Sun Ship

12 décembre 2018

Les Meilleurs disques 2018

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2017, fort des plus de la centaine de chronique pour Citizen Jazz ou ce modeste blog qui, j'en fais le serment, va reprendre un peu plus de vigueur en 2018.

2018 fut une belle année, peut-être un peu moins foisonnante que d'autres, mais avec de véritables pépites. Le choix des 10 fut un crêve-coeur, mais finalement assez logique. J'en profite pour (re)dire que ce classement n'a pas d'ordre particulier, qu'il ne témoigne que d'une démarche très personnelle, basée avant tout sur le ressenti. Ce sont donc mes meilleurs compagnons de 2018 dans nos musiques de marges.

Anti-Rubber Brain Factory – Marokaït + Reinas del Mediterraneo vol.1 - Grèce (Yoram Rosilio, musicien de l'Année)
Guillaume Grenard – Dark Poe
No Tongues – Les voix du monde
Papanosh – Home
Wanderlust Orchestra – Wanderlust Orchestra
Jean-Brice Godet – Epiphanies
Kyoko Kitamura's Tidepool Fauna – Protean Labyrinth
Luzia von Wyl Ensemble – Throwing Coins
Hans Lüdemann Trans Europe Express - Polyjazz
Sylvain Darrifourcq In Love With – Coitus Interruptus

La meilleure Reissue 2018 : Anthony Braxton Quartet - (Willisau) 1991 Studio

Le meilleur concert : La soirée Grand Format à Reims ( Orphicube + Tortiller Collectiv)

 

22-Orphicube

 


30 novembre 2018

Marc Copland - Gary

Gary représente sans doute, dans la production discographique récente, et a fortiori dans les piano solo, exercice plus difficile car sujet à comparaison et nécessité d'avoir de nombreuses choses à dire, un des moments les plus doux et les plus impudiques qu'il soit.
On ne va pas refaire l'histoire de Marc Copland, le saxophoniste devenu pianiste qui reprend tout de zéro, de ces premiers instants enfantins de musiciens, symbole à la fois de courage, d'abnégation et d'humilité. Aucun travestissement là-dedans, juste le besoin de tracer l'essentiel, et celui-ci pour Copland tient dans une succession de 88 touches blanches ou noires.
Il n'est pas le seul à avoir nourri se besoin de changer de touches et d'abandonner les tampons (Braxton aussi eu sa "période"), mais Copland l'a fait dans la durée. Il EST pianiste, un pianiste peut-être plus ouvert, aérien, qui a gardé la respiration comme ordre de mesure et une musicalité différente, qui est la couleur de Gary mais était aussi de ce bleu qui nimbait les poèmes de Michel Butor, dans l'un des plus beaux disques de Copland.
Gary est intime, et pas seulement parce qu'il s'agit d'un hommage à Gary Peacock, et que le contrebassiste a été l'un des premiers à donner à Marc Copland ses chances en tant que pianiste ; on se souvient notamment du What it Says sorti sur le label Sketch de Philippe Ghielmetti et enregistré à la Buissonne.
Il y a une véritable intimité entre les deux musiciens, et Peacok a toujours laissé beaucoup de place au piano, qui avait pour femme Anette Peacock a qui l'on doit le magnifique "Gary", joué tout en douceur et avec un certain velours. Mais cette intimité est une part de la problèmatique qui rend cet hommage si doux. L'autre raison qui rend ce solo si chaleureux réside dans la parution chez Illusions, le nouveau label de Ghielmetti, toujours fidèle au grand piano de la Buissonne.
Voire au piano tout court.
C'est l'autre grand ami de Copland, celui qui lui a offert en 2001 le fondateur Poetic Motion. Et c'est une révérence à ces deux parrains que propose Copland : écoutons le dans "Gaïa", jouer avec la main droite une mélodie fragile pendant que la main gauche caresse les basses qui restent néanmoins présentes et profonde. 
Elles sont comme une encre d'eau forte, à la fois sépulcrales et fluides. Ailleurs, dans "Moor" que Peacock jouait en trio dans les années 70, l'écho, à peine suggéré donne de l'espace et une sorte de réflexion interne, comme on songe aux souvenirs et aux amis, comme on laisse gambader des idées et des souvenirs que Copland canalise et ordonne.
Jamais cet hommage ne se transforme en voyeurisme, jamais on a l'impression de s'immiscer dans une relation forte. On regarde ce que Copland veut bien nous monter. Ce qu'on y entend est très fort.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

42-Errance-Mirabel

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27 novembre 2018

Anti-Rubber Brain Factory - Reinas del Mediterraneo, Grèce vol. 1

Depuis quelques années, le rebetiko, musique traditionnelle grecque que l'on peut étendre au sud-balkans (on peut y associer le sevdah yougoslave) est redécouverte en jazz, utilisée comme matériau premier de l'improvisation et de la relation entre les musiciens, terrain à défricher, rythmes dansants et tourneries riches, elles peuvent être désignées comme effet de mode, principalement en France, où le rapport à la musique grecque a toujours été très fort.
Mais certains musiciens, Stéphane Tsapis ou Odeia en tête on investi cette musique avec érudition et sans surfer sur l'air du temps. On peut désormais y ajouter le contrebassiste Yoram Rosilio et son Anti Rubber Brain Factory qui aborde le rebetiko avec la patience et l'écoute du collecteur. On n'en sera pas surpris, c'est avec la même démarche qu'il avait abordé la musique de ses ancêtres séfarades du maghreb. On s'en apercevra dans le magnifique « Ballos Smyrneikos Me Mane » où la guitare de Stef Maurin et la batterie d'Eric Dambrin règlent le ballet des saxophones, où on est heureux de retrouver Maki Nakano à l'alto, avec les fidèles Florent Dupuit et Benoît Guennoun.
Même en formation restreinte (l'ARBF n'est qu'un septet si l'on ne compte pas la chanteuse), l'orchestre de Rosilio garde la même philosophie. Elle consiste à aller jusqu'au noyau de la culture, jusqu'à l'âme profonde de ce blues balkanique et lui donner des ailes. Il ne s'agit pas de travestir ou de bousculer, ce que la contrebasse propose sur le traditionnel « Milo Kai Mandarini », dansant avec la voix magnifique de Xanthoula Dakovanou, c'est une transcendance. Des points reliés avec toutes les musiques libres qui sont aériens mais pas imaginaires. Le piano électrique de Paul Wacrenier garde l'ARBF les deux pieds plantés dans les balkans, et même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un disque de musique traditionnelle tant il y a une tension sur les formes, jamais le rebetiko n'est rudoyé. Il est léger, libre, volatile comme un alcool à l'image du traditionnel « Rampi Rampi » qui démarre dans son plus simple appareil pour gonfler en un exutoire collectif.
Xanthoula Dakovanou est pour beaucoup dans l'agilité de l'ARBF sur ces musiques des balkans. Elle a une voix et une interprétation magnifique. Ethnomusicologue, chanteuse réputée pour son approche de toutes les musiques des balkans, elle guide l'auditeur autant que l'orchestre. Sur « Bir Allah » qui ouvre l'album, sa voix évoque la grande chanteuse de Sevdah Ljiljana Petrović ; elle habite absolument cet album et incarne le pivot sur lequel toute la mécanique de Rosilio s'articule. Elle sème une graine que l'ensemble contribue à faire fleurir, éclats versicolores dans l'intense « Narguilovitchy », hymne libertaire composé en fin d'album par le contrebassiste, comme une sorte d'assimilation de ces Reinas del Mediterraneo dans sa propre musique. La tournée méditerranéenne n'est pas terminé : ce disque, consacré donc à la Grèce considéré comme le volume 1, ce qui laisse entendre qu'il y en aura d'autres, sur tout le pourtour. Autant dire que la hâte et l'excitation se mêle, tant la première occurrence est un excitant voyage.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

74-Tarn

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22 novembre 2018

Hubert Dupont - Smart Grid

Hubert Dupont est de ces musiciens voyageurs qui savent que le rythme et le temps sont les clés ultimes pour s'ouvrir à tous les langages. De l'Afrique avec VoxXL ou Sawadu au plateau du Golan, voyage en plusieurs épisodes au moyen-orient, il est à l'aise partout. Membre du mythique Kartet avec Sardjoe, Orti et Delbecq, sa sonorité dure, ronde et sans écho superfétatoire est toujours prête à défier les rythmiques complexes ; raison pour laquelle on l'entend toujours en bonne compagnie niveau batteur.
C'est également le cas lorsque ce dernier n'est pas des plus connus : Pierre Mangeard crêve l'écran. Dans ce nouveau quartet avec lequel il enregistre Smart Grid, Pierre Mangeard est époustouflant et plein de ressources.
Evoluant d'habitude dans la musique africaine "urbaine", il est gourmant et inventif, mais sait aussi laisser beaucoup de place aux autres et revenir à certains fondamentaux du jazz, à l'instar d'"Helliptic" où il accompagne la contrebasse entrain de passer le thème au révélateur, prête à deviser avec le saxophone alto de Denis Guivarc'h, habituel compagnon de Magic Malik qui n'est jamais loin lorsque la musique a plus ou moins infusé dans le M-Base. C'est le cas de ce morceau, tout en tension amicale et en trouvaille collective qui place la contrebasse de Dupont dans une dynamique de courroie de transmission sur laquelle ses comparses font tourner des idées qui si elles sont circulaires, ne sont pas répétitives.
Avec Smart Grid, Dupont se recentre.
Il ne s'agit pas de se retourner, de chercher une forme de tradition, même si à juste titre, Joël Pailhé écrit dans Citizen Jazz : "Hubert Dupont revient musicalement dans l'Hexagone, ses qualités d'écoute et de propositions restant intactes.". Le retour de Dupont à une musique Jazz moins marquée par l'altérité ne veut pas dire qu'il manque de souffle : la puissance de Wonder, où Guivarc'h pousse sans cesse la base rythmique dans se retranchements en est l'exemple. Plus loin, sur le très poétique "recondition" qui s'ouvre sur une complainte à l'archet, c'est le piano d'Yvan Robillart qui ramène Dupont vers un pizzicati altéré dans une douceur vaporeuse. Qu'on ne s'y trompe pas. Le pianiste sait aussi se faire frappeur, à l'instar de la ligne jouée main gauche sur le puissant "Eoliane".
Aucun rôle n'est prédéfini, et c'est ce qui conditionne le mouvement dans ce disque joué en live. Les titres d'ailleurs en disent long sur ce fameux mouvement, ) l'image d'"Helliptic" ou "Pendular": quelque chose qui tient de la vitesse et du plaisir, brut et sans arrière pensée.
Il n'y a pas de concept, pas de message, il s'agit juste de quatre musiciens qui construisent ensemble une musique résolument moderne et lumineuse qui agglomère plus de 20 ans de la musique de Dupont et lui donne de nouveaux atours. Voici un disque qui célèbre l'un des meilleurs contrebassistes de l'hexagone. Indispensable.

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12-La-mer-avance

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08 novembre 2018

Stéphane Kerecki Quartet - French Touch

Au premier abord, l'exercice pourrait paraître casse-gueule.
Le contrebassiste Stéphane Kerecki, l'élégance incarnée en matière de contrebasse, convoque son quartet de Nouvelle Vague pour reprendre des grands succès de la French Touch. Entendons French Touch les morceaux de House filtrées des années 90-2000 qui dans la mouvance de Daft Punk ont conquis un bout de la sono mondiale et ravi les comptes en banque des majors, juste avant la débandade.
N'entendons donc pas les succès de boîte de nuit estivale de Guetta et cie, l'EDM n'est pas de mise ; la French Touch, c'était plutôt des Versaillais qui fantasmait le camping.
C'est tout de même très différent.
Donc, voici Kerecki qui adapte Air, Daft Punk, Justice, Phoenix et consorts avec des musiciens qui ont tous plus ou moins approché la musique électronique dans toutes ses formes : Le batteur Fabrice Moreau a travaillé avec Arnaud "Zend Avesta" Rebotini et Emile Parisien s'est illustré récemment avec Jeff Mills. Quant à Jozef Dumoulin, inutile de dire que son Fender Rhodes est depuis longtemps largement nourri aux artefacts électroniques. Un choix judicieux pour le "Sound Architect" Kerecki qui n'avait plus qu'à faire le plus dur : travailler des arrangements à travailler, incarner ces hymnes d'une génération, comme ce "Lisztomania" de Phoenix où la batterie de Moreau se lance dans toutes sortes de directions pendant qu'elle est couverte par les claviers de Dumoulin.
Bref, déconstruire, imaginer, scénariser des musiques avec une conception très éloignées des hymnes précédents. Ceux de la Nouvelle Vague française.
Evidemment, il y a des morceaux plus évidents que d'autres, ou du moins qui se prêtent davantage à l'exercice. Ainsi "Playground Love" de Air, avec sa mélodie identifiable dans l'instant est un thème que contrebasse et soprano s'échange avec une douceur et une fluidité rare. Mais les musiciens de Air sont pétris de rock progressif, de pop atmosphérique et des grands producteurs des années 70. Leur musique très cinématographique appelle ce genre de travail, qui n'est finalement que la quête d'un nouveau répertoire de Standards.
On ne perçoit pas autre chose lorsque la rupture se fait au coeur de "Harder, Better, Faster, Stronger" des Daft Punk. Il s'agit de s'approprier une musique et de la traduire dans le contexte du jazz. Lui oter ses références habituelles pour en faire un morceau où le piano martèle ses basses et où Kerecki et Parisien voguent librement sur le thème pendant que Moreau s'oblige à contourner le pied omniprésent dans la musique originale. C'est idem dans "Genesis" de Justice où le saxophone de Parisien créé une forme d'entropie qui va transporter le morceau ailleurs.
Dans l'univers du quartet.
Je ne sais pas si ça fait ça à chacun, mais lorsque j'écoute longuement et attentivement des machines industrielles, je perçois des harmoniques, j'imagine des sons... C'est un sentiment identique qui aggripe l'auditeur à l'écoute de French Touch, qui est un matériel de base davantage qu'un "hommage", et c'est tant mieux. La voie était étroite et périlleuse, mais Stéphane Kerecki s'en tire de main de maître.

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57-Albi

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07 novembre 2018

Onze heures Onze Orchestra

On ne peut pas reprocher au collectif et label parisien Onze Heures Onze d'enfoncer un clou. D'autant plus si ce rivet est asséné avec ce qu'il faut de syncopes et de rythmiques complexes. Une pulsation impaire, sophistiquée pour laquelle les musiciens proche du mouvement ont pris depuis longtemps fait et cause.
Acteur récent de la scène européenne, le label accueille des musiciens qui ont marqué une tendance lourde du jazz et des musiques improvisées bien en amont de la création de la structure. De Denis Guivarc'h (FADA, Red Quartet...) à Stéphane Payen (Print, The Workshop...) en passant par Olivier Laisney (Benoît Lugué, Magic Malik...), les membres réguliers de Onze Heures Onze intéragissent depuis longtemps dans une galaxie où les noms de Steve Coleman, Aka Moon, Magic Malik et Octurn sont naturellement prononcés.
Une famille, en quelques sorte, qui se retrouve réuni dans un tentet à géométrie variable qui célèbre à l'occasion du Volume 1 du Onze Heures Onze Orchestra (OHOO) une démarche commune en compagnie d'invités naturels dans des morceaux dédiés.
Une fête.
On ne sera pas surpris d'y retrouver Malik, aérien et virevoltant à la flute. Tout de suite, sans autre forme de débat. Spontanément et avec un XP de sa composition, évidemment. « XP31 » lance cette belle mécanique que nous propose OHOO. Les trois saxophonistes, Stéphane Payen, Denis Guivarc'h et Julien Pontvianne qui avec le Aum Grand Ensemble s'essaie déjà au grand orchestre font d'une multitude de tutti un engrenage parfait qui génère toutes sortes de réactions en chaîne, à commencer par l'échange extrêmement complexe entre le vibraphone de Stéphan Caracci (Ping Machine) et la batterie de Thibault Perriard (Slugged, autre groupe de Onze Heures Onze).
Parmi d'autres invités, on trouvera tout aussi logiquement le Frank Vaillant de Benzine venir avec « Raja », morceau très planant où l'on remarque surtout l'omniprésence de Michel Massot au trombone, instigateur du mouvement perpétuel assigné à ce morceau. C'est ce dernier, en compagnie de Vaillant qui arrachera Julien Pontvianne du Rhodes « dumoulinien » d'Alexandre Herer pour faire imploser le ton très contemplatif du morceau.
La présence d'Alban Darche, qui clôt l'album dans un clin d'oeil, est sans doute plus surprenante, encore que « Autoportrait avec Ohana et Albeniz » soit très empreint du style d'Alban dont la performance au baryton est ici remarqué. Une musique très cinématique, référentielle, pugnace et néanmoins très posée où les allusions à la musique écrite occidentale sont légions sans pourtant constituer des citations à part entière.
C'est ce qui va dans le sens du reste de ce premier volume : une musique très expressive, parfois rocailleuse, mouvementée mais pas turbulente qui s'exprime d'abord par une véritable dynamique collective, qu'importe si certaines accélérations ou décélèrement se fait à l'initiative d'un individualité, détachée pour quelques mesures. Une musique très cérébrale aussi, où les références aux figures contemporaines comme Reich et Ligeti sont légions.
Il y a un véritable plaisir pris à l'écoute, plaisir partagé manifestement en studio. Pour s'en convaincre, il suffira d'écouter « Fanfare pour Denis », dédié à Denis Guivarc'h par Stéphane Payen pour s'en convaincre ; la contrebasse de Joachim Govin comme la batterie de Vaillant sont deux filins qui semblent toujours au bord de la rupture mais tiennent fermement une structure complexe de soufflants bringuebalant au gré du vent, toujours en quête de l'équilibre.

On attendait la suite avec gourmandise, et c'est avec raison. Si le premier volume, paru à l'automne faisait la part belle à la puissance de l'orchestre, ce sont les figures contemporaines précédemment citées qui sont à l'honneur dans ce beau second volume où l'on retrouve toujours Magic Malik qui est plus que la statue du commandeur ; on commençait par la « XP 31 », on finit par la « XP32 », comme par pure logique, avec Olivier Laisney et Stéphane Payen en porte-flambeaux, et tout l'orchestre dans une sorte d'orgie gourmande, un peu outrée, presque comme il se doit.
Est-ce que cela entérine une bonne fois pour toute la parole de Malik dans la définition de la musique savante ? Toujours est-il que dans « Densité 11.11 », le vibraphoniste Stefan Carracci nous emmène dans une atmosphère Varésienne particulièrement mouvementée et foisonnante, tout comme l'est « From Crippled Symmetry » qui rend hommage à Terry Riley et à une certaine idée des motifs répétitifs qui sont aussi l'essence de cet orchestre du collectif Onze Heures Onze qui brille tout autant par ses individualités que par son sens remarqué du développement commun d'une esthétique forte et puissante.
On ne peut pas reprocher au collectif et label parisien Onze Heures Onze d'enfoncer un clou. D'autant plus si ce rivet est asséné avec ce qu'il faut de syncopes et de rythmiques complexes. Une pulsation impaire, sophistiquée pour laquelle les musiciens proche du mouvement ont pris depuis longtemps fait et cause. Acteur récent de la scène européenne, le label accueille des musiciens qui ont marqué une tendance lourde du jazz et des musiques improvisées bien en amont de la création de la structure. De Denis Guivarc'h (FADA, Red Quartet...) à Stéphane Payen (Print, The Workshop...) en passant par Olivier Laisney (Benoît Lugué, Magic Malik...), les membres réguliers de Onze Heures Onze intéragissent depuis longtemps dans une galaxie où les noms de Steve Coleman, Aka Moon, Magic Malik et Octurn sont naturellement prononcés.
Une famille, en quelques sorte, qui se retrouve réuni dans un tentet à géométrie variable qui célèbre à l'occasion du Volume 1 du Onze Heures Onze Orchestra (OHOO) une démarche commune en compagnie d'invités naturels dans des morceaux dédiés.
Une fête.
On ne sera pas surpris d'y retrouver Malik, aérien et virevoltant à la flute. Tout de suite, sans autre forme de débat. Spontanément et avec un XP de sa composition, évidemment. « XP31 » lance cette belle mécanique que nous propose OHOO. Les trois saxophonistes, Stéphane Payen, Denis Guivarc'h et Julien Pontvianne qui avec le Aum Grand Ensemble s'essaie déjà au grand orchestre font d'une multitude de tutti un engrenage parfait qui génère toutes sortes de réactions en chaîne, à commencer par l'échange extrêmement complexe entre le vibraphone de Stéphan Caracci (Ping Machine) et la batterie de Thibault Perriard (Slugged, autre groupe de Onze Heures Onze).
Parmi d'autres invités, on trouvera tout aussi logiquement le Frank Vaillant de Benzine venir avec « Raja », morceau très planant où l'on remarque surtout l'omniprésence de Michel Massot au trombone, instigateur du mouvement perpétuel assigné à ce morceau. C'est ce dernier, en compagnie de Vaillant qui arrachera Julien Pontvianne du Rhodes « dumoulinien » d'Alexandre Herer pour faire imploser le ton très contemplatif du morceau.
La présence d'Alban Darche, qui clôt l'album dans un clin d'oeil, est sans doute plus surprenante, encore que « Autoportrait avec Ohana et Albeniz » soit très empreint du style d'Alban dont la performance au baryton est ici remarqué. Une musique très cinématique, référentielle, pugnace et néanmoins très posée où les allusions à la musique écrite occidentale sont légions sans pourtant constituer des citations à part entière.
C'est ce qui va dans le sens du reste de ce premier volume : une musique très expressive, parfois rocailleuse, mouvementée mais pas turbulente qui s'exprime d'abord par une véritable dynamique collective, qu'importe si certaines accélérations ou décélèrement se fait à l'initiative d'un individualité, détachée pour quelques mesures. Une musique très cérébrale aussi, où les références aux figures contemporaines comme Reich et Ligeti sont légions.
Il y a un véritable plaisir pris à l'écoute, plaisir partagé manifestement en studio. Pour s'en convaincre, il suffira d'écouter « Fanfare pour Denis », dédié à Denis Guivarc'h par Stéphane Payen pour s'en convaincre ; la contrebasse de Joachim Govin comme la batterie de Vaillant sont deux filins qui semblent toujours au bord de la rupture mais tiennent fermement une structure complexe de soufflants bringuebalant au gré du vent, toujours en quête de l'équilibre.

29-Laisney

 

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02 novembre 2018

András Párniczky- Bartók Electrified

Avant d'entemer cette chronique d'un disque BMC -ça faisait si longtemps sur ce blog-, quelques remarques préliminaires sur ce Bartók Electrified que nous propose le guitariste hongrois András Párniczky. Il y a en ce mement, et sans raison calendaire, un engouement sur la musique de Bartók qui semble avoir passé un accord avec on ne sait quelle divinité pour ne cesser d'être moderne.
Electrifier Bartók, comme le fait cet orchestre, où l"arranger à sa façon ne créé nul outrage, et c'est une musique qui semble impossible à épuiser. Budapest Music Center est bien placé dans cet usage, mais n'en fait pas une tête de gondole. C'est avant tout, et c'est ça qui est intéressant, un tribut permanent, et surtout la preuve qu'une musique, lorsqu'elle est bien écrite, se retrouve toujours sur ses pieds.
A noter d'ailleurs que les pieds y sont pour beaucoup : ce sont souvent les danses collectées par le maîtres qui sont l'objet d'un travail d'extrapolation, "comme les six danses dans un rythmes dit bulgare" qui ouvre cet album en quartet.
Electrifier Bartók, ce n'est pas spécialement iconoclaste. Comme l'ami Raphaël Benoit le note dans Citizen Jazz, des gens comme Corea s'y étaient déjà collé. Ce qui change ici, et c'est sans doute important, c'est que dans la démarche de Párniczky, il n'y a pas spécialement d'exotisme.
"Major Seconds", tiré de Mikrokosmos est un matériel que Párniczky, dans la plus pure tradition des guitaristes de son pays, n'est pas une lecture note pour note : c'est un motif qui est découpé puis intégré dans un dessein plus grand, à l'image d'un Patchwork. Il en est de même pour "Boasting" : le tárogató de Péter Bede, élève de Dresch ce qui s'entend clairement est celui qui tient le thème, et le fait rouler sur ce qui pourrait ressembler à un Power Trio si l'orchestre décidait de renverser la table. Il y a les forces en présence pour celà, avec István Baló à la batterie et Ernö Hock à la basse.
Simplement l'une des plus belles doublettes rythmiques de Hongrie, notamment dans le Grencsó Kollektiv.
Comme souvent, c'est la contrebasse de Hock qui apporte des oasis de complexité et de poésie dans une démarche qui pourrait ne rechercher uniquement que la puissance. Son jeu est sec, imposant, mais étonnament rond. Dans "Boasting" comme ailleurs, c'est le thermostat de l'orchestre, celui qui va distribuer la parole sans pour autant faire office de leader.
Ca c'est le rôle de Párniczky qui est toujours à l'affut, sur l'influx nerveux, présent comme peut l'être le vent : plus où moins présent, plus ou moins brûlant, mais toujours imprévisible ("Fast Dances").
Adepte du Soundpainting, Párniczky laisse beaucoup de place à ses comparses, mais contrôle toujours parfaitement la situation. Il en résulte une musique tendue mais sans heurts qui rend à Bartók tout son énergie.
Encore un bien beau disque de notre label hongrois préféré !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

107-Art-déco

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01 novembre 2018

Daniel Studer et Mark Eichenberger - Suspended

Lorsque Daniel Studer et Mark Eichenberger se rencontrent en face à face, c'est par ramification toute la scène improvisée suisse qui se rejoint.
Le premier est contrebassiste, on l'a beaucoup entendu avec son vieux compagnon Peter K. Frey. Le second est un clarinettiste plus proche de la musique contemporaine, habitué des duos, mais qui s'est également illustré dans l'enregistrement multiple ; sur l'étonnant Tuttrieb-Triebtat, il joue de toutes les clarinettes possible, en orchestre solitaire grâce au re-recording. C'est également avec cette technique qu'on l'a entendu aux côtés des Mytha Horns d'Hans Kennel, un orchestre de cor des Alpes.
Rien de tout cela ici. Du naturel et du son brut : souffles, crissement, progressive altération du silence, progression lente, comme une reptation où l'archet amplifie les harmoniques de la clarinette basse sur « Walking Harshly ».
Enregistré dans les studios de la radio SRF, la relation entre les deux improvisateurs prend le temps de s'installer. Sur « Staying Numbly », la contrebasse accueille le sifflement des anches de la clarinette par des attaques sporadiques, qui font claquer le bois sans rompre l'univers microscopique mis en place par Eichenberger, impressionnant de retenue.
On pense à ce que Studer avait enregistré avec Alfred Zimmerlin, une musique qui n'a pas besoin d'être rugueuse pour être accrocheuse et se contente même d'une esthétique spartiate où chaque mouvement est un micro-évènement dans un temps long et pesant.
Parfois pourtant, les tensions cèdent dans ce Suspended tout naturellement publié par HatHut.
Suspendu par le temps, suspendu aux lèvres qui soufflent, suspendu à l'instant à venir qui parfois n'arrive jamais ajoutant à la nervosité... Lorsqu'il y a trop plein, c'est une vague qui déborde, à l'instar de « Gliding Upwards » qui s'épanche davantage.
Mais ce n'est pas le chaos ou le torrent, plutôt un liquide épais et toxique qui se répand et englue tout sur son passage. Si ce disque est intense, c'est pour ce qu'il suggère et ce qu'il transmet à l'auditeur : un délicieux engourdissement où tous les sens sont en éveil.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

88-Fourchette

 

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31 octobre 2018

Me Revoici (et des photos aussi)

Ca y est. Je mets à profit une immobillsation forcée (putain de cheville...) pour mettre à jour ce foutu blog. Pleins de papiers anciens sont arrivés (balladez-vous depuis cet été...) et surtout, je suis à jour de mes photos de concert...

 

C'est reparti ?

 

23-Marie-Violaine

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30 octobre 2018

David Chevallier & Valentin Ceccaldi - Zèbres

Il existe, paraît-il, une histoire africaine, sorte de dahu de la savane, qui consiste à demander à l'invité de passage si les zèbres sont noirs à raies blanches ou bien blancs à raies noirs. Et c'est une question légitime pour définir les ci-devant zèbres, David Chevallier et Valentin Ceccaldi, qui nous invitent à leur première rencontre rayées de cordes : est-ce un violoncelle marbré de guitare ou bien l'inverse ?
Nulle certitude d'avoir la réponse. Dans « Noir » qui ouvre l'album, les phrases itératives de Chevallier font vaciller un archet aux aguets. Mais dans « Irno » comme un miroir déformant, c'est le violoncelle qui cerne voire submerge une guitare devenue plus bagarreuse avant de fondre comme au soleil. Ce serait oublier que le zèbre, avant de se soucier de ses questions de robe est un puissant animal sauvage, farouche mais collectif, un état d'esprit qui semble bien correspondre à la rencontre de ces improvisateurs.
On pourra être surpris de voir David Chevallier revenir à la musique improvisée radicale, aux compositions instantanées, à la relation duale avec un musicien du Tricollectif qui aime cultiver sa propre liberté.
Ce serait bien mal le connaître
Cette liberté, Valentin en disposait déjà dans Marcel et Solange. On la retrouve dans « Blanc », long morceau central où l'on se calfeutre dans un silence à peine troublé par le bourdon du violoncelle. Ambiance brumeuse, propice au rêve qui convient également parfaitement à son compagnon, d'autant que des relais sont passés, imperceptibles, pour délivrer sa propre vision de l'instant. Au centre du morceau, c'est Ceccaldi qui fascine avec un pizzicati d'une grande pureté qui s'altère peu à peu. Plus loin, c'est une guitare pleine d'écho qui fait tanguer l'édifice.
On est loin ici des reprises de Björk avec des instruments baroques ou des revisites des standards avec un beau trio. Mais l'on reste cependant, à force d'impromptus comme « Ncbla », dans une approche contemporaine très réfléchie qui induit une nécessaire écoute profonde.
Ce n'est pas la première fois qu'on retrouve le violoncelliste dans une telle atmosphère. On se souviendra par exemple de Durio Zibethinus où chaque centimètre de l'instrument était une surface sensible susceptible de faire voyager.
Les paysages sonores visités par le duo sont bigarrés et vivants, même s'ils évoquent parfois l'aridité du désert où les plages monochromes (« Lancb »). Comme l'animal qu'ils incarnent, Ceccaldi et Chevallier sont fougueux et contrastés. Leur rencontre dans la banlieue nantaise réuni deux générations et autant d'approches et d'histoire qui trouve aisément un terrain d'entente. Le résultat est parfois rugueux, mais toujours un respect mutuel qui nourrit tout un album qui sort presque naturellement sur le label Ayler Records qui suit la carrière de Valentin depuis très longtemps déjà.
Le ton aventureux et sans concession est un moteur idéal pour faire galoper l'équidé rayé. « L'ombre du zèbre n'a pas de rayures », René Char est cité à l'intérieur de la pochette. De cette émulsion musicale, on ne saurait faire meilleure critique...

11-Le-Sonart