a contact avec la terre ferme. Quand la contrebasse semble proche de l'heurter, il remonte dans un féraillement qui ressemble à un battement d'aile. C'est ainsi qu'il faut envisager "Posément", morceau beaucoup plus complexe qu'il y parait au premier abord. En réalité, c'est le saxophone qui replace son comparse dans les nues : dans ce morceau, l'alto ne touche pas terre. Ce n'est pas lyrique, c'est une sorte de mousseline poétique qui nimbe l'ensemble de l'album.
Elle permet tous les loopings possibles sur "Jolie valse joyeuse" qui est assurément le sommet de l'album, du moins son point le plus haut qui donne des ailes à Schwab.
Son solo, au centre du morceau est un temps suspendu...
En l'air toujours, même lorsqu'il y a des montagnes russes et des trous d'air comme sur "Volons" où les vents sont tournants et les climats changeants.
C'est fou ce qu'il faut comme écoute pour être en telle proximité. Il y a une habitude de jeu entre les deux, bien sur, mais ici elle est réellement transcendée. Il en découle un disque apaisé et immédiatement agréable. Le genre qui fait du bien, sans autre forme de débat. C'est appréciable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

24-Impro-Wink

Posté par Franpi à 18:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

03 novembre 2016

Das Kapital & Royal Symphonic Wind Orchestra Vooruit - Eisler Explosion

Poursuivre, toujours poursuivre une obsession. Documenter, toujours documenter celle-ci. La frotter au vivant, la frotter au réel, lui donner corps et la façonner de nouveau. On ne saurait qu'encourager quiconque se lance dans ce noble art de l'éternel recommencement.
C'est l'histoire de Das Kapital, et ceci dit sans une pointe d'ironie qui saura faire sourire les vieux militants.
Enfin, quoique.
Mais là, on ne parle pas de l'oeuvre de Marx ni même de son sujet, deux antiennes qui se régénèrent par elles-même, mais du trio à qui l'on doit ce disque... Qui était justement une petite déviation du paradigme.
Un trio international -c'est bien le moins- installé à Paris qui compte dans ses rangs le percussionniste français Edward Perraud, le saxophoniste allemand Daniel Erdmann et le guitariste danois Hasse Poulsen. Trois musiciens aux univers ouverts tout azimuts qui ont en commun une obsession : Hans Eisler, disciple de Schönberg, auteur de l'hymne de la RDA et de nombreuses musiques de films. Cosmopolite, le mot le plus beau qui soit, et donc dissident partout ; censuré à l'envi et compositeur de génie. Tout pour plaire.
D'Eisler, Das Kapital a fait deux albums : Conflicts & Confusions et il y a sept ans Ballads & Barricades dont ma camarade Diane Gastellu disait tout ce qu'il fallait en dire. Jamais chroniqué en ces pages, car on ne peut pas tout faire. Mais aussi parce que pour être parfaitement honnête, il manquait toujours quelque chose : les meilleurs ingrédients du monde, et c'est peu dire de ces musiciens qu'ils y concourent, ont toujours besoin d'un liant.
Das Kapital ne déroge pas à cette règle, et sans doute manquait-il à la souplesse de l'arrangement, à la folie des percussions de Perraud et à la nervosité de Poulsen un orchestre de vents de plus 80 pièces.
Un truc énorme, pour aller droit au but.
C'est chose faite, et avec une palanquée d'arrangeurs, à égalité entre spécialistes d'Eisler et des accomodements de cuivres. A commencer par Peter Vermeersh du Flat Earth Sociey (notamment "Über Den Selbmord / Elegie 1939", longue pièce qui offre tout plein de ponts entre la dynamique collective et l'improvisation, sans pour autant avoir un orchestre au service des improvisateurs. Rien ne se souligne, tout s'interpénètre). Avec le magnifique "Bankenlied", il rappelle aussi qu'Eisler fut un compositeur pour le cinéma... Et quel !
D'autres arrangeurs s'emparent de la dimension harmonique à la fois très classique et nécessairement d'Avant-garde d'Eisler, comme Stéphane Leach avec le magnifique "Karl" où les cuivres donnent une perspective vertigineuse à cette musique.
Vertigineux, c'est le mot.
Eisler Explosion est gourmand mais pas vorace, exubérant mais pas désordonné, à l'image des coups de sang soudain qui s'agrègent à une dynamique collective.
L'orchestre qui accompagne Das Kapital exalte la force du nombre et la souplesse de la masse dans la plus pure tradition des fanfares populaires qui structuraient les mouvement sociaux dans le nord de l'Europe. Ils posent un cadre, un schéma sur lequel les trois musiciens peuvent dévier à l'envi.
Improviser comme on lutte, à l'instar de "Ouest" où la guitare de Poulsen vient découper en larges tranches une solennité empreint d'une conviction. Celle que la musique brise les chaînes de l'exploiration. Voilà ce qui anime le Royal Symphonic Wind Orchestra Vooruit (RSWOV) de Gand, ville où a été enregistré ce disque, dans les locaux du Vooruit (l'équivalent flamand de la place du Colonel-Fabien) ce joyau Art-déco.
Le lieu y est certainement pour beaucoup dans cette enthousiasme palpable. "Eisler's Hand" qui ouvre l'album est une thérapie de choc contre l'individualisme. Ca se dynamise collectivement. Ca s'inscrit dans un mouvement qui sait d'où il vient et ce qu'il raconte. Ca se perçoit et c'est magnifique, y compris dans le moindre détail qui fourmille
le RSWOV est un orchestre dans lequel Daniel Erdmann se fond avec sa douceur et sa souplesse habituelle. Il est à l'avant-garde mais ne se détache pas. Il apporte la finesse de la sculpture qui ne serait rien sans la masse à tailler. Ecoutons la "Ballade" qui clôt l'album pour s'en convaincre.
Eisler Explosion est un disque exaltant, énorme, qui impulse quelque chose qui n'a pas de posture ou de faux-semblant. C'est le point culminant d'un obsession, parfaitement restitué par l'ingénieur du son Michael Seminatore -comme souvent-. Un album indispensable !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Mundaneum

Posté par Franpi à 18:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


28 octobre 2016

Hachiya / Koyama / Yokohama / Vincent - Four Pillars of Destiny

Les disques de musique improvisées nous font souvent voyager, et pas seulement dans la tête. L'abolition de nombreuses distances, ou du moins leur rétrécissement permet de découvrir de magnifiques instrumentistes avec plus de facilités qu'auparavant, notamment pour la scène japonaise. Elle est riche, ancienne, toujours étonnante, mais parfois un peu absconse. Pour décoder tout cela, il faut des éclaireurs, et des messagers.
Ce blog suit le travail d'Hugues Vincent depuis maintenant un certain temps. Il sera d'ailleurs à Tours le 11 novembre à l'Espace Saint-Anne avec Takumi Seino.
Nommons le violoncelliste « éclaireur ». Installé à Kyoto depuis de nombreuses années, on l'a vu explorer toutes les textures envisageables de son violoncelle dans Fragments avec Yasumune Morishige. Des sons proches de la voix aux timbres les plus minéraux ; Vincent est un musicien entier, qui ne dédaigne pas s'aventurer dans des registres proches de la Musique Contemporaine, avec les Cello Pieces.
Mais pour entendre ce éclaireur, ce défricheur des secrets nippons, il faut un messager ; pour cela, il faut compter sur Improvising Beings, le label de ce cher Julien Palomo. Le label est fidèle au violoncelliste. C'est donc sans surprise que l'on déniche Four Pillars of Destiny, le premier album d'un quartet qui unit trois musiciens japonais à notre expatrié.
Enregistré à Sapporo au tout début de l'année, ces quatre pilliers de la Destinée ont un double sens.
Il y a les quatre musiciens, bien entendu, quatre improvisateurs capables de modifier le continuum par des prises de risques où l'immobilité apparente n'est qu'une illusion (« tension », morceau court où l'archet de Vincent se frotte au souffle épars du jeune trompettiste Yuta Yokohama). Mais il s'agit surtout en Asie de la divination de l'avenir ; ou plutôt de la destinée assigné par l'instant de la naissance et sa numérologie abstraite.
Lorsqu'il est question du temps bien entendu, le jazz n'est jamais loin. Il surgit au détour d'« Ohayo... », lorsque le cri de la chanteuse s'articule pour mieux marquer la rythmique d'un violoncelle devenu maître de la sécheresse et du temps, à l'instar de ce que l'on entendra plus loin sur l'étonnant dialogue au long court entre souffle et cordes (« Go South »).
Cet instant nous révèle un trompettiste assez marqué par le travail d'Itaru Oki, notamment dans l'espace du souffle et la dureté du grain (« Go West ») et dont on entendra encore parler, soyons en sûrs.
La maîtrise du temps, le batteur Shota Koyama la survole. Vétéran du jazz au Japon, on a pu l'entendre notamment dans un des nombreux orchestres d'Aki Takase (Oriental Express, il y a vingt ans, en septet). Son drumming est agressif, très métallique mais laisse beaucoup de place à ses comparses. Ainsi « Sei Dei Arara » qui s'ouvre sur un éparpillement de frappes qui s'organisent peu à peu permet à la chanteur Maki Hachiya de jouer avec les mots, les phonèmes et les claquements en tout genre. Parfois, elle se confond avec le violoncelle.
Elle est omniprésente dans la construction collective sans ne jamais tirer la couverture à elle. Elle fait briller cet album, incontestablement, lui donnant beaucoup de relief. C'est une habitué des aventures avec Hugues Vincent, il existe un album, l'oiseau de Moebius que je n'ai pas eu l'occasion d'entendre.
Four Pillars of Destiny est une belle surprise, un disque homogène et très onirique qui captive immédiatement l'auditeur en embrassant un spectre assez large. On en redemande.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

032-Lost-in-translation

Posté par Franpi à 18:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

26 octobre 2016

Michel Blanc - Le Miroir des Ondes

Le pouvoir de la radio est de détenir les deux plus belles choses qui caractérisent l'humain : l'imagination et la mémoire. Et comme ce sont des choses intangibles, admettons plutôt que les ondes les catalysent.
Sans doute est-ce très générationnel, mais la plupart de mes souvenirs de quadragénaire passe par la radio. C'est souvent lointain, cotonneux, patiné par le temps, mais il y a des images qui s'y associent, intimes.
Nécessairement intime.
C'est d'ailleurs pour cela que malgré toutes les évolutions techniques, l'outil reste aussi présent dans nos vies. C'est un canon à imaginaire ; la radio est un fantasme, et tout ceux qui ont eu la chance d'en faire longtemps -j'en suis-, le savent. C'est le cas aussi de Stéphane Berland, le patron d'Ayler Records, qui en a fait si longtemps.
Ce n'est donc pas étonnant que Le Miroir des Ondes, pièce du batteur et percussionniste Michel Blanc soit le cent-cinquante et unième disque de son label : une pièce courte, intense, qui capte l'imaginaire de la radio sur une période faste du XXe siècle. La plus faste sans doute : 1972-1989, ou une lente recomposition sociale du rêve autogestionnaire de LIP à la chute du Mur de Berlin.
Du moins, celle qui préparait notre XXIème siècle.
Le disque s'inscrit sous la bannière d'un slogan de Mai 68 : "La Liberté est le crime qui contient tous les crimes, c'est notre arme absolue". Cette volonté de s'inscrire dans une tradition libertaire qui est aussi celle de la radio, d'une certaine radio qui donne au monde un autre point de vue est en perspective avec cette musique très travaillée.
Dans une cosmogonie moins électrique, on songera à Nouvelles Réponses des Archives de Guillaume Séguron ; il y a la même volonté de faire du souvenir un matériau brut, avec la même gravité et la même importance.
On a eu l'habitude d'entendre Michel Blanc sur le label d'Autres Cordes, qui hébergeait aussi les disques de Bruno Chevillon ou de Frank Vigroux, avec qui Blanc a souvent collaboré. On se souvient des Onze Tableaux de l'Escouade, empreint aussi d'Histoire, où l'on découvrait également le trompettiste Jean-Luc Cappozzo et l'organiste Antonin Rayon, que l'on retrouve ici en belle compagnie électrique, puisque c'est le guitariste Marc Ducret qui vient donner au quartet une nervosité pleine de rock.
L'alliance entre ces deux-ci donne à cette musique un caractère inclassable, voire sacrément brise-frontière, notamment avec l'ajout des clusters de la pianiste Anne Gimenez et Annabelle Playe, chanteuse contemporaine qui a l'habitude d'évoluer dans la musique électro-acoustique ; sa voix, entêtante et parfois multiple se mélange à merveille avec les extraits lointains et triturés des grands souvenirs de la période, piochés sur l'INA : mort de Pompidou qui interrompit le film du soir, reportage de guerre à Hanoï, élection de Mitterrand qui nous vaut une ire subite de Blanc à la batterie...
On pourrait songer à une forme de collage mémoriel, mais ce que nous propose Michel Blanc est bien plus profond que cela. C'est une histoire, dans tout ce qu'elle a de plus abstrait, de plus subjectif, de plus scénarisé. Les morceaux sont des tranches de souvenirs séquencés qui ne peuvent se concevoir que dans un tout.
Ainsi, "MdO 4 [1972-1973]" qui ne dépasse qu'à peine la minute, tout comme sa suite "MdO 3b [1972-1973]", il y a un souffle qui n'est pas qu'historique, il se mélange avec des sensations et des souvenirs musicaux ténus mais réels, où se croise du Métal en fusion, des embryons de rock progressif et une rage improvisée qui vient lécher les pieds d'une musique très écrite. On pense à Zappa souvent, dans la construction scénaristique et la rigueur rythmique, mais aussi de loin en loin à Luigi Nono ou à Luciano Berio pour le travail sur la voix.
C'est un disque important que nous propose Michel Blanc. On ne s'étonnera pas que celui-ci paraisse chez Ayler Records, qui décidément a une conception de la musique qui dépasse le simple cadre de l'esthétique pour lui redonner pleinement toute sa réalité politique.
Il ne sera pas étonnant qu'il trouve ici un écho enthousiaste.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir (n'est-ce pas)...

on air II-3

Posté par Franpi à 09:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

22 octobre 2016

Amsterdam Klezmer Band - Oyoyoy

Vingt ans, ça vous place au rang d'institution.
En matière de Klezmer, les bataves du Amsterdam Klezmer Band (AKB) en sont une, indéniablement. On pourrait gloser longtemps sur la signification du mot Klezmer, de ce que l'on met derrière, des formes polymorphes qui l'animent, de son aspect "fourre-tout avec clarinette"...
Il y a certes un côté auberge espagnole (enfin disons, hongroise, plutôt !) dans cette musique, mais cette dimension déterritorialisée est justement sa force : du rock au jazz en passant par la tradition juive la plus ancrée, le klezmer est tout ce qu'on aime à la fois. Et puisque Klezmer signifie musique et klezmorim, musicien, ça tombe bien.
C'est la musique, et seulement la musique qu'on aime. A bas les postures !
A ce sujet, vous trouverez ici un Une Heure Un Disque, mon jeu préféré sur Twitter au sujet du Klezmer, réalisé à l'occasion de la sortie de ce disque.
Alors AKB a vingt ans, ce qui ne nous rajeunit pas. Oyoyoy, seizième disque du groupe, est à l'image de cette formation née dans les rues d'Amsterdam et qui s'est décidée un jour à franchir les portes d'un studio. On se souvient de Son, sorti en 2005 et certainement leur meilleur album, où il avait choisi justement d'enregistrer en prise directe, comme pour retraduire en studio le côté fanfaron à la De Kift, pour rester batave.
Mais de loin, c'est bien Limonchiki qui reste le totem de ceux qui aiment AKB. Quiconque aime la musique Klezmer et a découvert, en 2001, le yiddish mâtiné de néerlandais du percussionniste et slameur Alec Kopyt et de son collègue saxophoniste et rappeur Job Chajes qui donnait à l'orchestre cette touche particulière et frondeuse.
On retrouve tout ça dans Oyoyoy. Un côté foncièrement pop, qui s'amuse avec les codes mais qui avant tout joue, et joue bien. Lorsque dès l'entrée de l'album on découvre "RingDingDing", on est pris une frénésie joyeuse : revoilà la bande, et il ne sont pas seuls ! La première invitée est la multi-instrumentiste et chanteuse Fay Lovsky, ex-primitifs du futurs et figure de la scène néerlandaise qui apporte une gaîté et une inventivité qui colle parfaitement à cet univers. Ca tombe bien, c'est le même. C'est un univers en expansion, bondissant, agité par les remous mais d'une terrible efficacité.
Il embras(s)e même les balkans, d'où le klezmer est nécessairement proche avec un "coček à la Kopyt" qui est l'occasion pour le groupe de démontrer d'une belle dynamique collective.
On pourra songer que tout ceci est sans surprise. Mais au détour d'une mélodie ou d'une facétie, on s'aperçoit qu'il y a quelques coins qu'AKB n'avait pas visité. C'est le cas notamment avec la belle mélodie de  "The Hipster's Life" où la clarinette de Janfie Van Strien est parfaite, légèrement détachée de la tournerie.
Elle raconte des histoires, et c'est exactement ce qui est plaisant dans cet orchestre. C'est aussi là que le parallèle avec De Kift se fait sensible. Il y a une théâtralité remarquable, une envie d'incarner cette musique avec des personnages, quand bien même la langue nous serait étrangère.
C'est un disque qu'on aime écouter jusqu'à s'enivrer.
Dans Oyoyoy, il y a aussi un disque de "remix" -en fait souvent des réorchestrations avec invités- assez dispensable, à ceci près que le "coček à la Kopyt" est enregistré avec Cata.Pirata qui donne un aspect très Europe Centrale à cette musique vraiment réjouissante.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

51-Errance-Vaudoise

Posté par Franpi à 12:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

21 octobre 2016

Thomas Grimmonprez Trio - Kaléidoscope

Le trio de Thomas Grimmonprez est affaire de fidélité. On avait parlé de son précédent disque, il y a cinq ans quasiment jour pour jour, et le line-up n'a absolument pas changé. A ses côtés, on retrouve le contrebassiste Christophe Hache et le claviériste Jérémy Ternoy, c'est à dire une belle brochette de nordistes pour un propos où le Fender domine dans un premier temps.
Ce n'est pas un hasard si le disque sort chez Circum, le label lillois. Il s'inscrit dans un jazz résolument contemporain, à l'image de ce qu'on peut entendre dans le trio du pianiste Stephan Orins, qui a souvent collaboré avec Christophe Hache, notamment dans Flu(O).
Le propos de l'orchestre de Grimmonprez est animé par le même énergie, mais elle est moins abrupte, plus construite, s'appuyant sur des individualités à la technique irréprochable, qui ne nuit jamais à la dynamique d'ensemble.
« Morning Running » est tonique sans être agressif. Turbulent comme une joie de se retrouver et de se placer de nouveau dans un triangle foncièrement isocèle, où la batterie trame avec beaucoup de raffinement des espaces idéaux pour que ses deux comparses s'égaient.
Mais bien vite, le Fender laisse place à un piano très marqué par le bagage classique de Ternoy, et la couleur du disque en paraît chamboulé ; « The NAP » est l'occasion pour Ternoy et Hache de s'offrir une déambulation tranquille sur un tapis de caisse claire.
La contrebasse précise et ronde ouvre de nouvelles perspectives sans jamais totalement se détacher du collectif. C'est le cas également du leader qui un peu partout délivre quelque courts solo, toujours à propos et sans jamais tirer la couverture à lui.
Ca joue, c'est indéniable, et ça joue bien, sans esbrouffe particulière. Le trio fonctionne comme trois calques qui en se superposant créé des paysages en mouvement.
Voici sans doute ce qui donne son nom à l'album : Kaléidoscope, c'est exactement l'illusion qui prédomine. L'image est la même, une image urbaine comme la grande artère de Toronto qui illustre la pochette, mais elle se duplique à l'infini, passant d'une ballade sensible dominé par le Fender (« Sweet White Wine ») à des groove plus complexes et piquants (« Spicy Chocolate »). La circulation entre les musiciens du trio est idéale, et la fluidité est de mise.
Il y a dans Kaléidoscope comme un prolongement de Bleu, quelque chose d'assez naturel dans le jeu du trio qui semble poursuivre une véritable complicité. Il serait faux pourtant de dire que rien n'a changé.
De l'eau a passé sous les ponts : Christophe Hache est devenu le chef du Circum Grand Orchestra, Ternoy avec TOC a beaucoup exploré les coups de boutoir répétitifs de l'électricité (nous aurons l'occasion d'en reparler très bientôt sur Citizen Jazz, tout en participant à Magma... Quant à Grimmonprez, on l'a notamment vu aux côtés de Stéphane Kerecki. Les musiciens ont exploré des univers très différents, mais il revienne avec ce trio à une forme finalement essentielle. C'est ce qui donne beaucoup de clarté à ce disque, qui ne prend aucun chemin détourné.
C'est un registre personnel qui habite Kaléidoscope, comme le montre la chaleur d'un morceau comme « Meeting Place ». L'histoire d'une amitié saillante et fructueuse qu'on écoute sans bouder son plaisir.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

07-Epinal-Window

Posté par Franpi à 10:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

11 octobre 2016

Leïla Martial - Baabel

Il n'est pas rare d'avoir des images qui s'imposent lorsqu'on écoute un disque pour la première fois. Des images qui ne sont pas des clichés, mais qui sont des sensations qui se matérialisent. C'est ainsi avec Baabel, le second album de Leïla Martial après son remarqué Dance Floor.
Des images pas éloignées d'ailleurs du Circles d'Anne Pacéo où la chanteuse se joint, participant activement à la dose d'imaginaire de ce disque dont nous disions le plus grand bien. Des images turbulentes, joyeuses, mutines mais pas bêtement pastel. Des images de grande liberté et de grands espaces dans lesquels l'improvisation s'égaie et où Leïla Martial sautille.
On pourrait croire, à l'écoute des deux parties de « Baabel » que cette liberté intranquille est incontrôlé. Que de babils en déchirures électriques de la guitare de Pierre Tereygeol, il y a mille chemins, mille voi(es)xqui se chevauchent ou se bousculent.
Il n'en est rien.
La chanteuse tient son univers avec une volonté exaltante, et trouve en Emile Parisien, qui la rejoint sur deux titres, le compagnon idéale dans sa quête. Il faut les entendre ses deux-là, sur le magnifique « Smile » de Chaplin tiré des Temps Modernes. Il y a une légèreté du geste qui n'amoindrit pas la grâce. Une décontraction, un abandon, qui ne gâte pas la fermeté du propos.
Il y a une Liberté totale, revendiquée et néanmoins douce, plein de velours des rêves.
Leïla Martial est la liberté qui décide, pas la liberté qui commande. Elle laisse parler sa rage, sa colère, sa tendresse et son amour sans chercher à faire prédominer quoique ce soit, toutes les émotions parlent d'une même voix, mais pas d'un même timbre... Et le travail consiste à remettre tout ça en harmonie, à défaut de le remettre en ordre.
L'ordre, c'est pour le troupeau.
Comme le dit fort joliment la chanteuse dans de jolis interludes pastoraux : « je n'ai pas de karma parce que je n'en veux pas. » Baabel est une magnifique déclaration d'indépendance qui scelle tout à la fois son rapport au langage (il y a des sons qui valent mieux que les mots) et à la société patriarcale, dont elle s'affranchit avec une agilité rare « Je suis de celle dont le râle s'écrase dans un chant de broussaille ».
Le tout sans colère, mais avec une détermination qui ne se dément jamais, et s'appuie sur la frappe complice et solide d'Eric Pérez, qu'on croisait déjà sur Dance Floor.
Il ne faut pas néanmoins penser qu'avec Baabel, Leïla Martial fait œuvre de franc-tireur. Elle embrasse son monde dans un dessein très collectif, et tous les morceaux où elle s'essaie à quelques brisures funk avant de défricher, en bonne biquette qui rumine quelque confins ardents de l'à-pic des musiques improvisées.
Le disque de Leïla Martial fait songer au travail d'un autre improvisateur vocal, le suisse Andreas Schaerer. Il y a la même propension à inventer, à créer des univers, à être facétieux. L'univers de Martial est peut être plus onirique, mais il chambarde tout autant. On ne sera pas étonné, dès lors, de savoir que ces deux-ci ont déjà travaillé ensemble. Il nous tarde d'ailleurs d'en entendre rapidement parler.
En attendant, ce Baabel nous ravit, et s'impose parmi les francs sourires musicaux de ces derniers mois.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

99-Villa-Chaplin