Sun Ship

18 mai 2017

Risser / Duboc / Perraud - En Corps Génération

Cela faisait cinq ans que nous criions Encore.
Cinq ans, c'est long, et pas seulement en musique, mais ce fut au moins l'occasion de réécouter le premier disque du trio composé d'Eve Risser, de Benjamin Duboc et de Edward Perraud, En Corps. Réécouter comme la peau peut garder en mémoire les frissons, se rappeler des émotions, en faire parfois des obsessions... Bref tout un lexique charnel qui colle parfaitement à la musique de ces trois habitués de ces pages.
Avec En Corps Génération, Bertrand Gastaut, le patron du label Dark Tree a offert aux improvisateurs la possibilité d'un second round. On les retrouve à l'identique où presque, Eve Risser faisant collusion absolue avec chaque atome de son piano à l'instar de Duboc, pleinement investi de chaque nervure du bois de sa contrebasse. Quant à Edward Perraud, sa frappe est une respiration, ou un cœur qui bat la chamade, avec ce qu'il faut d'afflux sanguin.
Oui, c'est la chair qui est cœur de cette Génération. Une génération à comprendre dans son sens séminal ; l'inéluctabilité du cycle qui naîtrait de l'imprévision.
C'est la chair qui est effleuré et qui tressaille, comme ce piano aux cordes étouffées qui se joint à la persistance d'une cymbale dans le long « Des Corps » qui constitue la partie majeure de cette rencontre où la chair, encore elle, tremble, transpire, se plisse sans rompre ou exulte absolument. Le corps est réduit à sa forme reptilienne, délivré de toutes contingences, près à vibrer de chaque contact, fut-ce un effleurement ou un coup de semonce. Ces derniers sont rares, même si la tension monte crescendo. Le morceau de plus d'une demi-heure est parfois discret, étouffé, souterrain. Il ne s'agite qu'à l'occasion d'un tintement, où dans le claquement bref d'une corde sur le bois.
« Des Corps » est physique, c'est la moindre des choses. Charnel, nous l'avons dit, notamment lorsqu'une cavalcade de piano est submergé par une averse tonique de frappes qui fait monter la tension comme de la sève. Sensuel, c'est l'évidence, tant sont réclamées les émotions et le lâcher-prise dans ce tourbillon qui n'est jamais violent. On ne se cogne pas, on se laisse aspirer, porter, dominer par les courants contraires mais jamais acrimonieux, même lorsque la basse sèche et solide de Benjamin Duboc tente de contenir les éclats altérés d'un piano presque méconnaissable mais omniprésent.
Sexuel? Quand bien même la pochette le suggérerait, et que la musique laisse souvent la sensation de s'abandonner à toutes les sensations alentours dans une progression très étudiée, le propos n'est jamais licencieux ou polisson.
Lascif mais pas lubrique. Voluptueux mais pas suggestif.
En Corps s'adresse au corps, on ne s'en étonnera pas. Mais il n'oublie néanmoins pas les âmes, indispensables pour éprouver. On pourrait simplifier les choses en indiquant que c'est le sujet de la deuxième partie de ce concert capté l'an passé en Autriche, et que « Des Âmes » est effectivement plus aérien. Le piano est plus lointain et ne cherche plus à prendre le dessus sur une alliance contrebasse/percussions plus forte. Mais ce n'est qu'une simple redistribution des rôles dans une alchimie on ne peut plus stable, et le piano reprend le dessus, dans un ostinato troublant, en toute fin de morceau. Tout ceci est d'un même trait, d'une même peau, d'un même bois. On en citerait Hugo : « Ce n'est pas la chair qui est réelle, c'est l'âme. La chair est cendre, l'âme est flamme ».
Ce disque nous consume.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

89-Errance-Léman


17 mai 2017

Benoit Lugué - Cycles

Retrouver Benoit Lugué à la tête d'un nouvel album, c'est renouer avec une famille.
Le discret bassiste -discret dans la vie, mais lorsque les cordes de la basse sont en mouvement, il a tendance à tonitruer- propose de manière régulière un nouveau panorama musical qui bien qu'en constant mouvement reprend un certain nombre de bases et s'entoure de musiciens fidèles.
On l'avait découvert avec Fada, rencontre si rare puisque réussie avec le Slam il y a presque dix ans. On l'avait vu il y a quelques années avec The Khu, entité bretonne rétive à toute rythmique stable. On est assez heureux de renouer avec lui, sous son nom cette fois pour Cycles, un album sorti chez Shed Music et présente dans un format assez ramassé toute les obsessions et les inclinaisons d'un musicien qui s'est rangé pour toujours dans les brisures d'un théoricien mythique, le saxophoniste Steve Coleman.
Tout est affaire de cycles, justement. Et "l'école" de Steve Coleman est en ce moment dans un certain ressac.
Il y a cinq ans, un disque sur deux affichait des rythmiques complexes et des tuttis cinglants ; il en va ainsi des modes, dont Lugué n'a que faire. La preuve, dès "Funny Toy" qui ouvre l'album avec une jubilation contenue mais réelle... On retrouve justement la famille Colemanienne installée en France : Denis Guivarc'h à l'alto, Olivier Laisney à la trompette et cet incroyable Johan Blanc au trombone, qu'on avait découvert dans The Khu et qui est sans cesse à la relance d'un cercle plus contondant que concentrique.
Il roule à tombeau ouvert et renverse tout sur son passage ; il est bien entendu conseillé de sautiller, pas moins pour l'éviter que pour se rappeler que si notre cerveau est irrigué, c'est tout de même pour des bonnes raisons.
On aura également cette sensation dans le revigorant "El Tigre" qui est à bien des égards le meilleur titre de l'album : la basse brûlante de Lugué irrigue toute une mécanique qui pourrait être lourde tant les coups portés sont puissant. Mais il n'en est rien, la mousseline est légère comme l'air. Le batteur Martin Wangermée, qu'on avait pu entendre dans le trio de Laurent Coulondre est à la fois omniprésent dans la polyrythmie sans faire plus que cela des effets de manche. Il sait, dans son drumming lourd, laisser la primauté des coups de boutoir à la guitare de Matthis Paccaud et aux soufflants, toujours très denses.
En écoutant Cycles, on songe à ce que le collectif Onze Heures Onze peu proposer, notamment bien sur Olivier Laisney que l'on retrouve ici et qui brille de ses traits chaleureux dans "Elephant's Walk" où il se fracasse sur une basse effilée comme un couteau de chasse. Mais Lugué trace une route un peu différente.
Une route où l'on retrouve presque naturellement Magic Malik, invité ici sur deux morceaux et qui donne à "Sugar Kane" une texture plus moelleuse sans pourtant imposer sa propre vision des choses. Il se font, lui aussi, dans les cycles de Lugué, parfaitement maîtrisés.
Cette route est beaucoup plus pop dans le format de cet album, sans pourtant aller vers la facilité. Certes, "Le Cri des Loups" où il invite la chanteuse Sarah Llorca est plus sucré que la moyenne (on est en droit de préférer la sécheresse réaliste de Fada...), mais dans la plupart des morceaux, il y a un tribut assumé à une couleur rock qui ne se dément pas.
Elle fait bouger les cheveux, pour peu qu'on en soit doté.
On retrouvera également ce plaisir dans le jouissif "Closer" qui met un terme à un album tout à fait plaisant qui s'inscrit dans la démarche appréciable d'un musicien cohérent.

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02-Impression jardin

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13 mai 2017

Nuova Camerata - Chant

Le Portugal, si riche d'audace et de diversité musicale n'en finit pas de nous surprendre.
Ce n'est pas le seul, dans le disque qui nous concerne aujourd'hui. L'étonnement vient aussi du label Improvising Beings ; un étonnement permanent, pétillant et joyeux.
Un étonnement qui peut passer d'une référence à l'autre de Acceptance.Resistance à ce magnifique Chant d'un quintet nommé Nuova Camerata entièrement constitué de residents lusitaniens. Même le violoncelliste allemand Ulrich Mitzlaff, remarquable créateur de textures aussi complexes qu'immédiates habite à Porto.
En première ligne de Nuova Camerata et de l'album Chant, on retrouve le percussionniste Pedro Carneiro. Connu pour son excellence dans le répertoire classique et contemporain dans bon nombres de registres de chambre (de Kagel à Erkoreka, entre autres), on le retrouve ici impliqué avec des musiciens souvent au pivot des musiques contemporaines et des musiques improvisées. Dans ces confins aux frontières impalpables où l'on retrouve souvent l'alto de Carlos Zingaro ou le violon de João Camões.
On retrouve évidemment ces deux là dans un échange constant, très charnel. "Chant III" est l'occasion d'un beau jeu d'équilibre où les maillets de Carneiro sont un fil tendu sur lequel les cordes se balance sans craindre les tangages. Ce qui compte, c'est que les timbres s'imbrique suffisamment pour ne pas choir. C'est souvent extrêmement précaire, mais la ligne est tiré droite et ferme.
Chant ne contient aucune voix ; où du moins le croit on. Mais dans "Chant I", lorsque les archets rencontre les cordes dans un luxe de détail, lorsque la frappe ronde des marimbas vient prolonger cette discrète plainte, n'y-a-t-il pas quelque ressort de la mélopée intérieure ?
C'est un chant, oui, un chant aux allures un peu mystique, tel qu'on peut en entendre dans la musique écrite. Mais la spontanéité que confère l'exercice, et qui s'épanche dans la dichotomie sifflement/tintement du "Chant II" a quelque chose d'animal. Chaque mouvement est compté, soupesé, il y a une attention qui se focalise jusque dans les silences, les claquements sporadiques des pizzicati de l'alto, les bourrasques soudaines du violoncelle. 
On est sur le qui-vive, dans les traces des musiciens. Des traces à peine imprimées tant les pas sont légers, précis... Ils ont quelque chose du renard dans la neige : vivacité et ingénuosité.
C'est sans doute dans le "Chant IV" que la construction est la plus brillante. l'espace qui est laissé entre les marimba et l'alto est peuplé de chimères qui viennent quelques instants à la surface, comme des petites lueurs. Et puis cet orchestre de chambre improvisé redistribue les cartes et cherche d'autre binômes, après que Mitzlaff ait pu réorganiser le terrain.
Un disque d'une grande maîtrise et d'une grande liberté.

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01-Tricolor Garance

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11 mai 2017

Renaud Détruit & Florent Sepchat - Fines Lames

Ce sont les petites surprises des albums qu'on nomme digitaux ou "sans supports".
C'est qu'ils vous arrivent sans crier gare souvent d'inconnus, de jeunes pousses ou même ici de Fines Lames qui s'élancent dans un discours très personnel. On pense qu'ils sortent de nulle part, et puis en grattant un peu, on se rend compte que le vibraphoniste Renaud Détruit et l'accordéoniste Florent Sepchat appartiennent au collectif La Saugrenue, à qui l'on doit notamment le joli album du quintet Ygranka et en générale une musique très influencé par l'Europe Centrale et les Balkans.
Un tropisme voyageur, donc, pour ce duo aux timbres étonnants et aux duels mutins. Les fines lames ne sont pas seulement d'excellent bretteurs qui montrent toute l'étendue de leur virtuosité dans le remarquable "Reflets d'influence 1", écrit par Renaud Détruit qui signe les quatre morceaux originaux de cet album distribué par Believe Digital.
C'est également la nature même des instruments et des forces en présences, vibraphone cristallin et rieur d'un côté, accordéon rudoyant de l'autre qui ne laisse guère de place à la nostalgie ou au romantisme un peu trop pastel mais ne fait pas fi de la tendresse.
Pas de ça ici, on est là pour faire bouger les pieds, ce que "Pouki Pouki" d'Airelle Besson repris dans une douce valse. C'est un symbole de cet album qui est dans un travail d'équilibriste entre le jazz et la musique traditionnelle, entre la belle reprise du "Very Early" de Bill Evans et la "Nuit Rouge" finale. Entre l'aube et le crépuscule, pourrait on dire. Une éternité consacré à danser ; et l'on danse pour imiter les entrechats agiles des maillets et le souffle jamais tari des anches toujours libres de l'accordéon.
Très vite, l'échange entre les deux musiciens font songer à quelques duos plus anciens.
La formation classique de Détruit surgit au gré d'une discussion débridée entre deux volubiles, et l'on songe à un dialogue jadis tenu par François Salque et Vincent Peirani. C'est notamment le cas avec les deux miniatures de Bartók tirées de Mikrokosmos qui constituent le centre pour ne pas dire le coeur de l'album. Un coeur à la fois palpitant et qui retourne grâce à cela à leur premières amours. Celles des musiques d'Europe Centrale, le carrefour de toutes nos musiques.
Certes, le vibraphone n'est pas le violoncelle. Il y a quelques chose de plus bondissant et de plus léger dans un morceau comme "Sang Mêlé" d'Eddy Louis, mais surtout dans l'ingénuosité du "Vasco" inaugural qui nous plonge tout de suite dans une légèreté tout à fait rafraîchissante. On songera dans cette approche à un autre duo, tout aussi brillant, qui réunit Raphaël Schwab et Julien Soro. Une communauté d'idée qui passe par une approche simple et décontractée qui sied à merveille à ces Fines Lames.
Un disque idéal pour ce début de printemps.

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04-Port-de-Rouen-1

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13 avril 2017

Arthur Decloedt - Música de Selvagem

Música de Selvagem, musique de sauvage... J'ai l'impression d'entendre ce que nombreux d'entre nous ont pu entendre dans leur primesautière jeunes.
Musique de sauvage, pas normative.
Musique revêche, pas lustré dans le sens qui fait doux. Musique d'inadapté, qui fait diverger tout le cerveau et peut faire même entendre de la musique jusque dans les sons.
Pis, les bruits !
Mais musique libre avant tout, libre et agile, pleine de force et de fierté. Musique voyageuse et bienveillante. Musique de sauvage, sans doute, mais avec style.
C'est exactement ce que propose le contrebassiste Arthur Decloedt sur ce court album enregistré en quintet avec des musiciens brésiliens que nous nous faisons un plaisir de découvrir. Música de Selvagem est paru l'année dernière sur le label belge El Negocito Records, jeune maison récemment découverte et qui recèle de petits bijoux (on aura l'occasion d'évoquer un duo Jacquemyn/Evans dans quelques semaines par ailleurs).
On connaît Decloedt pour sa participations aux orchestres de Stéphane Tsapis, que ce soit Kaïmaki ou son trio pour Charlie & Edna. Contrebassiste très ample, discret mais très élégant, il fait merveille entouré de ses nouveaux camarades. Il y a un attachement assez évident du quintet pour les statues du commandeurs du Free. Principalement Ornette Coleman, auquel on songe dès « Isto é adoniran », mais aussi Charlie Haden période LMO, racine apparente dans le formidable « Pandion Haliaetus ».
Dans ce morceau qui est sans doute le point culminant de ce bel album, la batterie de Guilherme Marques bat la chamade pendant que les cuivres déambulent avec un mélange très subtil entre dignité et lyrisme. Filipe Nader au saxophone alto sonne comme un appel à la lutte avec une raideur martiale de façade.
C'est tout l'enjeu du disque, avec sa belle pochette qui pivote autour d'un écrou ; La photo pourrait être une déflagration, un champignon de poussière vaporisée, mais ça peut être aussi un nuage qui découvre un soleil couchant mordoré. On est tiraillé sans arrêt entre l'action et la contemplation, bien aidé en cela par des musiciens extrêmement précis.
Au delà de Decloedt, c'est le trompettiste Celio Barros qui tire son épingle du jeu. Excellent trompettiste, très atmosphérique, il brille également au mellophone, qui donne parfois cet air fanfaron à l'orchestre. Mais ce qui est important ici, c'est la dynamique collective. Le quintet est uni, s'offre peu d'échappées soliste et travail les images chaleureuses qu'il suscite de manière très compact. « Folivora », divagation pleine de douceur de Decloedt donne ainsi une sensation de flottement de soufflants et soufflants, avec la contrebasse nonchalante qui égraine un rythme pourtant soutenu.
Nader et Decloedt se sont rencontré à Bruxelles. Même si le retour au Brésil a permis cette musique, elle évite absolument l'attachement quelconque à un folklore brésilien. Certes, la musique est métissée, mais elle l'est par l'improvisation sans entraves. Musique de sauvage alors, vraiment ? Musique sans filtre, à n'en pas douter, qui ne se focalise pas sur une joliesse souvent mièvre et favorise une forme de beauté brute. On adore.

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05 avril 2017

Sylvie Courvoisier & Mary Halvorson - Crop Circles

La rencontre est inédite, mais en aucun cas surprenante. Elle est même, on peut le dire sans hésitation, naturelle. Ou pour le moins, logique. C'est dire toute l'excitation qui entoure Crop Circles, le disque de la pianiste suisse Sylvie Courvoisier et de la guitariste américaine Mary Halvorson. Une excitation fébrile, qui fait s'agacer plus que de coutume dans le déballage toujours pénible du plastique sans opercule qui enferme l'objet.
Invention de Satan.
Autant le dire immédiatement. La musique est à la hauteur de l'attente. Les deux musiciennes ont des univers fort, très personnels, et un sens de l'improvisation très affutés. Ce sont également deux des discographies les plus affolantes de la période. Les regarder conjointement, c'est convoquer l'avant-garde. De Mark Feldman à Anthony Braxton, de Vincent Courtois jusqu'à Marc Ribot, tout le monde est là.
Dès "La Cigale", belle composition de Courvoisier, on sait que ça fonctionne. Qu'il n'y a pas besoin de round d'observation. Leur unisson travaille une sonorité étrange, profonde, pénétrante, à peine troubler par des petites altérations qui affolent l'oreille : un piano malicieusement préparé qui sonne soudain plus mat. Une attaque aussi rapide que perçante sur les cordes de la guitare. Une sensation de légèreté agile et frondeuse qui n'a même pas besoin de chercher la provocation ; le duo déroule, comme s'il avait toujours joué ensemble.
Pas mal pour une première rencontre.
Le background et la connaissance érudite de l'environnement de chacune rend le dialogue intense et inédit. C'est bien cela que défend les Crop Circles : des organisations géographiques parfaites mais visiblement spontané qui demande en réalité beaucoup de préparation et une grande concentration. Ecoutons la tentation chambriste de "Absent Across Skies".
La composition d'Halvorson est sans doute le point culminant de cet album. Le piano sonde les profondeurs pendant que la guitare flotte dans ses limbes habituelles, à la fois cristallines et contondantes, avec une volonté de creuser dans des racines communes qui dépasse largement le jazz et la musique improvisée. Il y a un paradigme classique évident qui offre une grande complexité, notamment lorsque les échanges s'intensifient.
Les tensions s'exacerbent parfois ("Water Scissors", courte miniature à fleuret moucheté), mais ils ne se durcissent pas. Les deux musiciennes goutent manifestement leur échange et se pousse dans leurs retranchement sans chercher à dominer. Il y a un partage, une parité, voire une communauté évidente.
Dans ces univers qui se frottent en cercles concentriques, qui ne cèdent rien de leur particularité tout en essayant de choyer l'autre, rien ne se perd en palabre. Le magnifique "Woman in the Dunes", joliment abstrait et poétique en est le brillant exemple : le piano jouent ensemble chacune avec leur univers qui se caressent par instant et s'unit sans difficulté. Sylvie Courvoisier a l'habitude des duos, sans doute plus qu'Halvorson qui n'aime rien tant que les plus grands ensembles où les connexions peuvent être multipliés. On songe parfois, pas dans le propos mais plus dans la confrontation d'univers à cette rencontre entre la pianiste et son compatriote Lucas Niggli.
Crop Circles, paru sur le label Relative Pitch est en tout cas l'une des belles surprises de cette première moitié de l'année. Il faut se précipiter !

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141-Les-Trois-Graces

28 mars 2017

Escape Lane - The Bridge Session 05

Aventure transatlantique qui revendique son lien transcontinental, les rencontres organisées par The Bridge sont depuis quelques années un acteur majeur du dialogue incessante entre la jeune Europe et la vieille Amérique.
Cette dernière a depuis longtemps cessé d'exercer une tutelle sur le jazz européen, remplacé par une sorte de fascination réciproque que la plupart de ces séjours croisés subliment. On ne compte plus les orchestres plus ou moins inattendus que cela a pu engendrer, les prolongements qui en ont découlé, et les instants de magie qui sont ceux de deux cultures qui se frottent comme du silex et de l'amadou.
Nous en sommes à la treizième session de ce séjour musico-linguistique, mais si certains n'ont pas fait l'objet d'un disque, il reste de nombreuses traces vivaces de ces souvenirs, à commencer par le premier d'entre eux, mais aussi The Turbine, sans doute le plus impressionnant.
Escape Lane est le fruit de ces rencontres ; il s'agit d'un quartet à parité, avec des rôles dédiés et des chemins croisés. La base rythmique est française, les deux autres comparses sont de Chicago. Le contrebassiste Joachim Florent, figure du Coax Collectif (et récent partenaire de Hugues Mayot) et le trompettiste Marquis Hill, lauréat du prix Thelonious Monk sont plus jeunes que le batteur Denis Fournier qui travaille depuis longtemps avec Alexandre Pierrepont et la scène de Chicago et le guitariste Jeff Parker, connu pour avoir été l'une des têtes pensante de l'inclassable Tortoise à la fin des années 90 et par ailleurs membre ancien de l'AACM.
Qu'elle pouvait être la musique dispensée par cet attelage ?
La question, à bien des égards, est légitime : si l'entente entre le coloriste Fournier et son compatriote dont la basse sèche et solide permet toutes les digressions est évidente, la rencontre avec un trompettiste très ancré dans la tradition jazz et un guitariste imprévisible ne pouvait qu'attiser la curiosité.
C'est justement le rôle de ces Bridges que de créer l'irréalisable.
Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus tout de suite, un film existe sur cette aventure. Il montre la phase d'approche, l'apprivoisement des formes et des personnalités, l'apprentissage progressif d'une liberté collective. Une quête d'altérité qui s'étale sur sept morceaux, du langage véhiculaire foncièrement colemanien (tendance Ornette) à l'idiome commun joliment atmosphérique. De « Lane Open » où guitare et trompette cernent une batterie nerveuse à « 4800 S. Lane Park » où chaque note semble pesée, où la guitare soudainement plus bruitiste semble rebondir sur les cymbales pendant qu'une trompette très atmosphérique fait un pas de deux avec Florent, passé à l'archet. Une jolie douceur.
Une concorde.
Le disque, enregistré en studio est la lente naissance d'un orchestre, auquel on assiste avec un certain ravissement. On le voit prendre doucement son envol et toucher le ciel sur le magnifique « Lever de soleil au loin sur le lac agité où s'est réfugiée, usée, la tempête ». Ce titre accueille une préparation tranquille, qui enfle joyeusement sans jamais aller au point de rupture. Escape Lane reste contemplatif, avec cette façon rare de Parker d'avancer avec une impassible certitude. La contrebasse est pleine, directive sans jamais être autoritaire, laisse beaucoup de place à Fournier dont le calme est celui d'un équilibriste. Et puis la trompette emporte le tout dans un sentiment de plénitude.
Escape Lane est comme une ligne de fuite, un axe qui ouvre des perspectives. Les points de suspension du pont.

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37-MSM

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14 mars 2017

Caravaggio - Turn Up

Lorsqu'on se range sous l'égide du Caravage, c'est qu'on aime les atmosphères contrastées avec un goût plus prononcé pour les ténèbres. C'est une description qui convient parfaitement à Caravaggio, le quartet qui regroupe quatre fortes têtes qu'on voudrait nous présenter comme en provenances de latitudes différentes.
En réalité, Bruno Chevillon comme Eric Echampard, Benjamin de la Fuente comme Samuel Sighicelli ont le même horizon, celui d'une musique instinctive et nerveuse. Cogneuse comme il faut c'est à dire qui ne tombe pas comme à coups redoublés mais par petites accélérations précises, leste, qui font mouche à chaque fois.
Bien sûr, la basse de Chevillon est à la fois dure et bondissante, la batterie d'Echampard est comme toujours puissante, sauvage et explosive ; leur univers est celui du jazz et de la musique improvisée, dans le trio de Ducret entre autre, mais aussi dans l'ONJ d'Olivier Benoit que Chevillon a quitté depuis. Samuel Sighicelli est un pianiste et un compositeur qui évolue dans un registre contemporain comme son comparse violoniste Benjamin de la Fuente... Qui a participé en tant que compositeur au volet romain de l'ONJ d'Olivier Benoit. Comme on peut le voir, rien n'est simple dans ces franges équivoques où les limites entre les genres s'effacent.
C'est dans ces territoires en défrichage permanent que nous nous sentons bien, et sans nul doute qu'ils auraient plu au Caravage. Il trouve dans Turn Up, le nouvel album de Caravaggio paru sur le label de La Buissonne (où Sighicelli avait enregistré une très belle pièce contemporaine...) une illustration parfaite, qu'on pourrait presque résumer au titre « Blue Crytal », où une nappe inquiétante semble monter des profondeurs turbides, bouté par une rythmique inquiétante qui submerge d'électricité où les feulements hurlants se disloquent sous les riffs saignants et répétitifs qui se termine dans un sorte de mélopée hollywoodienne presque ricanante et malsaine.
Bambi matricide.
C'est violent, irrespirable parfois, mais on est attiré par le flot comme une sorte de sidération. C'est un sentiment qui poursuit à intervalle régulier durant tout l'album, mais trouve son point d'orgue dans le déchaînement de « 1064°C », sorte de d'orgie de métal soudaine et sporadique qui cogne avant de s'évanouir dans une longue plainte saturée et triturée, comme un corps essoré par un coup de rage qui s'essoufle.
On pourrait songer que tout ceci est très physique, musculeux, uniquement dans le rapport de force, mais l'interaction entre les musiciens est au contraire très réfléchi, s'installe dans une foultitude de détails qui maintiennent toujours l'écoute en alerte (« Tanker Fever »). Comme Le Caravage encore, si la scène pris dans sa globalité peut être crue, le soin apporté à chaque détail, à chaque symbole offre une lecture plus large.
Ce que propose le quartet dans Turn Up, c'est une forme de Rock déconstruit qui s'en donnerait l'allure, conservant les dispositifs de tension mais en changeant absolument de matière. Une grammaire adoptée avec un vocabulaire différent, en quelque sorte (« Street Art »). Un vocabulaire où l'électronique, le traitement du son et même le silence ont une importance cruciale. Une expérience moins radicale que ce que l'on peut parfois entendre chez Coax ou chez BeCoq, mais qui démontre d'une belle volonté de faire sauter les verrous, ce que les quatre musiciens de Caravaggio s'appliquent à faire depuis longtemps ensembles ou dans leurs carrières respectives.

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09 mars 2017

Roberto Negro - Garibaldi Plop

Roberto Negro est un formidable conteur. Nous le savions, au moins depuis Loving Suite pour Birdy So et cette approche scénarisée et poétique qui bâtissait un album tout entier. La narration n'était certes pas totalement linéaire, mais elle n'était sans doute pas aussi morcelée que ce que nous découvrons avec Garibaldi Plop.
Le pianiste, pour ce court album est entouré de fidèles du Tricollectif. De ceux qui de In Love With au MilesDavisQuintet! ont depuis longtemps prouvé que leur alliance était d'une rare efficacité : Valentin Ceccaldi au violoncelle, lui aussi grand raconteur d'histoire et façonneur de climats devant l'éternel et Sylvain Darrifourcq, batteur paysagiste qui délibérément ici travaille à l'éclatement des formes.
Tous les trois, ils créent un récit enlevé, échevelé, entre conscience et inconscience, gravité et fougue, bref dans la brèche des émotions contraires qui accompagnent un choix de liberté et une mise en danger. L'histoire de jeunes hommes des milieux populaires qui se lèvent pour prendre les armes et rejoindre le maquis pour combattre le nazisme.
Pas une histoire lyrique pleine de héros brillants et de bravoure clinquante, non. Pas un hymne, pas une complainte, pas de trompettes de la renommée... D'ailleurs de trompettes, il n'y a point, juste un violoncelle qui imprime une cadence et chuchotte à voix basse, dévale quelques cascades de piano aussi soudaines qu'à-pic et se courbe lorsque la mitraille intermittente de la batterie s'éveille.
L'Histoire que nous raconte Garibaldi Plop, c'est une histoire réelle : celle de la nuit, de l'hésitation, de l'aventure dans ce qu'elle a de plus imprévisible et de plus commune. Une histoire qui peut varier d'une minute à l'autre, comme ce magnifique "Farina, crusca et voto alla madonna" où la batterie imprime une rythmique sinueuse marqué par de éclats soudains suivies de courses courtes, comme on se cache.
Les futs de Darrifourcq réagissent comme un coeur qui s'emballe sous le danger alentour. Les morceaux sont souvent courts, des séquences très sèches qui font voir un portrait global ; une histoire intime qui se révèle universelle.
Une histoire d'amour comme Birdy So, finalement.
Mais ici, l'amour est filial. Et le courageux italien de la brigade Garibaldi, résistants communistes armés de bravoure et d'armes rudimentaires (PLOP), c'est le père de Roberto Negro, que l'on voit en photo sur l'émouvante pochette et que l'on entend en toute fin d'album. Un héros qui est plus que la carcasse du temps mais qui en est le véhicule, la mémoire, le témoin individuel d'une histoire collective. On pense parfois à Atomic Spoutnik dans cette déclaration d'indépendance ; c'est une même histoire hors du commun qui sert un destin ordinaire. 
Le papa de Roberto Negro héros qui avance à pas de loup sur cette version désordonnée de "La Marche de Ménilmontant" de Maurice Chevallier, symbole d'une France occupée et assoupie qui doit tant à cette jeunesse consciente qui déboula des montagne pour la libérer. Il y a beaucoup de choses dans cet album : de l'émotion, bien sûr, de la rage, du souvenir, de la joie, de la fougue. On est joyeux à son écoute, joyeux comme devaient l'être ces combattants à la mine grave en revenant du feu.
C'est un formidable devoir de mémoire que ce Garibaldi Plop. Une histoire dans le plus pur style du Tricollectif, à la fois réelle et rêveuse. Sérieuse et poétique. 
On les aime, ces gens-là.

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17-Hiver

07 mars 2017

Art Sonic - Le Bal Perdu

Les recettes qui doivent marcher à tous les coups avec des auditeurs comme votre serviteur ont cela de rassurant qu'elles marchent à tous les coups. C'est rassurant, douillet, chaleureux. Le nouvel album de l'Ensemble Art Sonic s'adapte parfaitement à ce schéma, et même un peu plus.
Le quintet à vent qui nous avait tant séduit il y a un peu plus de trois ans avec leur magnifique Cinque Terre se réunit de nouveau pour faire parler les arrangements malins et les orchestrations finaudes du flûtiste Joce Mienniel et du multianchiste Sylvain Rifflet. Ils sont même plusieurs à bosser, sur Le Bal Perdu. C'est le corniste Baptiste Germser qui arrange « La Javanaise » avec un soin particulier, notamment le basson de Sophie Bernardo qui valse avec la flûte de Mienniel, accompagné du chant des soufflets de l'invité, Didier Ithursarry, décidément toujours dans les bons coups.
On l'aura compris, Le Bal Perdu, et son kiosque décati au milieu d'une forêt abandonnée est un temps passé auprès des chansons intemporelles d'une époque si ancienne et si fantasmée qu'on peine à croire qu'elle a eu lieu.
Un temps passé, pas un hommage. On rend hommage aux choses qui ne sont plus, mais peut-on rendre hommage à une mémoire collective et vivace ? Lorsqu'on écoute le magnifique « De Dame et D'Homme » de Marc Perrone, on sent bien la sève du musette qui irrigue cette mauvaise herbe qui s'accroche au cœur avec ses petites fleurs graciles.
Le morceau est comme il faut, hâbleur à souhait avec les belles attaques de flûte de Joce Mienniel et le dialogue entre les bois, où s'illustre le hautbois de Cédric Chatelain.
On aurait pu craindre, dans cet exercice périlleux de la relecture d'un patrimoine populaire par une palette de timbre iconoclaste et luxueuse, de tomber sur une attitude de faiseur. Quelque chose d'un peu guindé, où l'on voit les coutures.
Il n'en n'est rien : prenez « Papillon Noir » de Jo Privat. C'est joyeux et pétillant et l'on en oublie presque que la mélodie passe d'anches en double-anches sans ralentir. Elle virevolte avec une limpidité joyeuse. Tout est guilleret, nostalgique sans mélancolie. « La Flambée Montalbanaise » de Gus Viseur, standard s'il est des standards se donne même un petit coup de jeunesse, une gageure pour une musique qui ne peut avoir d'âge.
Au milieu de cela, Didier Ithursarry exulte. Il apporte avec son accordéon la couleur nécessaire à l'harmonie générale mais n'en rajoute pas dans la dimension populaire. Parfois, même, sur « la Ballade Irlandaise », il trame avec beaucoup de douceur un tutti du quintet qui donne une solennité bienvenue à la magnifique chanson de Bourvil.
On guinche avec le quintet et son invité en ce disant que c'était bien. Et c'était bien, « Le Petit Bal Perdu ». Ca l'est toujours, même, avec cet arrangement de Mienniel virtuose sans être clinquant. Plein d'images s'associent au disque, des images parfois troublées d'ivresse ou de moment de liesse, notamment lorsque dans « La Java des Bombes Atomiques » Art Sonic devient quelques instant un orgue de barbarie à six têtes...
L'image est très importante dans le disque ; on connaît l'amour du cinéma de Mienniel et Rifflet, il est ici omniprésent. « Allez Glissez/Allez Roulez » fait songer à un film imaginaire de Jacques Tati où chaque plan est réglé au millimètre ; on retrouve la même impression avec « Reine de Musette », emprunté à la Campagnie des Musiques à Ouïr.
Pour ce disque sorti chez Drugstore Malone, Art Sonic a fait le choix d'un procédé qui procède d'une réflexion cinématique : en gardant quelques secondes des séances d'accordage, quelques rires et quelques faux départs saupoudrés dans le disque, l'orchestre laisse un grain qui rend le propos plus chaleureux et évite de le figer.
C'est sa grande réussite : quand on est l'Art Sonic, on a raison de se fier aux vieilles dentelles.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

15-Rifflet-Mienniel