Sun Ship

28 avril 2021

Tony Hymas - De Delphes...

C'est beau, les voyages. On n'a plus guère l'occasion de le faire du fait de la pandémie, ou plutôt de la gabégie de la gestion capitaliste de la pandémie, alors on laisse les musiciens le faire pour nous. Ou mieux, on s'autorise à monter sur les épaules des géants de l'imaginaire que sont des musiciens comme Tony Hymas, et on pénètre dans leur propre voyage.
Tony Hymas est un pianiste remarquable. Sa carrière, sa passion pour les musiques émancipatrices quelles que soient leurs origines et leur temporalité, est un fil rouge dans nos musiques, tout comme l'est le magnifique label nato. Le dernier solo qu'Hymas nous avait offert était autour de Léo Ferré. Ici, il panache les musiciens, mais c'est un vrai programme auquel nous sommes invités.
Un travelling scénarisé, un film choral cohérent dont le sujet est la liberté universelle, non négociable et dont les seuls liens ne sont pas ceux qui attachent mais ceux qui libèrent, à l'image de "La complainte du partisan" d'Emmanuel D'Astier de la Vigerie qu'Hymas entonne mezzo-voce, comme on le fait lorsqu'on invoque le souvenir. Ici, il s'agit de Georges Guingouin, héros des Chroniques de Résistance dont Hymas était le fomenteur
C'est évidemment nato qui nous offre ce solo de l'anglais dans De Delphes... pérégrination dans des lieux et des souvenirs, tout autant Air de Jeux chère à Satie, auquel Hymas aime à rendre hommage que blues avec Frédéric Rzewski. Autant pianiste virtuose avec l'évocation de Marie Jaëll, génie du clavier gentiment négligée parce que musicienne, que Sidney Bechet, puisqu'on sait l'attachement de Hymas et nato au

cueilleur de petites fleurs.
Une figure apparaît centrale dans ce disque, elle l'était finalement déjà présente dans les correspondances d'Hymas dans les Airs de Jeux, c'est celle de Debussy. Pas seulement parce qu'il reprend "La Plus que lente" avec une élégance qui lui est propre, mais parce que tout, dans l'esthétique choisie, évoque la douceur de Debussy. Jusque dans "Premier hymne Delphique" qui ouvre l'album comme un point de départ, et qui semble, doux mirage, correspondre avec la première Gymnopédie de Satie qui lui fait suite et joue sur les mêmes ressorts de la simplicité et de la fluidité. 
Debussy dont je ne savais pas qu'il avait des liens familiaux avec la Commune de Paris, dont la portée politique ne cesse d'irriguer nato et Hymas. Debussy qui comptait pour Bechet tout comme Cécile Chaminade, auquel Hymas rend également naturellement hommage. Debussy aussi qui était attaché à Delphes comme instant de création historique. 
Avec De Delphes, Tony Hymas sort l'un des plus beau disque de l'année.
Naturellement.

 

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120-Petite-Marine

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09 avril 2021

Benoît Delbecq - The Weight of Light

Onze ans, c'est court et c'est long, c'est surtout un chiffre miroir, parfaitement géométrique, qui sied à merveille à la musique de Benoît Delbecq. Onze ans, c'est le temps qui nous sépare de Circles & Calligrams, album solo marquant du pianiste qui aime à préparer son piano, à travailler au corps méticuleusement le son par des objets. The Weight of Light est sa suite, ou plus sûrement sa nouvelle mutation qu'un documentaire d'Igor Juguet nous montre avec une générosité qui nous place sur l'épaule du pianiste.
On aime tant Delbecq, que cette nouvelle annonce d'un solo, mûrement réfléchi, travaillé avec la rigueur qui le caractérise ne pouvait être qu'une fête.
Force est de constater que chache morceau, chaque pièce courte est un univers qui lui est propre, à la fois profond et très concis, réduit à son plus simple appareil, et qui parvient pourtant à offrir plusieurs lectures, comme autant de reflets et de brillance.
On reste passioné, dans le doc et dans le disque, par sa démarche et son travail qui implique encore la géométrie -le magnifique "Chemin sur le Crest" qui parvient à la fois à être sinueux et droit-, mais aussi la lumière.
C'est cette dernière qui est la matière première de The Weight of Light, et qui projette en quelques sortes la musique de Delbecq dans un plan nouveau, une troisième dimension qui irrigue différemment l'imaginaire, tout en gardant les traces d'un style tout à fait personnel et très évocateur : c'est le sujet de "Au fil de la parole", sans doute le morceau le plus pénétrant de l'album.
On reconnaît ce pas faussement hésitant qui caresse et tatonne dans ce tintement si particulier qui ne ressemble à nul autre et parle directement au coeur.
Dans le documentaire, mais aussi sur la pochette du disque paru chez Pyroclastic Records, on voit des formes, comme des mobiles, et Benoît Delbecq évoque Calder. Il y a les couleurs et les mouvements qui apparaissent ça et là, et qui suivent une logique et une construction remarquable qui sont propre au pianiste. Juste après "Au fil de la parole", c'est le magnifique "Anamorphose", rude et rugueux où Delbelcq travaille le rythme au plus profond, comme il le fait avec les objets au sein du piano.
On retrouve la même dynamique dans le morceau introductif "The Loop of Chicago" qui se nourrit de tout ce que Benoit Delbecq propose par ailleurs, le tout avec une élégance et une maîtrise rare. Les notes mates et etouffées du piano offrent à la fois des polyrythmies subtiles et ouvrent tous les imaginaires.
C'est un disque puissant et très personnel. On parle d'élégance, mais c'est la marque de fabrique éternelle de Delbecq. Weight of Light est un disque éclairant, dont on se repaît longtemps.

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04-Antoine-Denis

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13 mars 2021

Sylvaine Hélary - Glowing Life

On se souvient, forcément, du premier TRIO de Sylvaine Hélary, et du choc qu'avait été la découverte, toute crue, du monde de la flûtiste, dont les aventures suscitaient déjà beaucoup d'intérêt : pochette très coloré pour un environnement un peu plus clair obscur qui pointait derrière, une trépidation de tous les dispositifs de tension et une douceur intransigeante qui est le propre de la vie. Résumer Sylvaine Hélary en une phrase : une artiste vivante, de la musique vivante qui aîme les systoles et les respirations.
C'est ce qu'on entend dans le très rocailleux "Thinking to Dance" où l'on retrouve l'électricité du clavièriste Antonin Rayon et la scansion parfaite de Sylvaine, qui dit un texte d'Eric Vuillard pendant que la batterie de Christophe Lavergne vient ajouter ce qu'il faut de chaos.
Bienvenue dans Glowing Life, le nouvel album de Sylvaine Hélary.
Vie Brillante, voilà qui définit parfaitement les choix de la flûtiste, des musiques chaotiques et cohérentes qui trouvent chez Ayler Records un écrin idéal.
On se souvient que c'était déjà sur le label que le magnifique Spring Roll avait été produit, et si Glowing Life semble revenir à une forme plus immédiate et moins abstraite, on ne peut faire l'impasse sur l'intense poésie de la flûtiste, qui dès "Après la pluie" installe un monde plein de micro-organismes colorés, des embryons de vie aussi intense que fugace, à l'instar de la basse sèche comme une pierre de Benjamin Glibert, qui s'installe comme une pointe dans du bois tendre.
Glowing Life est un disque très personnel, qui visite toutes les envies électriques de Sylvaine. On aime les surprises, les détours et les petits accidents de la vie autant que la flûtiste. C'est le sens de ce break presque New Wave dans "Après la pluie", avec un bel échange électrique avec le batteur ? C'est aussi ce qui anime l'erratique et poétique "Where it Begins", tiré d'un texte de PJ Harvey où Sylvaine caresse de la voix une implacable mécanique que Rayon et Glibert construise pour elle.
On se souvient soudain que Sylvaine Hélary travaille beaucoup avec Alexandra Grimal, et que les musiciennes qui travaille la voix autant que leur instrument, comme d'ailleurs Sarah Murcia savent développer un univers onirique fort. Il y a d'ailleurs comme un trait d'union entre ces deux dernières, outre Ayler, avec la présence en invité de Mark Tompkins en invité sur "Where it Begins".
Avec Glowing Life, Sylvaine Hélary signe un disque très personnel, intense et poétique qui fait la jonction et le lien avec ses différents projets. L'occasion de revenir dans univers singulier et absolument plaisant.

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20-Errance-Souel

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17 février 2021

Naissam Jalal & Rhythms of Resistance - Un Autre Monde

On avait laissé Naissam Jalal sur Om-Al-Aagayeb, voyage ré-initiatique en Egypte, comme je l'avais appelé à l'époque, et la voici qui revient déjà aux affaires, libérée, prête à de nouveau se battre avec son escouade de combat, son quintet Rythms of Resistance avec qui elle avait enregistré il y a quatre ans Almot Wala Almazala ; on tirait les leçons des printemps arabes. Deux an après l'Hirak algérien, ultime réplique peut-être, il est le temps du souvenir : c'est pour celà, sans doute, que sur le second album d'Un Nouveau Monde, on retrouve le déchirant et puissant, justement, "Almot Wala Almazala" enregistré avec l'Orchestre National de Bretagne, fruit d'une résidence et surtout d'une vraie prise de conscience par Naïssam de son talent de compositrice. Dans ce morceau, symbole, on entend tout ce qui l'anime, de la rage folle, de la colère canalisée dans ses growl de flûte et sa voix qui s'élève, mais aussi dans la spiritualité environnante, dans la place laissé au silence, à la lenteur, à l'esprit.
A l'impalpable des âmes qui sont les cuivres et les bois de l'orchestre, jusqu'à la colère crescendo, libératrice, explosive et finalement joyeuse malgré la peine.
Il y a tant d'espoir dans la musique de Naïssam Jalal : elle se précipite ici, mais elle infusait déjà dans tout le disque ; dans la légèreté de "Samaaï al Andalus" où sa flûte va à la rencontre des cordes, celles toutes en taffetas de Karsten Hochapfel, sorcier d'Odeia, qui éclaire aussi parfois le disque de sa guitare. Celles, neuves de Damien Varaillon à la contrebasse qui vient complèter une base rythmique solide et assez impliqué dans un groove assez traditionnel.
Un port d'attache qui permet toutes les expéditions, comme celles, impétueuses et aux influences coltraniennes que l'on découvre avec le saxophone de Medhi Chaïb. La musique de Rythms of Resistance va droit au coeur, va droit au but, c'était déjà le cas avec les albums précédents, mais la flûtiste a gagné en épaisseur, et en confiance. "Promenade au bord d'un rêve" en est le parfait exemple. Elle a appris à garder cette maîtrise du temps, de la réflexion sur le silence qu'elle avait expérimenté avec Quest of The Invisible, notamment grâce à la grande liberté dont elle jouit, offerte notamment par un Dolmen très coloriste, tel que, peut-être, on ne l'avait jamais entendu.
C'est dans le disque avec l'Orchestre National de Bretagne. "Un monde neuf" est un manifeste, joyeux, à la ligne claire, dessiné par la guitare de Hochapfel, il y a une vraie circulation, une libre circulation des pensées et des âmes. Ce n'est pas un hymne -elle les déteste, voir "Hymne à la noix"-, mais c'est une mélodie émancipatrice.
Le nouveau monde de Naïssam Jalal ne fait pas table rase ; il n'y a qu'à la voir dans ce verger bordé par la raffinerie de Grandpuits (en grêve) à rebâtir déjà sur ce qu'il restera. Un autre monde est un disque qui fait du bien, et qui dit les choses. "Comment te dire notre colère" adresse-t-elle au pays sur "D'ailleurs nous sommes d'ici".
Comme ça, et avec talent.

01-Naissam

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14 janvier 2021

Jubileum Quartet - A UIŠ ?

Si les improvisateurs européens vous manquent autant qu'à moi-même, si vous avez besoin de la chaleur et de l'invention de quatre grandes figures de nos musiques par temps de COVID, il existe un palliatif qui a toujours fonctionné, même en période normale : le disque.
Dans ce disque du Jubileum Quartet, on jubile, et c'est le moins. On jubile pour deux raisons : d'abord parce que ce sont les quarante ans de carrière de ce diable de Zlatko Kaučič, slovène de son état et percussionniste important, peut-être trop négligé de ce côté-ci des Alpes. On jubile aussi par l'énergie qui nous secoue à l'écoute de cette plage unique joué par des monstres sacrés. Il y a le saxophone ténor d'Evan Parker bien sûr, tout en insistance, tournant en rond avec une trajectoire instable, et parfois largement imprévisible qui invente néanmoins le mouvement permanent.
A ses côtés, Joëlle Léandre omniprésente et qui aime comme souvent offrir à l'ensemble quelques trames, des climats, à l'archet. Un archet qui plonge dans quelques souterrains, lorsque le saxophone et le piano d'Augusti Fernandez, qui agissent par trames, viennent l'ensevelir, voire la polir pour que ce son puissant de contrebasse ressorte plus brillant que jamais. C'est impressionnant d'ailleurs cette complémentarité, cette continuité qui existe entre Joëlle Léandre et Evan Parker. Ils se répondent mais agissent parfois comme un seul corps, en mimétisme. Une masse sonore que piano et percussions tailladent, parfois avec de micro-fissures qui donnent davantage de mouvement.
Il y a comme une force tranquille qui se dégage de cette rencontre au sommet, mais anniversaire oblige, c'est bien à Kaučič qu'on offre le plus de libertés. Lorsqu'au coeur du morceau, alors que la contrebassiste sonde ses chères infrabasses, c'est à l'autre bout du spectre, fouillant dans un bric à brac de métal que Kaučič lui répond. Au milieu, piano et ténor s'empeignent bien comme il faut, comme au centre d'un cercle protecteur A UIŠ ? est un disque remarquable. Tu pars ? (A UIŠ  signifie cela en slovène). Non, je reste. Pour le plaisir !

 

Et une photo qui n'a strictement rien à voir !

 

03-Duchamp

 

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13 janvier 2021

Roberto Negro - Papier Ciseau

Quand Valentin Ceccaldi, interviewé cette semaine sur Citizen Jazz rejoint Roberto Negro dans le pourtant bien installé Dadada, ça fait des étincelles. Et les étincelles, le pianiste piémontais les aiment. Il les cultive, et sait même leur faire faire long feu, avec un goût du jeu, et partant du risque, qui n'appartient qu'à lui. On s'en assurera avec « Lime », ouverture d'abord calme de ce Papier Ciseau qui lui aussi appelle le bricolage et l'enfance. C'est calme, c'est quiet, et puis ça prend feu au détour d'une déflagration qu'on doit tout autant au piano qu'à l'espièglerie de ce diable d'Emile Parisien.

Espiègle, la définition est exact pour ce disque qui joue avec les codes de la musique électronique parfois (« Apotheke », où l'on danse littéralement sur un médicament) pour mieux affirmer une volonté organique, bien incarnée par les diableries rythmique de Michele Rabbia. On pense parfois aux envolées tout en puissance de God at The Casino, mais avec une douceur supplémentaire, une innocence qui tend à la simplicité dans le minimaliste « Toot », mais qui sait aussi se faire très turbulent aux prémices du remarquable « Neunhzen », avant qu'une certaine longueur, menée de front par le roi de l'horizoncelle Valentin Ceccaldi et les percussions ne changent totalement le climat. Papier Ciseau est une ode au changement, aux petites inflexions qui font la poésie du quotidien. Pour ce disque, malgré son habitude, Roberto Negro ne raconte pas d'histoires. Où elles sont microscopiques, à la taille d'un morceau, bien qu'appartenant à une sorte de corpus, comme un recueil de nouvelles. Ca ne les rend pas moins poétiques. Un disque accrocheur servi par de grands musiciens.

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52-Bateau

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12 décembre 2020

Les meilleurs disques 2020

C'est désormais la tradition, et même sur un blog en déshérence, les traditions ont du bon. Voici donc les 10 albums qui ont marqué cette bizarre année que fut 2020. Bizarre et triste, pleine de colère et de beauté, Impavide et rugueuse. Au niveau disque, il y a eu des évidence : Mary Halvorson au dessus du lot, et des belles confirmations, comme Ellinoa et son disque incroyable, Ballad of Ophelia auquel je m'enorgueuillis d'avoir participé, fut-ce bien modestement avec des notes de pochette. Camille "Ellinoa" Durand n'a pas fini de nous étonner, tout comme Naissam Jalal. Jean-Jacques Birgé et les agitateurs de nato ne sont pas non plus en reste.

Il va falloir serrer les rangs, et défendre nos musiques pour 2021, d'autant qu'il est clair que le mécénat public d'Etat s'en moque comme de sa première censure au conseil constitutionnel. Cette année, pas de concert de l'année, il n'y en a pas eu, mais un clin d'oeil à Verlaine, le seul où j'ai fait des photos. Il me tarde.

 

Naissam jallal – om al aagayeb

Jean-Jacques Birgé - Perspectives du XXIIe Siècle

Anthony braxton & eugene chadbourne – duo (improv) 2017

Jeb bishop flex quartet – re-collect

Rempis/mcphee/reid/lopez/nilssen-love – of things beyond thule v1 & v2

Mary halvorson's code girl – artlessly falling & Thimbscrew - The Anthony Braxton Project (Mary Halvorson, artiste de l'année)

Ellinoa – ballad of ophelia

Roberto ottaviano – extended love & eternal love resonnance et rhapsodies

Onj fred maurin – rituels

Artistes nato - Vol pour sidney (retour)

 

03-Nkake

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28 novembre 2020

Michael Alizon - Expanding Universe Quintet

On avait connu Michael Alizon dans Les Couloirs du Temps avec Jean-René Mourot, mais aussi dans le trio Tricycle. Le saxophoniste a de la suite dans les idées, la chose est entendue : voilà qu'avec Expanding Universe Quintet, il interroge de nouveau les dimensions : spatiales, temporelles...
En un mot cosmique.
Le saxophone est chaleureux au ténor, et souligne une certaine référence au M-Base, sans pour autant s'enfermer dans les langages de Steve Coleman. Contrairement aux couloirs du temps, Alizon a abandonné tout lyrisme : avec l'équipage qu'il embarque sur son quintet, il convient d'être plus centré sur le son, plus ombrageux aussi, ce que l'on entend sur "Total Apesanteur", tout en sensation.
Cette entrée dans les contrées cosmiques de Coleman ne représente d'ailleurs pas le seul canal de communication du quintet : si "Signal Immuable" est une abstraction électrique qui nous fait renouer avec les claviers de Benjamin Moussay et de Jozef Dumoulin, qui habitent résolument cet album. On retrouve d'ailleurs plus loin leurs Rhodes sur "Vers l'infini (... et au delà !)" qui permet à la mécanique d'avancer à toutes vitesse, sous la mitraille de Franck Vaillant.
Toute cette matière d'outre-univers est le miel d'Alizon, qui échange avec un certain bonheur avec le saxophone baryton de Jean-Charles Richard qui vient donner un point d'encrage dans cette univers en douce entropie.
Car il n'y a pas de points de repère, dans cette expansion. A l'écoute de "Le monde des ondes" (déjà dans Les Couloirs du temps) , on perçoit certains cycles, des mouvements concentriques qui se donnent rendez-vous au centre, où la simplicité nous accueille : juste Alizon au ténor avec la batterie très colorée du maître de Benzine, Franck Vaillant. Puis on sort de nouveau, avec le retour des arcs électriques, qui donnent de nouveau de l'espace, beaucoup d'espace.
Un infini.
C'est un magnifique voyage que nous propose Michael Alizon. Un petit plaisir référentiel et plein d'étoiles qui se dévore comme un livre de SF, plus vers Asimov que vers le Space Opéra...

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24-Abattoirs

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23 novembre 2020

Kaze & Ikue Mori - Sand Storm

Ajouter de la matière au vent, et il va vous giffler le visage. Ajoutez de la matière au vent, et il va assécher votre voix. Ajoutez de la matière au vent, et il va se densifier.
Le vent, ici, on le connaît : c'est Kaze, le vent en japonais, qui a l'attrait d'être à la fois insulaire et métropolitain. De Honshu à Lille, du Nord au Sud, on les a déjà rencontré six fois. De la Tornade à la simple brise, le quartet s'est agrandit une fois, si Trouble. Le temps reste ailleurs le même avec ses formes parallèles : deux trompettes (Christian Pruvost, Natsuki Tamura) entouré par une pianiste (Satoko Fujii) et un batteur (Peter Orins). Deux japonais, deux français. Et le reste confié à l'entropie. L'ami Guy en parle à merveille sur Citizen Jazz
On s'en doutait, Atody Man, le précédent album, était dit de transition. Il fallait se recentrer, repartir à la rencontre. C'est le cas avec ce Sand Storm ou Kaze accueille l'électronicienne Ikue Mori.
Le grain de sable.
"Rivodoza" parle de lui-même : jusqu'à ce que le piano ample de Fujii vienne remettre de l'ordre, et un certain lyrisme inconnu jusqu'ici, Tout était dominé par la tempête, par le mouvement désordonné de la matière. Par le tourbillon des sons synthétiques qui s'instille dans tous les plis, dans tous les pores et vampirise tout...
Pour mieux le faire évoluer.
On pourrait penser qu'un japonais de plus ferai rompre l'équilibre précaire.Celà le galvanise. "Kappa" en est l'exemple parfait, où une certaine langueur domine l'urgence, et où la batterie d'Orins trouve en Mori un nouveau partenaire de jeu. Le sable de Mori est de ceux dont on fait le mortier. C'est un stabilisateur qui offre de la liberté et surtout du renouveau au quartet.
C'est surtout qu'avec Mori, on ne perd rien du luxe de détail qu'offrait Kaze. Au contraire, on les multiplie en de nombreux cristaux aux formes uniques et diablement sophistiqué, comme de la neige, ou du sable, dans sa version plus minérale.
Une réussite.

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03-Veraval

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20 novembre 2020

Nathalie Darche - 15 Berceuses

On avait aimé Pétrole, disque fin et puissant, véritable pas de côté qui nous emmenait dans l’univers rêveur de Nathalie Darche. Dans Pétrole, Nathalie n’était pas seule, mais son piano, et surtout son toucher Debussyen se reconnaissait entre mille. La tentation du solo restait à venir, et voici quinze berceuses.
Les 15 berceuses sont signées de Geoffroy Tamisier ; il avait déjà signé de nombreux morceaux jouées par la pianiste. Le trompettiste, compagnon de route de longue date de l’aventure Yolk ou le disque est sorti, garde ces compositions très classiques dans leur forme comme un jardin secret. Mais est-ce étonnant de la part d’un disciple de Kenny Wheeler ? La douceur est souvent partout dans son jeu.
Elle est omniprésente dans ses morceaux, prenons « Berceuse pour Zoé » pour s’en convaincre : la main droite de Nathalie Darche décortique la mélodie comme une petite boite à musique en nacre, la main gauche est caressante, en soutien.
Un portrait de Zoé apparaît, n’importe quelle Zoé, mais la Zoé que Nathalie a en tête et celle à qui elle nous fait penser. Les images sont en ombre chinoise, les rêves de la gamine (puisque c’est une gamine qu’on berce, l’évidence est là) tournoient comme des phylactères à remplir à l’envi. Ce n’est pas rose, pas plus que bleu. Ce n’est pas guimauve ou en pierreries ouvragées… C’est suffisamment ouvert pour que l’auditeur y mette ses propres projections.
Et c’est ça qui est très fort.
On sait depuis des années l’importance –quoique trop discrète- que revêt Nathalie Darche dans les orchestres d’Alban Darche. Quelle articulation elle apporte, quelle profondeur aussi. L’onirisme qui caractérise l’Orphicube notamment doit beaucoup à son approche classique qui se plaît à ne jamais s’enfermer. A s’ouvrir, même à des instants plus turbulents, à l’instar des ostinati légèrement entêtant de la « Berceuse pour Marius », qu’on imagine facilement distrait par des idées fixes et des passions uniques et débordantes.
Ces quinze berceuses sont des rêves, les yeux ouverts. Il y a des instants, fugaces, et des images, persistantes, qui s’enchaînent et s’articulent ensemble. On pourrait penser que les rêves se ressemblent, ils sont tous différents. Il se nourrissent juste de la langueur et de la douceur de la pianiste.
Ce disque est à la fois personnel et universel. Universel car dans toutes ses berceuses, on trouve en miniature des portraits d’enfants, des instants qui les définissent, des caractères à La Bruyère. Parfois en une poignée de secondes : il faut 101 secondes pour pénétrer l’univers des rêves de Joseph, mais on en perçoit mille contrastes, une volonté de fer et une légèreté ombrageuse. 15 berceuses est aussi un disque fichtrement personnel, car il y a un seizième portrait, en filigrane davantage qu’en creux. C’est celui de Nathalie Darche, dans toute sa bienveillance.
Il y a des sourires sur chacun des visages des enfants à qui l’on fait sérénade, même lorsqu’il y a un peu de spleen. C’est un spleen de pyjama, celui qu’on a des fois le dimanche soir avant le repas et que l’école pointe son museau quand on est gamin.
La chaleur qui émane de ce disque est douce, le climat rassérénant ; c’est un disque-doudou, ce qui semble cocher les cases de la berceuse, on ne peut pas dire mieux.
Un beau disque qui accompagne et dont on ne se lasse pas.

05-Orphicube

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