Sun Ship

12 décembre 2019

Les Meilleurs Disques 2019

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2019, fort de plus de 150 chroniques écrites pour Citizen Jazz ou ce modeste blog qui, je n'en ferai pas le le serment parce que je ne le tiens jamais, reprendra de la vigueur en 2020.

2019 fut une année spéciale pour moi. Un peu lourde, où les disques ont été souvent de très bons compagnons, et des exutoires bien souvent. Le choix a été dur, mais finalement assez évident. C'est le dernier florilège de la décennie 10, et dans les prochains mois on aura l'occasion d'en reparler. Cette année, il y a eu des fulgurances et des confirmations, comme cette thématique de l'exil proposée par Stéphane Tsapis, qui a trouvé avec Le Piano Oriental une magnifique aventure. On en reparlera très bientôt. Il y a enfin Braxton, toujours, qui reste la balise de la musique que j'aime et que je défend. Son concert en février à Son d'Hiver restera un moment à part...

Orchestre Franck Tortiller – Shut up And Play Yer Zappa

Aki Takase Japanic – Thema Prima

Grencsó Collective Special 5 – Do Not Slam The Door!

Tomeka Reid Quartet – Old New

La Marmite Infernale – Les Plutériens

Michael Attias – Echos la Nuit

Stéphane Tsapis – Le Piano Oriental et Le Tsapis Volant (artiste de l'année, à paraître !)

 

La reissue de l'année : Bailey/Bennink/Parker - Topographie Parisienne 

Le concert de l'année : Braxton Zim Music à Sons d'Hiver

11-Braxton_CJ


29 novembre 2019

Matana Roberts - Coin Coin Chapter Four : Memphis

Coin-Coin sort du purgatoire.
Ou d’un état second, d’une période trouble où l’âme reprend ses droits, où la force se reconquiert, où elle fait à nouveau groupe, c’est ce que l’on entend dans les voix qui ouvrent « Jewels of The Sky : inscription », comme une descente au plus près de la terre. Pas de notions christiques, juste le moyen de camper dans la réalité, dans le mouvement, dans la bataille, dans le son profond et cathartique du saxophone alto.
Together We Stand, encore une fois. La révolte se relève, après s’être nourrit de ses racines. C’est la première impression du si attendu Coin Coin Chapter Four : Memphis, le nouvel acte du grand projet de Matana Roberts.
C’est peu dire que nous nous languissions. Depuis février 2015, et le solo River Run Thee, nous n’avions plus de nouvelles de nouvelles de Marie-Thérèse Métoyer et de ses avatars. Les douze chapitres prévus étaient-ils repoussés à plus tard ? Matana Roberts a pris le temps de la réflexion. Elle a laissé grandir ses histoires et les a sans doute laissé infusé dans la situation politique étasunienne actuelle.
La Coin Coin de Memphis ressemble de plus en plus à son interprète, elle raconte l’histoire de la grand-mère de Matana, ou du moins celle-ci prête ses traits à la pochette et incarne à elle seule la lutte et la défiance pour l’Humanité.
Le trouble de River Run Thee, ses boucles, sa plongée dans une intimité kaléidoscopique est devenu un pan de la mémoire, Roberts a retrouvé une certaine colère, qui s’exprime à merveille avec ses musiciens et ses invités, à commencer par le tromboniste Steve Swell, avec qui elle engage un bras de fer dans le puissant « As Far as Eyes Can See », où le batteur Ryan Sawyer fait merveille. Il y a de la beauté dans ce chaos, et beaucoup de poésie.
Plus tard, cette tension libératrice reste la même, Pas seulement parce qu’à la toute fin de « Trail of The Smilin Sphinx », Matana Roberts déclame, fait rouler ses mots comme des cailloux qui volent face à la mitraille, mais parce qu’il y a dans la ligne sinueuse des guitares (Hannah Marcus et Sam Shalabi) comme une route tracée vers la confrontation.
Nous sommes dans le langage du free, et pourtant, lorsque Marcus se saisit de son violon (enfin de son « fiddle », pour bien marquer la dimension populaire), c’est tout une dimension folk qui s’introduit dans l’univers de Coin Coin.
Il y a les danses autour du feu, ce pas celui du K, c’est celui, plus prométhéen, de la liberté.
Il y a une exubérance débordante dans ce disque, quelque chose qui vient directement de Mississippi Moonchile, une chaleur qui irradie malgré la noirceur, et une profondeur qui vient tant de la contrebasse structurante de Nicola Caloia que du vibraphone de Ryan White. La force de Coin Coin et de Matana Roberts, dont l’ombre s’aligne de plus en plus à celle de son personnage. On le comprend dans le beau « Wild Fire Bare » où elle se répond par overdubs, avant de jouer avec Swell de la puissance d’une fanfare cabossée sur Fit to be Tied ».
Memphis est un temple de la Great Black Music. Roberts introduit des blues du fond des âges dans sa musique, les confronte, les plie à une nouvelle réalité, à de nouveau combat dans une triple posture : celle de la musicienne, de la conteuse et de l’ethnomusicologue
Puis elle nous cueille.
Retour à la voix sur « Her Mighty Waters Run », avec un cœur pour l’accompagner, sur le mode altéré des Calls and Responses. Si les larmes vous viennent, laissez-vous aller. C’est le centre de l’album, il palpite comme un cœur. Il a fallu le premier tiers de l’histoire pour arriver à une telle pureté. La suite est attendue avec impatience. Elle ne peut que nous faire rêver.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

12-Penne

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27 novembre 2019

Damon Locks & Black Monument Ensemble - Where Future Unfolds

Il y a des instants comme ça où l’on se retrouve devant des œuvres, et on est un peu sans voix. Speechless, disent les anglo-saxons avec un sens de la synthèse qui les honore. C’est un peu ce qui se passe la première fois qu’on écoute le Black Monument Ensemble de Damon Locks.
Parce que plein de choses se passent en même temps, parce que c’est une œuvre aboutie et en même temps inclassable, parce que c’est furieusement politique et en même temps absolument esthétique et que quand les deux marchent ensemble (Together, we stand !) c’est absolument réussi.
Damon Locks est un artiste multiforme. Un touche-à-tout génial, comme on les aime. Il vient de Chicago, et on est tenté de dire, nécessairement. C’est un dessinateur, et un artiste électronique. Il mixait des voix venues des luttes pour les droits civiques et son projet c’est étendu, prenant des allures gargantuesques, avec chanteurs, danseurs, et Dana Hall à la batterie et au percussions, ce qui est, avec Arif Smith, le cocktail des rythmiques réussies : on se souvient du premier dans les Bridge Sessions avec Sylvain Kassap. Le second est une figure de Chicago dont on n’a pas fini de parler.
Ce que construit Locks est une cathédrale. Il utilise des pierres anciennes, reconstruit une flèche qui pointe droit vers le futur. Pour cela, il s’est entouré de six vocalistes et de la clarinettiste Angel Bat Dawid, qui signe par ailleurs The Oracle sur le label International Anthems. C’est sur ce même label que paraît aussi Where Future Unfolds, cet album qu’on se prend en pleine face, dans son entièreté, et qui porte en lui toutes les gemmes de la culture africaine-américaine sans pour autant se laisser enfermer dans une esthétique.
Ce n’est pas afro-futuriste, ce n’est pas mâtiné d’un style particulier, ça les effleure tous, comme pour les réveiller. Ou bien plutôt leur donner conscience que la lutte est nécessaire et que la musique est faite pour cela.
Quant à International Anthems, après les albums de Jamie Branch et de Irreversible Entaglements, il démontre qu’il est en ce moment LE label où tout se passe. Il y a d’ailleurs entre Camae Ameya et Damon Locks une convergence, même si les chemins pris sont différents. Quoique. A écouter le « Statement of Intent » original, on perçoit la même énergie. Elle renverse tout. La suite est plus douce, elle est surtout collective. On m’excusera sans doute d’avoir pensé un instant à Minnie Ripperton à l’époque Rotary Connection. I’m The Black Gold of The Sun….
Le Black Monument Ensemble est galvanisant. Il n’y a ni de la rage, ni de la spiritualité mal placée. Il y a surtout une énergie folle qui est loin d’être fossile. A l’écoute de « The Future ? », il y a surtout la question posée de l’unité et de la nécessaire exubérance des luttes qui passe par les cris de la clarinette, renouant avec une certaine tradition du Free Jazz. On pense à ce moment à Matana Roberts. Où en est-elle avec Coin-Coin ? Elle nous tarde, elle nous manque. Le Black Monument Ensemble remplit cette attente avec une puissance inattendue. On ne peut que s’en réjouir.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

18-Errance-Montauban

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27 août 2019

Julien Desprez & Mette Rasmussen - The Hatch

The Hatch, la trappe. On ne saurait mieux dire. Mette Rasmussen et Julien Desprez on le sens de la formule et elle est comme leur musique : sèche, brute, précise, directe.
La rencontre a lieu en 2016, au Music Unit de Montreuil, ce n'est pas la première, et quand bien même, il n'y aurait pas de round d'observation, la guitare et l'alto parle le même langage, celui des bribes et des rapports de force, des mots brefs et des attaques pointues. Tranchantes, effilées : "Clay on Your Skin" : la danoise commence par introduire des bribes à l'alto, comme on prépare des scalpels à la chaux, et c'est la guitare qui tranche puis suture à vif. 
Pas de douleurs, c'est trop rapide, et le travail est suffisamment précis pour qu'il en devienne orfèvrerie.
Parce que voilà bien la trouvaille de The Hatch : on connaît nos deux improvisateurs européens, le guitariste sans limite qui fait de chacune de ses cordes les tendons de muscles rablés et la saxophoniste danoise que l'on aurait tendance à ranger trop vite dans le cri. On pourrait imaginer un ring, un rapport de force, deux murs de sons qui s'opposent voire se renversent et s'ébrèchent, mais ce serait tellement attendu...
"Offenders" prend le contrepied : celui des textures, des sons longs, des à-plat où chaque souffle est un relief, où chaque scorie saturée est une légère déviation...
Etonnamment, une grande douceur, qui se propage comme une vague de chaleur, et gagne même des "Matters of The Soul" aux légers reflets ayleriens, l'air de rien. Enfin, pas si étonnant que ça ; bien sûr, il y a les trappes. Les puits sans fonds hérissés de pics où la guitare claque un rythme primal et une légère dissension.
Chuter dedans à l'effet de ces rêves que l'on fait juste au moment de s'endormir, mais qui perdurerait un peu trop longtemps pour que ça ne puisse pas virer au cauchemar.
Un dispositif de tension comme un autre, qui relance la machine.
La rencontre entre Rasmussen et Desprez est belle et riche. Elle est, non pas la matrice, mais le carburant de ce que nous avions pu entendre en début d'année avec T(r)opic, où dans le grand orchestre, la relation entre guitare et alto était tout à fait primordiale. Elle se fait ici tout à fait concrète dans "Black Sand" qui introduit la matière. Est-ce le jeu des anches où les cordes grattées qui laissent toute cette poussière sur un son presque uniforme ? Les timbres se confondent, se mélangent, s'enlacent mais ne s'anhilent pas. Ils se complètent, et se nourissent.
C'est une belle sortie que nous propose Dark Tree, et un instant important pour les deux musiciens qui n'ont certainement pas fini de discuter ensemble. On s'en régale.

01 - Mette

23 août 2019

Romano Pratesi - Frizione

C'est la jolie surprise de l'été, même s'il n'y en a eu plusieurs. Prenons ici surprise dans l'acception "découverte".
Sacrée découverte que ce leader italien saxophoniste et clarinettiste, Romano Pratesi, dont il faut chercher loin pour trouver trace de ce côté du col de Montgenêvre. On note un duo avec Dave Liebman assez récent, un autre disque avec Liebman qui joue décidément avec beaucoup de gens, et puis c'est tout.
Le garçon n'est pas vieux, mais il sait s'entourer et manier avec une certaine dextérité deux approches assez différentes au saxophone ténor et à la clarinette basse. 
A la clarinette basse, il y a quelque chose de nostalgique ; on écoute "St Jean", qui résonne comme une nuit italienne sans fin et ses joies alentours et l'on se surprend à danser. C'est doux, c'est simple, et c'est magnifiquement entouré avec la guitare sèche d'Hasse Poulsen et la rythmique toute en fluidité de Christophe Marguet. Ce sont les deux musiciens qui l'accompagnent depuis des années. Lorsque la contrebasse de Claude Tchamitchian apparaît, c'est une autre poésie qui s'élance.
Le disque tourne, nous aussi.
Au ténor, l'ambiance est forcément plus musculeuse. "Vetro" en tout début d'album joue des coudes, la batterie de Marguet jongle avec adresse alors que la guitare de Poulsen s'électrifie. Il n'en reste pas moins une impression très colorée, bigarrée sans être tranchante. Même lorsque le piano de de Stephan Oliva s'en mêle, dans le beau "Lo Scopo" où la clarinette basse et la contrebasse de Tchamitchian font de très beaux pas de deux, il n'y a pas de teinte pastel qui viennent adoucir le propos, naturellement fluide. Ce n'est pas le break aussi soudain que dévastateur de Poulsen qui viendra nous prouver le contraire.
Oui, Stephan Oliva. On vous dit que le transalpin sait diablement bien s'entourer.
Mais ce n'est pas tout. Car parmi les membres de ce sextet à forte domination française (Avec Hasse Poulsen en joker polyvalent... Mais Vive la France, comme on dit chez Das Kapital dont le label produit le présent Frizione), on trouve un garçon de Los Angeles, adepte du trombone, et pas des moindres.
On sait que Glenn Ferris, ci-devant légende zappaïenne du trombone passe beaucoup de temps en Europe, assez du moins pour bien connaître sa scène et ses musiciens. Mais là, il y avait très longtemps qu'il n'avait pas autant donner de lui même. Il est partout : il double, il entraîne, il romps, il s'amuse en un mot et joue bien souvent à cache-cache avec son leader. Dans "Katsounine", pièce de Tchamitchian qui est sans doute le sommet de l'album, il est littérallement en feu, joue de la coulisse avec une justesse et une maestria qui fait plaisir à entendre.
Si chaque membre du sextet est une couleur, quelque chose qui qui réchauffe et saute aux yeux, Pratesi est le rouge du feu et Ferris le jaune de la lumière.
De notre côté, nous, on bronze...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

10-Rue-du-Chaix

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20 juillet 2019

Douze ans

Billet rituel, et court cette fois. Voilà douze ans que ce blog existe, et il vivote encore : 24 articles sur un an, ça fait deux par mois, même si le résultat est bien plus irrégulier. Douze ans que l'exercice de se mettre devant l'ordi et de tenter de catalyser ce que j'écoute en une chronique à peu près construite fait partie du quotidien... Et plus de temps à autre sur des cahiers.

Ca me parait vertigineux.

Evidemment, aujourd'hui, c'est davantage Citizen Jazz qui m'occupe davantage que Sun Ship, mais l'exercice est le même, juste un peu plus structuré en face ; et fuyant pour toujours le "je", sauf pour quelques billets comme celui-ci. Douze ans, c'est long, mais l'envie est toujours là.

Il y aura treize ans, c'est sûr, parce que revenir de temps à autre sur ce blog est un plaisir, un retour chez soi. Alors, à l'année prochaine !

 

01-Brive

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14 juillet 2019

Oliva / Rainey / Boisseau - Orbit

Mélanger deux des plus belles esthétiques du jazz français, voici l'une des gageures de ce bel album sorti chez Yolk comme une évidence. Il aurait pu être sur le label de La Buissonne, ou dans de nombreuses autres maisons de qualité, puisque ce disque enregistré chez Gerard de Haro, sur le piano qu'affectionne tant Stéphan Oliva aurait pu fédérer de nombreux acteurs de nos musiques de ces dernières années (on pense notamment à Sans Bruit).
Mais c'est Yolk.
La présence de Sébastien Boisseau n'y est certainement pas étrangère, et son jeu, à la fois puissant et d'une douceur absolue hante tellement le piano d'Oliva, le prolonge même dans "Processione" qu'il semblait naturel que le trio enregistre sur le label nantais. Trio ? Oui, puisque Orbit révèle aussi l'alliance d'un batteur d'Outre-Atlantique, le formidable Tom Rainey qui donne à cet Oliva Rainey Boisseau International Trio (ORBIT) une dimension supplémentaire. Un parfum de luxe, sensible dans le très beau "Polar Blanc", où il frappe juste, avec autorité et beaucoup d'écoute. Les clusters soudains du pianiste, qui précède le fracas lancinant de la batterie, les pizzicati bienvenues sont autant de cadres donnés à l'édification d'un trio tout à la fois classique et moderne, comme on le dirait d'un costume sur mesure taillé sans ostentation.
Aucun geste ne froisse, et pourtant tous les mouvements sont possibles. Une classe absolue, en quelques sortes, sous l'étoile d'Ornette Coleman auquel le trio rend hommage ("Around Ornette"), sans ostentation mais avec une solidité à toute épreuve, qui là non plus n'empêche pas une grande flexibilité. 
Ce n'est pas pour rien que de nombreux morceaux évoquent le mouvement circulaires. Des morceaux déjà connus, comme "Wavin" ou "Cercles" enregistrés avec d'autres orchestres, et que Rainey interprète comme s'il avait toujours joué avec ces deux français. Et avec un plaisir réel et communicatif.
Avec une simplicité déroutante, aussi, qui fait énormément pour la tenue de ce trio qui ne semble faire aucun geste inutile. On sait l'image très importante pour Oliva, du fait de son rapport au cinéma. Celà explose dans le magnifique "Gene Tierney", qui a la clarté de ses yeux et l'équilibre des lumières de Lubitsch.
Le ciel peut attendre, mais ça n'empêche en rien d'être aérien ; la mousseline provient tout autant de la main droite d'Oliva que du claquement des cordes ou du frôlement des peaux. Le dialogue est parfait, volubile et sans annicroche, avec ce qu'il faut d'esprit et d'humilité.
On pourrait songer que ORBIT reste beaucoup dans la couleur, le noir de jais étincellant, qui sied à Oliva. Il signe de nombreux morceaux, mais Sébastien Boisseau n'est pas en reste. On notera, à la toute fin de l'album, la reprise de "Lonyay Utca" que le contrebassiste avait enregistré avec JASS ; Rainey n'est pas Hollenbeck, mais les deux batteurs partagent une chose ; le goût pour l'aventure et l'humilité qui fait ici des merveilles. Un bijou, noir et brillant.

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78-Errance-Tarn

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27 juin 2019

Michaël Attias - Echos la nuit

On connaît ici Michael Attias par sa sensibilité.
Un son suave, à la limite de la rocaille mais toujours rempli de douceur, un peu comme une pierre roulée par les galets. On le connaît aussi parce qu'il a vécu longtemps en France et y garde quelques attaches : on l'a notamment entendu avec le quartet Mûjo de l'ami Jean-Brice Godet.
A l'international, puisque désormais Attias vit à New-York, on l'a entendu souvent avec Tony Malaby mais aussi de loin en loin avec Braxton dont il fut l'étudiant à la Wesleyan ou de Tishawn Sorey ou John Hebert. L'impression d'une famille, d'un long déroulé de liens qui l'ont mené de la « Rue Oberkampf » au Barbes.
Pas de passage par la ligne 2, il s'agit du Barbes de Brooklyn. Un des épisodes de cette histoire personnelle, presque intime qu'il raconte dans Echos la nuit, un premier album solo d'une grande sensibilité et d'une grande pudeur.
On y raconte l'errance, un certain spleen du petit jour et la douceur des nuits interminables qui peuvent parfois s'embrunir d'une note de désespoir. C'est ce qu'on entend dans le très beau et lent chancellement de « Grass » où le saxophone alto s'immisce comme sur la pointe des pieds, en douceur, dans les hauteurs, avec la conscience d'un état second.
Une sensation que l'on retrouve plus loin dans « Sea in The Dark », quand le piano introduit des noirceurs profonde et que l'alto erre à la surface.
Piano et alto oui, tout en même temps.
A cet instant de la chronique, vous vous interrogez sur ma cohérence.
Pano et Alto, un solo à plusieurs ?
On nous a déjà fait le coup.
Mais il ne s'agit pas de ça ; Michael Attias, dans une prouesse plus intellectuelle que performative joue du piano et du saxophone alto en même temps, et sans sembler peiner ou sacrifier la complexité à l'extrême. Ecoutez le très beau « Autumn I & II » et ses vagues de son successives pour vous en convaincre. On y trouve un minimalisme évocateur, mais aucun simplisme.
Ce à quoi l'on assiste, c'est une sorte de dialogue entre deux hémisphères ; entre deux dualités qui sont en réalité identiques et forment un tout conscient.
Si Echos la nuit est troublant, ce n'est pas à cause de cette forme hors du commun. Bien sûr, on est effaré par la prouesse, mais elle ne s'impose pas. Elle existe, elle ravit l'oreille et fait vagabonder l'esprit. On pourrait songer qu'il y a un hommage à Braxton avec l'alto et le piano... Mais si tel est le cas, il est inconscient ; un inconscient qui dicte beaucoup de choses à cette œuvre introspective.
Michael Attias avant commencé sa carrière phonographique avec un magnifique Credo en 2005 paru sur le label Clean Feed, avec entre autre Igal Foni et Reut Regev qu'il aura côtoyé à la Wesleyan .
Ce solo que l'on peut apprécier sur BandCamp et qui est produit par le jeune et prometteur label Out of Your Head est du même spectre, il perpétue une approche relativement mystique ou pour le moins contemplative qui semble être constitutif de la personnalité du multi-instrumentiste qui nous livre ici un disque très personnel et résolument magnifique. Un disque tel qu'on en redemande.

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01-Eiffel-Dentelle

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31 mai 2019

Alexandra Grimal - Nâga

Mais où était elle passée ? C'est la première question qui vient lorsqu'on pose le premier disque du double-album Nâga de la saxophoniste Alexandra Grimal. Où était-elle passée ? La réponse se dessinne alors qu'elle chante sur "Inti", dans les limbes électriques de Marc Ducret et de Jozef Dumoulin. Elle écoutait les racines des arbres, comme le suggère Marc Ducret dans un beau texte lu de Bruno Schulze... Une réminiscence de Qui Parle ?
On y pense.
Poutant, Alexandra Grimal ne nous avait pas abandonné, il y avait eu Kankû, et même Bambù, chez Ayler Records, mais c'est bien de l'Alex Grimal d'Heliopolis dont il est question ; ce projet incroyable paru en 2013 et ressorti il y a peu comme pour mieux répondre à Nâga, ou plutôt pour lui donner des racines, pour continuer à creuser un sillon qu'elle seule peut tracer.
Une route qu'elle emprunte avec la chanteuse et électronicienne Lynn Cassiers, dont on mesure l'importance dans le très beau "Noun", qui est certainement le joyau de ce double album, qui prend son temps pour installer des atours très oniriques et cependant jamais éloigné d'une certaine tradition du jazz qui s'installe souvent comme une bulle d'air qui se forme, à l'instar de "Rê", où elle dialogue en liberté avec Benoît Delbecq et Nelson Veras.
Lynn Cassiers aussi a son univers propre, et si elle intervient ici sur un champ très familier, elle n'empiète jamais sur la direction voulue par la saxophoniste, que l'on sent en pleine maîtrise.
Alexandra Grimal a donc maturé ce projet en septet depuis sept ans. Elle a étudié une approche du temps qui serait plus abstraite, végétale comme le suggère "Cambium" où elle définit parfaitement sa musique : "Jubilation, combustion, sérénité, incandescence". Des adjectifs qu'elle développe pendant tout un album qui résume en bon nombre de ses obsessions et de ses sensibilités.
Le soleil d'abord.
Omniprésent, dardant de ses rayons le magnifique "Meltemi" où le saxophone s'efface au profit du dialogue entre les musiciens, et où la présence d'Alexandra est uniquement charnelle, presque désincarnée. Dans son approche extrêmement collective bien que le projet soit très personnel, elle laisse le batteur Stéphane Galland, Benoît Delbecq et Jozef Dumoulin chauffer l'atmosphère jusqu'à parfois suffoquer. Lorsque le saxophone intervient, c'est pour chauffer un point précis, comme un vent solaire.
Ce qui tombe bien, puisque le second élément, c'est le vent.
Un vent chaud, il va de soi, comme l'était Ghibli ou Chergui que l'on sent poindre sous "Sekhmet". Un vent qui s'incarne dans le souffle du saxophone, franc, volontaire, droit et parfaitement clair.
Tous les titres de l'album on un rapport intime avec le vent et le soleil. Ce sont des divinités fortes, des représentations de mythes passés ou des manifestations magiques, et ce sont ces figures qui ont inspiré un disque d'une grande maturité et d'une grande beauté qui nous rappelle qu'Alexandra Grimal est une musicienne qui doit maîtriser ses projets et ses univers pour nous offrir le meilleur. Ce disque est un ravissement.

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01-Plage

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15 mai 2019

Claude Tchamitchian - In Spirit

Ce solo est fort de symbole. Il en est souvent des soli, qui sondent les tréfonds de l'âme, mais celui-ci est particulièrement riche en signifiant.
Claude Tchamitchian seul à la contrebasse. L'image semble familière, c'est déjà la troisième fois qu'un disque paraît avec le musicien seul, une somme pour un artiste qui se met souvent au service des autres, voix particulièrement remarqué auprès d'Andy Emler ou plus récemment de Naïssam Jalal, tous les deux remerciés dans les belles notes de pochettes de ce luxueux album paru sur le label Emouvance, parmi les plus fidèles. 
S'il y a symbole, c'est parce que In Spirit est un tribut, sur les mêmes armes. "In Spirit", le premier morceau qui prend le temps de pénétrer l'âme est dédié à Jean-François Jenny-Clark, un ami et un maître trop tôt disparu. L'ensemble du solo est joué sur l'une de ses contrebasse, et il y a une sorte de temps suspendu, de respect des cordes, d'apprivoisement au sens le plus strict d'un instrument rare et chargé d'histoire.
Emplit d'une certaine rage aussi, d'une tristesse qui revient par vague, comme de vieux souvenirs enfouis?
C'est comme un passage de flambeau un peu tardive, tant l'évidence de la place centrale de Tchamitchian dans le jazz européen contemporain. Un relais plein d'humilité et de poésie qui perdure dans le bel "In Memory" où le double-archet apporte des sons puissants, profonds, avec beaucoup de nuances. Il fait corps avec un instrument ami, de quoi générer beaucoup de souvenirs et une nostalgie sans conservatisme.
Juste (é)mouvant.
Celui qui avait sorti le magnifique Another Childhood, et In Spirit lui répond, voire le prolonge, presque 10 ans après.
Mais Tcham a changé. Son jeu est plein, toujours : plein d'émotions, plein de couleurs, plein de lumière, aussi plein de douceur. Ce qui a changé, c'est un lyrisme qui estompe son jeu boisé pour se concentrer sur les cordes. C'est aussi une fluidité époustouflante à l'archet, notamment sur le final "In Life" où les basses puissantes s'ennamourrache de complaintes brillantes.
L'Arménie non plus n'est pas très loin. La contrebasse, il l'explique dans les notes de pochette, est accordé pour sonner à la manière du kamantcha, l'instrument traditionnel. Ce n'est pas sans rajouter de mystère à un album plein de réminiscences.
L'ami Denis Desassis parle de saisissement dans sa belle chronique pour Citizen Jazz. C'est cela. Tchamitchian nous emmène où il veut. I nous charme. "In Childhood" est une réponse directe à son précédent solo, ou plutôt un écho plus serein, qui n'en finirait pas de se répéter et n'aurait en même temps de cesse de se  renouveller.
Magnifique.

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