Sun Ship

27 septembre 2016

André Minvielle - 1time

J'ai souvent dit que je préférais la musique qui ferme sa gueule.
C'est une formule, et pourtant je n'en utilise jamais (insérer le rire enregistré à cet endroit.) Mais en fait, je le confesse c'est faux. Je pense que j'ai le même rapport à la chanson que celui que j'ai au cinéma : c'est à dire que j'aime tant ça que c'est devenu une douleur de se rendre compte de ce qui se fait désormais.
Comme dirait l'autre, le temps ne fait rien à l'affaire, n'est-ce pas.
Toujours est-il qu'il y a des exceptions, rares. Et comme ce qui est rare est cher, ces exceptions me sont chères. On ne va pas dresser un liste, mais entre quelques rappeurs âgés, la trop rare Lola Lafon et François Hadji-Lazaro, il y a André Minvielle.
Dédé peut faire un album anecdotique, ce qui a pu arriver, on y trouve toujours un petit trésor, voire plusieurs. Et puis Minvielle est capable de faire danser un mort. Et puis Minvielle est un curieux, un fureteur, un résistant pyrénéen déterritorialisé.
Beaucoup de qualités, en somme.
Parmi celles qui sautent aux oreilles, comme des petites armées d'occupation joyeuses et capables de sièges longs dans la platine, il y a ce sens du rythme, du scat, du groove. On s'en apercevra ici, dans le nouveau 1time, avec "Sacré Eole", un morceau ancien sur lequel il invite le trio de soufflants de Journal Intime, qu'on voit souvent aux côtés de Ducret. Car voix-ci le nouvel album d'André Minvielle, avec plein de nouvelles choses et des marottes anciennes...
Un album de Minvielle, en quelques sorte, un joyeux foutoir dans lequel on pénètre avec un mélange de familiarité et d'excitation. Il y est question d'accent et de climat, il y a des onomatopées funkisantes et des poésies de Prévert. Un collage attachant, ce qui est la moindre des choses. Un album de photo avec du mouvement, parfois du flou, beaucoup de souvenirs, des éclats de rire et des histoires d'amitiés ou de famille.
Même quelques instants solennels avec "Abide With Me", Hymne rugbystique anglais qui fait suite à la captation sonore d'une mêlée dans un club amateur. On voit la scène, dans un champs béarnais à gorge déployé, et  on est juste joyeux de se promener dans cette collection intime de Minvielle placé sous le signe de Saint Cop.
Qui d'autre ?
1time est sans doute le disque le plus personnel de Minvielle. 1time est intime, c'est une belle tautologie.
On y découvre "La Bourdique", une chanson en occitan avec sa Mainvielle à roue et ce qu'il faut de moog pour nous faire sautiller, mais aussi "Etranges étrangers", ce texte de Prévert 1temporel et beau où l'on retrouve avec plaisir sa bouteille électrique. Ailleurs, du Human Beat Box qui parle de champignons ("A Fungi") et des dizaines d'accents qui donnent le tournis ("Facteur d'accent").
Et puis il y a "Le Verbier", qui est à lui seul la raison pour aimer ce disque. On y découvre Juliette Minvielle, l'1fante, qui chante aussi, avec un faux-air d'Emily Loizeau sur une musique de Marc Perrone. Evidemment serons nous tenté de dire : c'est 1croyable...
1stantanément, on a envie de sourire devant ces phonèmes équilibristes : allez les vers de belle vertu ! 

16-Minvielle

 

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24 septembre 2016

Jason Roebke Octet - Cinema Spiral

Sideman réclamé, le contrebassiste Jason Roebke est de nombreux projets de la scène de Chicago, dont il est un pivot, même si depuis quelques années, il s'impose comme un leader d'évidence.
C'est ainsi qu'on l'a vu aux côtés de Tomeka Reid ou de Jeb Bishop, mais aussi de son vieux complice le vibraphoniste Jason Adasiewicz qu'on a pu récemment apprécier avec Keefe Jackson. Les trois derniers sont membres de cet octet de rêve, véritable dream-team d'une certaine scène chicagoanne mené par le contrebassiste qu'on avait pu découvrir sur le label Delmark en 2014 avec un remarquable Red High Center.
L'équipe est reconduite à l'identique pour ce Cinema Spiral, enregistré fin 2014 et sorti sur le label lituanien NoBusiness Records au début de l'été. C'est ainsi qu'on retrouve, dans cet orchestre à cinq soufflants, le trompettiste Josh Berman. Son dialogue avec Adasiewicz et Roebke sur "For a Moment" est l'un des temps fort de l'album, tout en finesse et en douceur. Au regard du line-up et du nombre d'associations naturelles et anciennes, on pouvait imaginer que Roebke fasse parler la poudre. Il n'en est rien : même le batteur Mike Reed souligne plus qu'il ne frappe, faisant preuve d'une musicalité sans retenue.
En témoigne la fabuleuse entrée en matière "Looking Directly Into The Camera", où le batteur fait siffler ses cymbales en même temps que d'autres font siffler les anches pendant le solo profond de la contrebasse, soutenu par la tension du vibraphone. Il y a avant tout une remarquable dynamique d'orchestre où les rares soli servent à offrir de l'espace plus qu'à le réclamer. La volonté de Roebke est de scénariser son orchestre, c'est la raison d'être de cette référence cinématique, même si ce n'est pas la seule motivation de ce Cinema Spiral.
A ce titre, le vibraphone est un biais narratif omniprésent, capable de tension...  Mais aussi d'une forme de connivence, dans ce free volontairement énorme, aux allures burlesques, qu'il organise par un calme qui tranche avec les cataractes de la clarinette contrebasse de Jason Stein et les relances incessantes de Bishop, comme toujours impeccable.
Où est le cinéma alors, dans ce disque de Roebke ? Partout, en fait, avec ses dialogues sans excès et ses rapports de force (l'axe Stein/Bishop/Jackson notamment sur "Waiting"), mais aussi dans l'impression hitchcokienne qui se dégage de nombreux morceaux et qui revient comme une forme de persistence non pas rétinienne mais auditive et qui donne à ce disque une aura particulière.
Le final "L'Acmé" est à cet effet la grande réussite de cet album. Le vibraphone d'Adasiewicz ordonne des soufflants qui arrivent de partout comme une scéance en trois dimension. Ca pourrait paraître turbulent, mais c'est très structuré, chaque mouvement est calculé, comme un gigantesque travelling où chacun aurait sa réplique, juste et parfaitement à-propos, jusque dans les tuttis.
Jason Roebke a le Director's Cut. Il en use avec parcimonie mais autorité, tant dans l'écriture des morceaux qui permettent à chacun de trouver du relief et du grain que dans chacune de ses interventions profondes et délicieusement boisées. C'est une grande réussite que ce disque qui met en lumière les acteurs d'une très belle nuit américaine.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

97-Chaplin

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22 septembre 2016

Le GrandFouBand - Au Septième Ciel

C'est un projet un peu fou. Enfin plutôt, Grand Fou, que ce disque enregistré en février dernier et paru sur le Petit Label de Caen. C'est l'histoire d'une famille : famille de l'improvisation française, famille soudée où du petit dernier -le guitariste Augustin Brousseloux- jusqu'au plus ancien -Sylvain Guérineau, je ne crois pas me tromper-, on défend avant les timbres et leur spontanéité. Où l'on joue ensemble avant toute chose sans chercher à pousser l'autre dans ses retranchements. On joue avec l'espace, avec toutes les combinaisons possibles sans chercher à singer quoi que ce soit ou s'inscrire dans quelque courant porteur.
On joue, et c'est Fou.
Et quand c'est fou, souvent, c'est Foussat (c'est fou, ça...)
Dans cet orchestre de dix-huit improvisateurs, Jean-Marc Foussat est au centre ; il ne réclame pas le leadership d'un orchestre sans hiérarchie pyramidale, mais il est le détonateur de cet inépuisable combustible que représente l'improvisation collective. Dans cet orchestre, il joue de l'électronique et de la voix tout comme MariaLuisa Capurso avec qui il a récemment enregistré un surprenant En Respirant ; mais il est tellement présent depuis de nombreuses années au cœur de cette scène, aux manettes face et sous les projecteurs qu'il détienne les clés de cette auberge espagnole intitulé Au Septième Ciel... Quelque chose de transcendant et d'impalpable, on ne saurait trouver meilleur définition que celle-ci à l'improvisation en général, mais cette pièce unique, de près de trois-quart d'heure respecte aussi ce cahier des charges.
Il y a plusieurs cycle dans ce morceau. D'abord un maelström de cordes, et elles sont nombreuses, d'un monde en gestation dont s'échappe crissements et souffles. João Camões à l'alto s'embobine dans le violoncelle de Soizic Lebrat. Tout ceci est parsemé d'électronique, perclus mais jamais boursouflé. L'orchestre avance en nappes, sans prétentions solistes. De la masse, s'extrait quelques individualités, mais c'est toujours pour rassembler et épaissir le propos commun : les clarinettes de Jean-Brice Godet qu'on retrouve forcément ici. Les ombres nécessaires de son collègue contrebasse Jean-Luc Petit qui donne du relief. Les brisures d'accordéon de Claude Parle. Et bien sur la contrebasse pleine de bois et de heurts de Fred Marty que l'on entend craquer ça et là, comme un navire fantôme qui errerait sur une mer de sons, certain d'arriver à bon port.
Et puis il y a les voix lointaines, comme à travers une longue salle des pas perdus hallucinée. Les limbes ? Elles embrument les cordes triturés du piano de Xavier Camarasa, du MilesDavisQuintet!. Elles glissent sur le trombone d'Alexis Persigan qu'on n'avait vu chez Ducret. Elle s'arriment à la frappe de Makoto Sato dont les tambours semblent peuplés d'esprits.
Il y a enfin la plénitude collective, celle qui est presque immobile, à la manière du Aum Grand Ensemble dont certains membres sont aussi. La musique libre du GrandFouBand n'est pas celle du cri et de la rage. C'est celle de la vague inéluctable, qui emporte par la palette entière de ses couleurs, souvent tachiste, parfois fauve, mais toujours belle.
On ne pourra pas dire qu'il y a tout le monde sur ce disque. De la même façon qu'on n'énumérera pas ceux qu'on y pensait voir. Mais c'est un bel ouvrage que cet orchestre-ci. Il dit beaucoup de l'étonnante richesse de cette famille. Une richesse nécessairement immatérielle...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

90-Ayants-Droits

15 septembre 2016

Henri Roger - Free Vertical Compositions

Il convient de commencer cette chronique par deux questions. La première est posée non sans malice par Henri Roger lui-même, à propos de son dernier bébé Free Vertical Compositions où il s'engouffre dans un nouveau concept et de nouvelles contraintes comme il en a l'habitude : "Ca sonne comment, une partition de disque dur ?".
Le disque nous en donne quelque idée, mais ce n'est pas la seule interrogation...
L'autre question est : "l'ordinateur est-il un improvisateur comme un autre ?" et cette question-ci est plus vaste ; il ne s'agit pas de revenir sur l'histoire de la musique électronique inventée par Jean-Michel Jarre, ce dont je me garderai bien vu ma connaissance parcellaire et orientée de la question, mais d'interroger la spontanéité du chant des machines. Un questionnement finalement ancien, porté tout autant par des compositeurs savants que par des bidouilleurs des nineties (oui, Aphex Twin période Drukqs est parfois tout proche) et qui aurait l'heur de nous amener à des débats sans fins, des admonestations multiséculaires et des excommunications subites.
Ayant déjà fort à faire par ailleurs de ce point de vue dans des domaines bien éloignés de la chose musicale, on pardonnera mon manque de motivations sur le sujet !
Le chant des machines, c'est exactement ce à quoi nous renvoie les onze morceaux de cet album naturellement sorti sur le label Facing You/IMR qui abrite les expériences du pianiste/guitariste auquel il faut désormais ajouter les qualificatifs de graphiste/programmeur si l'on comprend bien. Il faut dire que la tambouille du disque, où l'on perçoit que l'ingénieur du son Maïkôl Seminator est partie prenante de l'oeuvre, est assez secrête.
Les meilleurs cuisiniers ne donnent pas les détails précis de leur tournemain, mais avec Henri Roger, depuis Parce Que notamment, on sait que la dimension physique, ou du moins celle de la matière a une importance cruciale. Elle est ici au coeur de ce que l'on peut qualifier d'improvisation dirigée ou, plus justement, d'improvisation programmée.
Mais ici, point de clarinettes écorchées ou de cordes étouffées, mais des cliquetis électroniques et des nappes expansives, parfois épaisses et étouffantes qui témoigne des dessins vectoriels en trois dimensions créés par Roger.
Une sorte de survol synthétique de paysages heurtés, où il y a parfois de l'inquiétude ("#9"), souvent du rêve ("#3") et des rythmiques d'apparence désordonnées ("#10") quoi qu'il en soit un voyage stellaire pour ne pas dire spectrale au coeur du processeur parfois étonnant, souvent séduisant, à l'image de ce qu'Henri Roger a désormais l'habitude de proposer. On aimerait en savoir plus du procédé, et notamment qu'elle est la marge d'intervention humaine en direct (Roger comme Seminatore...) mais le secret est le fruit de l'étrangeté.
C'est peu dire que ce disque répond au qualificatif !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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09 septembre 2016

Roberto Del Piano - La Main qui cherche la Lumière

Le label Improvising Beings s'est assigné une noble tâche, celle de la fidélité.
C'est le cas avec le saxophoniste Sonny Simmons, avec le contrebassiste Alan Silva, avec le pianiste François Tusques, avec la chanteuse Linda Sharrock ou encore avec le trompettiste Itaru Oki. Bref, avec bon nombre d'esprits libres et frappeurs qui farouchement libre qui ont nourri nos musiques et les nourrissent toujours.
Ils sont parfois oubliés, en marge.
Des fois, ils sont de lointains souvenirs de l'époque dorée, d'une scène, d'une ville. Parfois ils ont fait des pauses, ils reviennent, on les retrouve.
Tout ceci, c'est un peu le cas du bassiste électrique Roberto Del Piano, un bassiste électrique de Milan qui dans les années 70 participait à la palpitation ambiante du Free italien. On a pu le voir, plus récemment, dans le Tai-No Orchestra qui a des allures de collectif informel, où l'on dénombre beaucoup de musiciens présent dans le disque qui nous concerne aujourd'hui.
Ce n'est pas la première fois que Julien Palomo, l'âme d'Improvising Beings invite l'italien : on l'avait déjà vu dans le Trio 876 avec le chanteur Jean-Michel Von Shouwburg et Paolo Falascone au piano. On retrouve ce dernier sur le double album La main qui cherche la lumière, mais il ne joue pas de piano préparé ; il joue la seconde main sur la basse de Del Piano sur le premier album, notamment sur l'explicite « Four Hands Double Bass ».
La main cherche la lumière : sur le premier album, avec la chanteuse italienne Pat Moonchy et le multianchiste Massimo Falascone, la lumière est irisée, mouvante, opiacée presque. C'est la raison pour laquelle on songe beaucoup à Alan Silva, notamment sur l'étonnant « Musimprop » et ses sons étranges, vintage, où la voix est un véritable instrument. On passe dans divers univers où l'on peut parfois être rétif. La main cherche la lumière, et elle a le droit d'y aller à tâtons.
D'autant que dans le second disque, qui se résume en un duo explosif avec le clarinettiste Marco Colonna, où viennent se joindre de manière épisodique les saxophones de Massimo Falascone et la batterie de Stefano Giust.
Et là, à cet instant, la lumière est crue, violente, elle découpe les ombres avec un véritable contraste. La main a trouvé, et de quelle façon, un chaos salvateur.
Etonnant double album, avec ses deux ambiances, enregistrées à 1 an d'intervalle. Le bassiste joue avec le son tout autant qu'il porte le fer au milieu du choeur des graves dans le magnifique "Meeting in Milan". La clarinette basse et sax baryton s'affronte au milieu de la sècheresse de la basse. On avait rencontré Colona dans le trio (In)Obediens sur le label Rudi Records, il est ici le véritable détonateur d'un album où l'improvisation collective prend tout son sens. Il ne faut pas cependant croire que tout est virulence : le très clair "Quiet Place" est un instant de douceur, de concorde, par des musiciens en liberté. Celle que seul un label comme Improvising Beings peut offrir.
Bel Eventail.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

36-Errance-Doubs


06 septembre 2016

Sergio Krakowski - Pássaros, The Foundation of The Island

Pour comprendre plus aisément Pássaros, The Foundation of The Island, l'album en trio du percussionniste Sergio Krakowski, il faut faire un détour.
Ce qui est pour le coup tout à fait idéal, puisque détour, il est question dans ce disque étonnant qui rend forcément curieux. Alors ce détour, faisons-le. Et pour parler du Brésil de Krakowski, ce Brésil du Choro, ce blues métisse qui a comme figures tutélaires Baden Powell ou Egberto Gismonti, il faut faire un tour du côté du Japon.
Enfin, le Japon de New-York, comme il y a un Brésil.
Le Japon de Ruweh Records, ce nouveau label qui aime tant les rythmes et qui n'a de cesse que de nous interpeller depuis quelques mois. C'est Utazata de Rema Atsumi qui nécessite ce détour. Non pas parce que les musiques ce ressemblent ; ce n'est pas foncièrement le cas.
Mais parce que la démarche est identique : chercher l'hybridation dans l'économie de geste, reprendre les racines dans ce qu'elles ont de plus essentielles pour mieux les bouturer. Repartir d'une sorte de base pour proposer autre chose.
Respecter la tradition en lui donnant de nouveaux habits. Non pas relooker, réinvestir avec de nouveaux langages (« Path of Roses Migration 434_323 », où les percussions comme la guitare, très libres, semblent sortir des basses abyssales du piano.)
Avec le pianiste brésilien Vitor Gonçalves, lui aussi de Rio et lui aussi installé à New-York, et le guitariste Todd Neufeld, qu'on retrouvait sur Utazata ou sur le fondateur Acustica de Carlo Costa, c'est exactement ce qui les animent pour Pássaros, et c'est ce qui fait l'alchimie étrange du trio.
Sergio Krakowski est un des grand noms du pandeiro, le tambourin à clochette symbolique du choro. Installé à New-York, il oscille entre les projets très classiques et les rencontres avec des jazzmen (on songe notamment à Pierre Perchaud ou David Binney).
On le retrouve également dans des musiques aux franges de l'électronique, sans jamais cependant céder un pouce de terrain au folklore. Il en est de même avec Gonçalves. Ancien collaborateur de Hermeto Pascoal, on a pu le voir récemment avec Thomas Morgan et Dan Weiss dans son quartet ou l'on retrouve également Neufeld.
Quant au guitariste, on le retrouve toujours aussi attentif à l'improvisation qui palpite alentour. Il ne tire jamais la couverture à lui, il ne sature pas l'espace.
Au contraire, il la délivre pour mieux offrir des latitudes à ses comparses. Latitudes équatoriales, en ce qui concerne Pássaros.
Il suffit d'écouter la construction magnifique de Pássaros. « Carossel de Pássaros Migration 3322_22322 » pour comprendre la démarche très hybride de D'abord une rythmique hésitante de Krakowski, et quelques notes éparses de guitare. Le silence. Un chaloupement avorté et quelques directions empruntés en virages incessants. A mesure que le piano s'immisce, la rythmique prend forme et force. Se tropicalise à coup de boutoir, sans jamais perdre d'aspect l'abstraction très contemporaine du propos. Et puis même, avec Neufeld au milieu de « Choro de Baile Migration 332_223 », il s'offre quelques pas de danse tout aussi soudain qu'irrésistible. Quelques secondes après, il tisse une toile d'une grande complexité sur « Wayfaring Stranger/Ostinato ».
Partout, le pianiste joue un parfait rôle de rythmicien pendant que la guitare reste cet axe tendu sur lequel les deux brésiliens déambulent.
Un disque solaire et addictif, parfait pour appréhender l'automne qui s'annonce.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

124-Arbre-Léman

02 septembre 2016

Odeia à l'Almendra

Comme toujours, on va faire vite, car il est tard, on y reviendra plus tard sur Citizen Jazz...
Ce soir, dans la petite salle de l'Almendra, les musiciens d'Odeia étaient invités dans le cadre d'une soirée de La Sauce Balkanique. Odeia, c'est un coup de coeur de l'année 2014. Un groupe voyageur, qui aime caboter pas très loin des rives balkaniques et ces chants pleins de tristesse et d'espoir.
Les cordes aiment improviser autour d'Elsa Birgé, remarquable chanteuse qui a illuminé cette soirée.

Une petite photo pour patienter, comme à l'habitude...

01-Odeia

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25 août 2016

Bi-Ki ? - Quelque chose au milieu

Lomme est l'une des commune associée à Lille depuis de nombreuses années. Ca aurait pu être Ronchin ou Lambersart, c'est Lomme qu'a choisi le duo Bi-Ki ? comme terrain de jeu, ou plutôt comme terrain d'expérimentation sonore pour se fondre dans la ville.
En réalité, les deux saxophonistes alto Jean-Baptiste Rubin et Sakina Abdou, que l'on connaît bien pour être des acteurs de la scène nordiste la plus vivace.
Tous les deux faisaient partie du projet Feldspath d'Olivier Benoit avant que celui-ci ne prenne les rennes de l'ONJ, mais chacun a de son côté une expérience aux confins de nos musiques. Rubin avait fait parler de lui dans Louis Minus XVI dans un registre plus agressif et Sakina Abdou avait pu démontrer de son opiniâtreté et de son acidité dans Eliogabal, deux groupes produits par BeCoq, que l'on retrouve naturellement ici à la manœuvre en collaboration avec Helix, une division de Circum.
Comme on se retrouve.
Ils ont choisi Lomme parce qu'ils y étaient en résidence, mais aussi parce que pour jouer cette musique quasi-immobile, envahissante, troublante, il était nécessaire de connaître la topographie des lieux, les chemins d'usage. Lomme c'est Lille. Et Lille, c'est leur terrain de jeu. La palpitation des lieux familiers fait office de rythmique dans cette succession de paysage : l'église, le marché, la piscine, et même l'autoroute. 
Ce n'est pas cette dernière qui sert d'à-plat le plus chaotique. Ce n'est pas non plus le plus vivant. C'est un lieu, parmi d'autres.
Dans « Tenues », première incursion sur le pont au dessus de la bande roulante, les deux alto grattent les graves, s'intègrent au souffle vrombissant des autos, leur donne une sorte de relief en se laissant aller parfois au crissement. Les slaps joués devant l'Hôtel de Ville (« Sib », qu'on entend aussi dans l'Eglise) ou les tiraillements de « C3/C5/∞ » dans l'église, jouant avec l'écho sont beaucoup plus virulents.
On ne sera guère étonné de trouver derrière ce projet Jean-Luc Guionnet. Il ne joue pas, mais il est aux manettes, à la prise de son de ces Field Recordings souterrains qui mettent en scène les deux saxophones. On pense bien évidemment à Stone, Air, Axioms qu'avait fait paraître Helix il y a quelques années, mais ici le matériel et moins abrupt, notamment dans le remarquable « Grand bassin / Attaques inversées »...
Il y a une véritable scénarisation dans ce long morceau au milieu des cris, des rires, des écoulements et des splashs, qui peuvent être coupés, effacés, étouffés et revenir en explosion soudaine au milieu d'un claquement de anche gavé d'écho.
La référence auquel on songe également, c'est le Quatuor Machaut. Il y a cette même volonté de dompter l'espace, de lui donner du sens, de le faire entrer en plein dans la musique jouée. Mais ici, point de composition ancienne. Juste deux altos à l'unisson qui cherchent, éraflent la masse de bruits quotidiens comme pour mieux s'y intégrer.
C'est parfois très aride, à l'image de ce que BeCoq avait pu proposer avec WATT par exemple. Mais ici, l'apparent immobilisme fait face au quotidien. S'immisce dans la cité, dans les discussions et les rires du marché, dans les petites choses peu signifiante du quotidien qui prennent d'un coup des allures de dramaturgie. Un disque qui nécessite de s'abandonner et d'oublier les repères, pour s'en faire de nouveau. Bi-Ki ? Nous envoie une carte postale de Lomme.
Ou du moins de ses entrailles.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

65-Semi-laid

22 août 2016

Yves Robert Trio - Inspired

Nous l'évoquions en mai dernier avec Le Maigre Feu de le Nonne En Hiver, et c'est la même chose pour cet Inspired, du trio d'Yves Robert.
La nostalgie, camarade.
Celle du label Chief Inspector, et de tout ce qu'il a pu apporter à nos musiques hexagonales en terme d'innovation et de liberté. En 2008, à la préhistoire de ce blog, je parlais de Ninja Tune Français. C'était grossier et à l'emporte-pièce, mais il y avait de ça. Il y avait par exemple ce projet fou, L'Argent, porté par le tromboniste Yves Robert et qui mêlait, voix d'Elise Caron, électronique, pensée économique et mise en musique par un musicien majeur de l'instrument, qui à l'époque faisait partie des Pyromanes de David Chevallier.
Plus tard, il y avait aussi eu Inspirine, avec une partie de ce présent trio. Etrange sortie d'album passée relativement inaperçue par ce que le label périclitait peu à peu à l'époque. Un morceau comme "Bien dans sa peau", que l'on retrouve ici, avec la basse puissante et agile de Bruno Chevillon, était déjà présent sur le précédent album. La lecture n'est guère différente ; elle s'est sans doute quelque peu émaciée. Elle fait moins de concessions, va droit devant accompagnée par l'approche très percussionniste de Cyril Atef que l'on est heureux de retrouver sur ce genre de projet.
On s'étonnera, sans doute, de voir ce disque sortir chez Budapest Music Center. Et puis ce sera comme une sorte de confirmation de l'ouverture tout azimut du label qui offre (enfin ?) une sortie "normale" à un disque de ce trio.
Seul manque Vincent Courtois, qui se partageait les cordes avec Chevillon. Mais, il est présent, un peu : "Between The Bliss and Me" est de sa plume, et dans le brouhaha de voix mixées, on retrouve la rythmique colorée que le violoncelliste aime apporter dans ce genre d'orchestre où la complicité est de mise. Se souvient-on de L'Homme-Avion, aussi chez Chief Inspector ?
Ici, c'est Atef qui fait office d'architecte avec une pétulance qui rappelle nécessairement ses aventures avec Bumcello. Il y a du groove, et même du dub parfois, sans que celà soit le centre du propos.
Inspired va en tout sens mais ne s'éparpille pas.
Chevillon dont le tribut au rock se fait chaque jour plus évident, et le Atef débordant des grands jours permettent à toutes les audaces de Robert d'avoir une large couleur pop, qui ne cède en rien pourtant à la rigueur du propos. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter "Brain Wave" où la contrebasse est la pointe saillante d'une atmosphère planante, où le trombone joue une mélodie douce avec ce léger vibrato qui renforce l'aspect Ambient des choses...
Pas pour longtemps !
Chevillon relance la machine, et la puissance est de mise, sans que Robert n'ait besoin d'hausser le ton. Tout semble très calculé entre les trois musiciens, et pourtant ce concert au BMC Jazz Club, capté en 2014 avec le concours de l'institut Français est la plupart du temps parfaitement improvisé. Mais la complicité est là, comme une reconstitution de ligue dissoute.
Sur tout l'album, Yves Robert impressionne, et rappelle s'il en était besoin qu'il est l'un des meilleurs trombonistes de la période. Revenons à "Bien dans sa peau" (mais on pourrait dire la même chose de la Batucada tordue de "Cahutchuca") : le velours de ses basses tout comme le jeu de coulisse ferme et rapide sont la marque des grands techniciens. Mais Yves Robert est bien plus que celà, nous le savons.
Y compris dans cet album où il s'amuse, intrinsèquement.

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16 août 2016

Madeleine & Salomon - A Woman's Journey

Il y a parfois des disques qui vous tombent dessus sans raison, joie des envois presse. Ca arrive de moins en moins souvent, à mesure que les projets et leur développement sont connus en amont... Mais parfois, certains affleurent la zone de confort : a priori, non, mais soudain, grand oui. C'est le cas de ce Woman's Journey, duo piano/voix par deux musiciens qu'on attendait pas ; du moins, pas là, pas comme ça, pas ici.
Pas avec cette force belle et tranquille et tout cas, qui renverse toute forme de doute.
Oui, ici, on préfère d'habitude quand la chanson ferme sa gueule, ou bien il faut que ça emporte absolument. Ce chant ne peut se taire.
On ne sait pas qui sont vraiment madeleine et Salomon. Enfin si, on sait, ce sont la chanteuse Clotilde Rullaud et le pianiste Alexandre Saada. Mais Madeleine et Salomon ? J'ai décidé dans mon coin que c'étaient les deux gamins de Melocoton, dans le jardin de Colette Magny.
Parce que c'est la grande absente de ce disque, même si elle semble plus présente que jamais dans cette flânerie dans la musique populaire et le rythm'n'blues où se croisent Mimi Farina et son « Swallow Song » sépulcral et un « Strange Fruit » presque immobile et glaçant. Une autre manquante traîne son esprit, de ci de là. Jeanne Lee.
Mais quelque chose nous dit qu'elle n'est guère loin.
Sur le morceau de Billie Holiday, la chanteuse se tient droite, compactant tous ses registres vocaux qu'on croirait infini dans une puissance intérieure, ou du moins intériorisée par un piano préparé étouffé, laissant le silence jouer son air funèbre. On croyait que ce morceau avait tout dit, mais le duo y trouve encore quelques atomes d'émotions, qui peuvent monter aux larmes, si on y prend garde.
Parce qu'à tous les instants de sa voix si troublante, Clotilde Rullaud nous intime de lui prendre la main, dans ce voyage d'une femme dans le cœur des femmes, ou plutôt dans leur voix et leur colère. Une colère froide et nue, mais jamais sèche. Une colère qui choisi l'économie de geste et de puissance, mais pas de parole. En témoigne le « Four Womens » de Nina Simone ou le piano de Saada cherche dans l'économie de note une ligne claire, un trait droit qui trace sa route. On l'a vu avec De Chassy, Maxime Saada. on ne s'en étonnera guère.
Il y a plusieurs morceaux de Nina Simone, mais c'est sans doute celui-ci qui fini de nous faire aimer cet album à l'esthétique intimement politique qui nous fait entrer dans ce voyage sans se poser plus de question.
Parce qu'évidemment qu'on la prend, cette main de Clotilde Rullaud. Peu de voix, dans la période, peuvent se targuer de charrier autant d'émotion ; Elise Caron sans doute.
Clotilde partage avec elle la flûte, dont elle use dans de courts intermèdes improvisés, mais aussi cette technique qui emprunte aux canons de la musique ancienne ("Image"), au Sprechgesang (« The End of Silence », intelligemment mêlé au Mercedes Benz de Janis Joplin), et à certaines traditions balkaniques (« All The Pretty Horses », qu'on croirait parfois droite sortie d'un orchestre Sevdah...). On songera aux Elles, aussi, par petites touches. Naturellement, sera-t-on tenté de dire.
Les choix sont toujours idéaux entre jazz et musique pop, jamais très loin des hymnes de lutte. On citera "No Government", que ma camarade Raphaëlle a très bien défini dans sa chronique pour Citizen Jazz. Mais c'est la présence de Minnie Ripperton et son magnifique "Les Fleurs" qui réjouit. Ripperton, trop souvent délaissé. Clotilde Rullaud lui offre un bel écrin, électrisé par Saada, toujours juste
C'est phénoménal ce que la chanteuse, qu'on avait pu découvrir en duo avec le guitariste Hugo Lippi, transforme sa voix au gré du voyage comme pour briser ses chaînes. On est sous le charme d'un disque qui est de ceux qu'on écoutera encore dans tant d'année...
Instant Classic, dit on.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

21-Errance-Besançon

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