Sun Ship

17 février 2018

João Camões / JL Cappozzo / JM Foussat - Autres Paysages

Imaginons un instant des yeux qui s'ouvrent sur une grand baie vitrée et une lumière crue. On ne reconnaît pas l'endroit, mais la literie est bonne. L'esprit embrumé ne se pose pas tout de suite la question, tente d'émerger, s'interroge d'abord sur l'opportunité de ne pas sombrer de nouveau et reporter l'exercice de réincarnation tout de suite. Mais malgré tout, nous sommes ainsi fait, il tente de recoller les morceaux ; et tant pis si c'est impossible ou au mieux teinté des rêves passé et peut-être même à venir. Que savons nous de ces choses là ?
C'est exactement dans cette fraction de seconde que se situe la rencontre du violoniste alto João Camões, de l'électronicien Jean-Marc Foussat et du trompettiste Jean-Luc Cappozzo. Un instant qui entretient le paradoxe de la proximité dans une éclaboussure temporelle et de l'abysse des possibilité onirique. C'est le sujet de "L'espace qui nous sépare", intense lutte entre un archet tendu, prêt à tout pour que le corps s'active et les limbes de Foussat entre voix altérée et sons fantomatiques, chant d'oiseau lointain et brume amère dans laquelle la trompette de Cappozzo s'enferre à tatons.
Les deux premiers nous avaient proposé un concerto pour la troisième oreille, les voici qui fomentent un épithalame pour l'épithalamus. Un chant parfois lancinant mais qui permet de vagabonder avec une certaine cohérence, sans qu'un improvisateur prenne le dessus sur l'autre. Si Camões est très présent et donne aux rêve sa température de couleur, du plus sombre au plus cru, il y a des passages de relais, notamment lorsque le jeu solaire de Cappozzo vient semer le doute dans cette mécanique du rêve où les morceaux longs peuvent nous emmener très loin, nonobstant la relative discretion de Foussat, qui s'intéresse dans ce disque davantage aux textures qu'à ses habituels mouvements de destabilisation.
Revenons à notre baie vitrée ; finalement l'esprit s'éveille, et il se rend compte que rien n'est familier, mais que pour autant, il ne semble pas y avoir d'hostilité. Confiant, on regarde par la fenêtre. Le décor est luxuriant mais d'un premier abord très monochrome.
Un paysage de neige, comme le montre la pochette de ce disque paru chez Clean Feed ? Peut-être des illusions d'optique créées par le soleil rasant qui fait face et qui nimbe le décor.
En s'habituant, on distingue des détails, des micro-organisations qui donnent à la musique un caractère polyphonique. Un décor bien plus détaillé qu'on le pensait au premier abord : l'unisson de l'alto et des machines, des chien lointains qui aboient troublant une rythmique qui se met en place où même une pièce de monnaie qui roule comme si elle hésitait entre ses deux faces aux prémices de "De tes yeux dans les miens". 
Un jeu de l'amour et du hasard ? Un joli sous-texte de nos musiques. Et un très bel album que ces Autres paysages !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

38-Mirabel

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14 février 2018

Stéphane Payen - Morgan The Pirate

Si Lee Morgan est un pirate, comme le film un peu pourri des années 60 de la Cinecittà, Le sextet emmené par le saxophoniste Stéphane Payen est un sacré galion de corsaires.
Morgan The Pirate est un disque hommage au trompettiste, tué par sa femme en 1972. Puisqu’on en est à parler cinéma, notons qu’il existe sur la plateforme Netflix un documentaire nommé I Called Him Morgan qui revient sur la carrière fulgurante de cette égérie du label Blue Note, qui a notamment participé au Blue Train de John Coltrane, mais aussi a signé des chef-d’œuvre comme Taru ou Sonic Boom, mais aussi avec Art Blakey.
Hommage vraiment ? Plutôt exercice de style de quatre soufflants, une guitare et une batterie sur des titres de Morgan, où des compositions qui mettent en exergue le côté chahuteur et grinçant cher à la musique de Morgan, ainsi qu’une véritable dynamique de groupe. Elle s’obtient d’autant mieux que pour l’accompagner, Payen s’est entouré des trois inséparables de Journal intime qui font parler plus que leur unité : leur sens quasi mimétique de l’harmonie des cuivres et de leurs timbres.
A tout instant, et peut être notamment dans l’intense « X Notebook » qui est un morceau de Payen, ce sont les discussions âpres, parfois les chamailleries entre l’alto et le trombone (remarquable Matthiias Malher, toujours prompt à se fondre avec justesse dans une masse qui s’épaissit soudain), ces deux voix, et les envolées solaires de Sylvain Bardiau au bugle comme à la trompette au dessus d’un marasme dans lequel ferraillent le ténor de Fred Gastard et la guitare de Gilles Coronado, plus sèche et agressive que jamais.
L'alliance entre le guitariste et les trois lames de Journal Intime est évident ; dans « Stop Start », il y a notamment un échange d'une rare chaleur entre Mahler et le guitariste qui donne le ton à l'ensemble de l'album. Une musique urbaine, dense et canaille. Quelque chose du pirate, effectivement. Qui va sans se poser de question à l'abordage, quoi qu'il en soit.
Ce qui plaît au sextet dans la musique de Morgan, et c’est exactement ce qui se joue dans « Search For a New », c’est le jeu classique des appels et des réponses, toujours avec une pointe d’ironie et de forfanterie, mais aussi une transposition moderne de l’espièglerie et de la liberté de cette musique, qui s’exprime avec une certaine jubilation dans un morceau comme "Our Man Higgins" où le batteur Christophe Lavergne fait des miracles.
Comme à l’accoutumée, direz-vous. Quant à Payen, il mène la danse dans « Three », mais il a une approche collective qui ne cherche jamais à prendre le dessus. Pas plus que la trompette de Bardiau, pourtant absolument dans son élément pour briller. Mais encore une fois, la volonté de Morgan The Pirate est de frapper nombreux.
Et ensemble.
Si c’est un hommage, c’est celui d’un parcours, et pas forcément celui de Morgan au sens propre. C'est plutôt celui d'une famille de jazz, celle de Payen et de ses comparses, auteur d'une musique rugueuse et joueuse, résolument contemporaine à l'image de « Choral ». Chaque morceau de cet album paru chez Onze Heures Onze est précis, il s'immisce dans la musique de Morgan comme s'il s'agissait d'un étendard.

Quoi de plus normal pour des pirates ? 

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

181-mummipapa

 

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08 février 2018

Sylvain Guérineau & Kent Carter - Couleurs de l'exil

Puisqu'il est souvent question de fidélité lorsque nous évoquons Improvising Beings, puisque cela doit être l'un des qualificatifs les plus utilisés concernant le label, autant continuer sur notre lancée, et parler de Sylvain Guérineau qu'on avait pu entendre il y a un an en Quartet avec deux grands improvisateurs japonais et le contrebassiste Kent Carter, remarquable catalyseur d'énergie et organisateur des flux et des mouvements.
On ne sera pas surpris de retrouver Carter et Guérineau ensemble pour observer les couleurs de l'exil. Observer c'est bien le mot, puisque c'est autant avec les yeux qu'avec les oreilles que s'appréhende cette musique, aussi graphique et physique qu'elle sait être riche en émotion sonore.
Guérineau est graphiste, en plus d'être un saxophoniste ténor de renom, et cette approche graphique, charbonneuse par certains traits est omniprésente dans sa musique. Certes, son souffle a du grain, il charrie plus que le souffle, mais ce n'est pas uniquement cela. Il y a quelque chose de la matière dans l'alchimie entre le saxophone, virevoltant mais nullement aérien et une contrebasse qui se plaît dans l'épaisseur, dans le minéral, dans la consistance. La rencontre est en relief mais n'est jamais pesante. Elle a de la consistance mais est rarement imposante. Elle se faufile, ombre par-ci, donne du mouvement par là...
Elle est en constante remise en cause, tout en étant pleinement pesée dans chacun de ses gestes, et c'est bien ce qui fait sa force.
La couleur de l'exil, de « Black Elk » à « Swanp Music », elle parvient à être sombre et lumineuse à la fois. Profond oxymore duquel se joue les deux musiciens pour qui la brillante noirceur n'est pas une vue de l'esprit : écoutons « Crossing », et la calme déambulation du ténor qui en divers mouvements très ordonnés se laisse guider loin des chausse-trappes et des dévers que l'archet détail avec un goût certain pour les profondeurs.
L'échange entre Guérineau et Carter est délesté de toute urgence. Leur exil est mûrement préparé mais balloté par toutes les imprévisions. Ainsi le long « Couleur de l'Exil » est une série d'à-coup et de rebonds, comme des lignes brisées rehaussées de couleurs qui donnent au final un portrait très fidèle de la relation entre les deux improvisateurs, quelque chose de pur et de fort, où une pointe de nostalgie et d'amertume vient se glisser en toute fin de morceau, comme pour instiller quelques germes de doute, indispensables à toute improvisation.
Dans la grande liberté qui se déroule tant devant nos oreilles que nos yeux, on en viendrait presque à oublier, ou du moins à faire abstraction du poids historique et symbolique qui se joue. Dans le contexte très référentiel pour nos musiques que représente le si rare duo ténor/contrebasse, ce sont deux légendes qui font un pas de deux. Guérineau, c'est un des piliers du Free européen, qui sait manier la puissance sans la lester de dureté. Carter, ce sont de multiples collaborations de chaque côté de l'Atlantique, avec Lacy et Carla Bley comme avec Un Drame Musical instantané et le Spontaneous Music Ensemble. Même si la musique jouée ici a son propre univers, on ne peut s'empêcher d'imaginer une sorte de continuité, de dépôt de particules nourrissant l'improvisation ici aux couleurs de l'exil.
Une belle rencontre.

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06-Cocorette

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07 février 2018

Tom Rainey Obbligato - Float Uptream

Float Upstream marque le retour, quatre ans après la première rencontre de ce quintet prestigieux cornaqué par le batteur Tom Rainey à un passage obligé. Ce n'est pas lui qui le dit, et la contrainte est douce, mais c'est le nom de son orchestre, Obbligato, qui le stipule. C'était également le nom du premier album où se retrouve la saxophoniste Ingrid Laubrock, de toutes les aventures communes avec le maître rythmicien, Kris Davis, pianiste qu'on pourrait elle aussi croire comme issue de la famille, Drew Gress, classieux compagnon de rythmique et enfin le trompettiste Ralph Alessi, aperçu récemment aux côtés de Tomas Fujiwara pour un remarquable Triple Double.
Plus qu'un orchestre, c'est un cercle intime, qui joue ensemble avec une télépathie avérée et se retrouve dans une sorte d'orgie collective lorsqu'il s'agit de s'emparer de "What is This Thing Called Love ?" bluette standardisée qui rend ici à l'amour toute sa part de tourment ; le piano frappe, la contrebasse court après une batterie volubile et irrésolue et trompette et saxophone ont retenus de l'amour toute sa dimension passionnelle.
Les atomes crochus peuvent griffer jusqu'au sang. C'est urgent, tendu, mais ce n'est pas non plus le chaos. C'est simplement une lecture du standard avec une posture contemporaine, qui relit sans couper les ponts avec la tradition.
Alors, Cole Porter outragé ? Pas vraiment, pas davantage altéré. C'est la contrainte évoquée plus haut, et qui était déjà celle du précédent album. Celle du passage obligé, du point de départ ou d'étape qui permet toutes les aventures. Un patrimoine commun à tous qui laisse exprimer beaucoup de douceur, comme en témoigne "What's New" qui offre à Alessi l'occasion de tenir une mélodie légère, vaporeuse, que Laubrock souligne de quelques pincements de bec, relief nécessaire qui donne à la batterie l'occasion de sculpter un spectre sonore très élégant avec une douceur sans précédent.
Autre nouveauté, c'est qu'il en est de même dans ce jazz que dans les langues (après tout, c'est la fonction du standard) : chaque exception à sa règle, qui n'en tolère pas d'autres. Ainsi "Float Upstream" est une improvisation collective qui semble percoler du reste, comme s'il en était la sève.
Voici tout ce qui change entre ce disque, également sorti chez Intakt et le précédent album : même line-up, même démarche, même déroulé hypee cohérent dans le choix des morceaux,, mais quelque chose de plus doux, de plus calme aussi.
Reprenons à notre compte la phrase de l'ami Nicolas Dourlhès sur Citizen Jazz : "les mélodies sont une circonférence dans laquelle le champ des possibles est ouvert". Elle est juste, parce que les cinq musiciens cède un peu de terrain dans ses expérimentation personnelles pour conserver une liberté collective. 
C'est ce qui fait la beauté intrinsèque d'un morceau comme "Béatrice" où la trompette d'Alessi, particulièrement en verve éclaire les pas de ses camarades comme pour retracer à sa façon un chemin déjà grandement balisé.
Ce chemin est tortueux, parfois à-pic, mais c'est une promenade de santé. On y déambule avec joie.

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03-Firefox

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06 février 2018

Jackson Jr / Payen / Rosaly / Perraud - Twins

Voici donc le patient 0.
Après des mois d'échanges acharnés, d'allers et de retours infinis et qui continuent toujours entre Paris et Chicago, après plusieurs disques aussi remarqués que remarquables, voici l'un des orchestres avec qui tout a commencé pour Across The Bridges. Alors que Mike Ladd a emmené Sylvain Kassap dans ses bagages pour rencontrer Dana Hall, alors que dans les premiers mois de 2018 nous aurons une alliance tonitruante entre Keefe Jackson et Peter Orins, la 14e du nom, le disque publié au début de l'automne remonte au commencement.
Pas au commencement des allers et retours entre la côte Ouest de l'Atlantique et la rive sud du Lac Michigan, ça c'est aussi vieux que le jazz et il y a même un express qu'il est facile de prendre un saxophone au bec depuis le milieu des années 60. Non, au commencement d'Across The Bridges, lorsque au premier concert à Chicago le jour de mes 39 ans (on s'en fout, mais notez le quand même pour l'année prochaine...) Stéphane Payen et Edward Perraud rencontraient deux figures chicagoannes, le saxophoniste Fred Jackson Jr, véritable produit de la ville et le batteur Frank Rosaly, depuis longtemps une tête de proue de la même scène, que l'on croise souvent dans les aventures de Christoph Erb (qui lui fait vivre le jumelage Chicago Lucerne) ou avec Nicole Mitchell.
Excusez du peu.
La rencontre, rejouée à Paris en juin 2015 s'appellent Twins. On pourrait penser que c'est à cause de la composition du quartet, deux batteries et deux altos, homothétie parfaite, mais les deux entités sont mouvantes. Certes, dans la rencontre en quatre actes qui se déroule dans une concentration remarquable, "Mirror" le premier morceau joue de cette configuration : on a le sentiment que chacun joue sur son canal, action référentielle à souhait à nos musiques. Mais en réalité, dans ce long morceaux, les choses sont vite plus complexes. les deux altos, sur le même registre, dans une volonté davantage marqué de faire masse plutôt que de briser les lignes se confondent rapidement, et s'abandonnent même parfois au silence.
Quant aux batteries, elle sont très hétérogènes d'abord. On reconnaît le jeu de chacun tant il est dissemblable : Edward Perraud fait comme de coutume feu de tout bois, tintinnabule, accompagne le changement d'atmosphère et la jonction des deux saxophonistes, tandis que Rosaly est d'abord un travailleur de l'ombre, plus attaché aux peaux.
Mais eux aussi vont muter dans leur approche. Les lignes vont se confondre. Quand arrive le troisième acte, "Reflection", où en général tout se dénoue, ce ne sont plus les frères bi-nationaux qui se rencontrent. Ce sont une entité saxophone et une entité batterie, frangins siamois qui s'étreignent davantage qu'ils s'étirent. Le paradigme a changé, et on ne peut que songer à une aventure similaire de Christophe Erb avec Clarinettes basses et violoncelle.
On peut dans un premier temps être surpris de découvrir Stéphane Payen dans un registre dans lequel on est pas habitué à le trouver. Le saxophoniste est néanmoins un grand technicien qui trouve tout de suite sa place et participe avec enthousiasme à l'entretien du coeur palpitant de l'échange entre Etats-Unis et France. Les notes de pochettes parfois cryptiques des disques d'Across The Bridges (nous en sommes déjà à la sixième session...) parlent d'une musique insolemment narrative. On ne saurait mieux dire...

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11-Zoziau

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05 février 2018

Bernard Santacruz - Tales,Fables And Other Stories

C'est amusant de réécouter un concert dont on était. Parce que le concert de Bernard Santacruz, ce solo de contrebasse dans la salle des nus de l'école des Beaux-Arts de Rouen, cette salle en vieille pierre blanche qui avait peut être connu un Géricault incapable de dessiner des pieds, j'en étais. Inutile de revenir dessus, les heureux possesseurs du disque auront l'occasion de lire la description chaleureuse et détaillée de Pierre Lemarchand, l'organisateur du Festival Jazz à Part qui accueillait, en novembre 2015, le contrebassiste sudiste.
C'était un beau concert sur les bancs en bois de la petite salle éclairée de manière à bien découper les ombres, à donner de la matière. Des bancs en bois sur lesquels s'assoient les étudiants, qui ressemblent à des gradins ouvragés et qui grinçaient à l'unisson du bois de la contrebasse. Je m'en souviens d'autant plus vivement que ma fille ne cessait de gigoter.
On ne l'entend pas sur le disque, je vous préviens tout de suite.
Pour le reste, le concert, remarquablement capté malgré l'acoustique pas forcément simple de ces salles atypiques (il existe un vidéo), traduisent à merveille mes souvenirs. Il y avait un côté solennel à la prise de parole soliste de Santacruz : le comparse de Bruno Tocanne dans Over The Hills se nourrit de l'historicité des lieux pour jouer avec beaucoup de retenue ; il ne se livre pas tout de suite, laisse les cordes dialoguer à même le bois, s'enivre de silence et d'une légère persistence du son. Il faut aussi replacer les choses dans leur contexte : nous sommes une semaine après le 13 novembre 2015, et malgré le cocon rassurant de cette petite salle, il y a comme une brume pesante alentours avec laquelle le contrebassiste lutte. « From Missirikoro to Sikasso », où le jeu se fait plus sec, où l'archet se heurte à des obstacles préparés en témoigne sans doute avec le plus d'acuité.
Toute la salle, musicien compris a envie de transcender, le temps d'un soir, la chappe de sidération. Il n'y a qu'un conteur ou un poète qui peut l'offrir. C'est le sujet de Tales, Fables & Other Stories, paru sur le label JuJu Works, dont l'ami Guillaume Séguron a réalisé la pochette (tous les talents, celui-ci...). Une photo négative d'une maison (hantée?) nimbé de mystère...
Bernard Santacruz est un artiste discret et mystérieux, mais plein d'imagination, et cette image comme cette musique lui va à ravir.
Pour les soli des grands improvisateurs, et il est d'évidence que Bernard en est un, l'instrument fait tellement corps avec son manœuvre qu'il en prend la personnalité, tant il est le prolongement, conscient ou inconscient. C'est d'autant plus vrai avec cette si humaine contrebasse. L'objet de Joëlle Léandre est tellurique, insatiable, explosif, Celui de Bernard Santacruz est plus taiseux d'apparence mais il est sec et nerveux, très cérébral et inventif. La contrebasse est un terrain de jeu aux possibilités multiples, ouvertes à la pulsation comme la narration par les sons, les souffles, les frottements et les claquements.
Ce disque raconte une belle histoire ; il convient de se laisser porter.

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Reprise

Quasiment un mois et demi sans un billet. En dix ans, c'est du jamais vu.

Ce blog n'est pas mort, mais j'ai l'impression d'être passé sous un tunnel : le pire, c'est que j'ai continué à écrire des chroniques en mode automatique, mais que les photos manque et que j'ai du mal à suivre... Et une sorte de flemme s'est emparé de moi. On revient donc aux affaires. Les jours qui viennent vont être chargés, à commencer par ce soir. Et c'est promis, c'est reparti !

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01-Zéphyr-1

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22 décembre 2017

David Chevallier Trio - Second Life

En enregistrant Second Life avec ses nouveaux compagnons de trio, le contrebassiste Sébastien Boisseau et le batteur Christophe Lavergne, David Chevallier ne se projette pas dans un monde virtuel suranné qui faisait rêver les yuppies à l’orée du siècle.
Et c’est tant mieux pour nous.
Mais il y a quand même dans ce second album du trio, qui consacre des musiciens au langage élégant et sophistiqué et qui se sont trouvés dans une formule très riche, quelque chose de la virtualité, ou du moins de la chimère, comme une sorte de double acoustique des Avatars du précédent album. « Naïf », à la mélodie rugueuse qui naît d’un dialogue entre contrebasse et banjo en témoigne. Nous sommes projetés dans l’inconnu, mais celui-ci ressemble étrangement à un environnement familier. Il fourmille de détail : le tintinnabulis des percussions métalliques de Lavergne, la douceur ronde des Pizzicati de Boisseau et les lignes très claires de banjo que seul peut-être Chevallier sait sortir de cet instrument.
Après Standards et Avatars, leur premier album vieux de deux ans, le trio investissait une musique assez codifiée, celle des mythes de Broadway pour en faire leur propre matériel, les fameux Avatars. David Chevallier ne se présentait qu’avec sa guitare électrique, seul objet sorti de son atelier de cordes, qui renferment tant d’agrès.
C’est au reste de ses instruments que s’adresse Second Life. Du moins à tous ceux qu’il maniait avant le théorbe, réservée aux explorations de la musique ancienne ; peut on imaginer qu’elle sera d’un prochain avatar, se glissant au cœur de la base rythmique, comme la douze-cordes s’enlace aux mesures complexes de « Dodici » ? On peut s’en persuader, tant la complicité qui naît entre ces trois virtuoses est naturelle, ne force jamais le talent et semble incapable à tarir.
La fluidité est le mot d’ordre. Elle coule comme le torrent dans « Six », où le banjo semble vouloir presser ses camarades. Une injonction à laquelle Lavergne n’a jamais pu résister ; il donne le meilleur de lui-même, et joue avec ses camarades dans le sens le plus ludique du terme.
Une démarche qui indéniablement est celle de tout l’album. Ca joue, et ça joue bien, avec enthousiasme. Ecoutons « Slide », où la guitare slide de Chevallier s’écarte au profit de ces deux formidables mélodistes que sont Sébastien Boisseau et Christophe Lavergne. C’est jubilatoire, tout comme l’est « Choro », écrit pour la petite histoire sur le puke bag d’une compagnie aérienne pendant une tournée et qui est d’une légèreté étourdissante. On se plaît dans cette Second Life. Rien n’y semble grave, et c’est parfaitement réjouissant.
Standard et Avatars consacrait David Chevallier en tant qu’arrangeur. Second Life s’attache plus à son talent de compositeur. Hors de tout projet signifiant, avec un thème ou une contrainte, que ce soient les Standards, les titres de pop, Gesualdo ou Buzzati, l’impression qui ressort de ce disque est une sorte de carnet de note, de carnet de voyage, suffisamment inachevé pour augurer d’une suite et largement construit pour nous convoyer d’étonnements en étonnements. Second Life est un disque maîtrisé, joyeux, pétillant et élégant. On aime absolument ces musiciens là.

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05-Lines

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13 décembre 2017

Courtois / Erdmann / Fincker - Bandes Originales

Bandes Originales est un disque qui ne surprendra pas les mélomanes qui suivent depuis longtemps la carrière du violoncelliste Vincent Courtois. Pas uniquement parce qu'il est le compositeur de la musique d'Ernest et Célestine. Ni parce que depuis toujours, l'expressivité de sa musique s'est toujours plu avec les images, a fortiori avec ce trio composé des saxophonistes Daniel Erdmann et Robin Fincker, qui joue aussi de la clarinette.
Ne pas être surpris, même lorsqu'on adore ça, n'est pas forcément un défaut. Ce n'est pas non plus une constante : c'est vrai que la force cinématique du trio à qui l'on doit Mediums et ses airs de fête foraine décâtie est une telle réalité que l'on perçoit la narration et la mise en scène s'emparer souvent du climat général.
La narration, elle était déjà omniprésente dans Mediums, elle nous transportait dans des histoires inquiétantes, parfois douce, parfois terrible, avec la même intensité dramatique qui l'on perçoit dans "Le Ballon Rouge", où Vincent Courtois nous offre toute la palette de son talent de mélodiste, à la fois doux, caressant et soudainement nostalgique, le tout sans rupture, avec une sensation de grande cohésion entre les musiciens.
Comme un montage parfait.
"Plein Soleil" de Nino Rota tiré du film de René Clément, où Fincker mêne le triangle à la clarinette, en est un autre exemple, sur un registre très différent. Brillant, profond, dans une constante recherche de l'imbrication des timbres, dans un contexte où le violoncelle se retrouve à faire le liant entre les deux soufflants. La "Tarentelle" qui lui fait suite et est tiré du même film est tout aussi lumineux et porté sur la cohésion du trio. Mais il y a plus de mouvement, engendré par un archet devenu cinglant, véritable moteur d'une musique aussi solaire (évidemment), impulsive et bravache que Delon.
Ce qui étonne, et pour tout dire ravit, c'est le choix de la playlist, très porté sur le cinéma francophone (Rohmer, Corneau, Clair...), mais sans en faire une ligne directrice, en témoigne "His Eyes, Her Eyes", tiré de l'affaire Thomas Crown de Jewison où le jeu très classique et luxueux du violoncelle semble se frotter lascivement aux lueurs vacillantes d'une ville qui semble être accaparée par le crime. Une ambiance qui se prolongera dans l'improvisation "Variations sur Thomas Crown" où l'on retrouve le goût pour les climats interlopes qui ont toujours plu à ce trio.
On aura l'occasion de goûter à la grande diversité du jeu de Vincent Courtois du "badinage" tiré de "Les Matins du Monde" de Corneau où l'influence baroque est forte jusqu'à "E.T l'Extra-Terrestre" qui s'amuse avec la grandiloquence orchestrale de John Williams en simplifiant le thème à l'etrême avec un goût certain pour l'étrangeté.
On notera également le goût de Courtois pour les jeux de piste. Ce disque enregistré à la Buissonne, ce qui se ressent dans la qualité et l'intensité de cette musique, ressemble à L'imprévu, un disque déjà enregistré par Courtois chez Gérard de Haro. Pas seulement à cause de ces jambes nues en noir et blanc dans une robe d'été qui patientent ou courent au devant de l'auditeur. Aussi pour cette sensation de liberté entre musique improvisée et très écrite qui ne se différencie sans doute ici par un plus grand sens du mouvement...
Normal. Tout cela c'est du cinéma ! 

05-Ikui-Doki

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12 décembre 2017

Les Meilleurs disques 2017

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2017, fort des plus de la centaine de chronique pour Citizen Jazz ou ce modeste blog qui, j'en fais le serment, va reprendre un peu plus de vigueur en 2018.

Alors, qu'en a-t-il été de cette cette année 2017 ? Elle fut riche, peut être moins qu'à l'accoutumée, mais 25 albums se sont détachés nettement à tel point que ce fut dur d'en extraire 10. J'en profite pour (re)dire que ce classement n'a pas d'ordre particulier, qu'il ne témoigne que d'une démarche très personnelle, basée avant tout sur le ressenti. Ce sont donc mes meilleurs compagnons de 2017 dans nos musiques de maer.
Pour un palmarès plus collégial, attendez le 17 décembre pour voir les étoiles !

Sylvain Rifflet – Refocus
Un Poco Loco – Feelin Pretty
Andreas Schaerer – The Big Wig
Jean-Brice Godet – Lignes de Crêtes
Quatuor Ixi & Melanoia – RED
Roberto Negro - Garibaldi Plop + Dadada - Saison 3 + Le Grand Orchestre du Tricot Tribute to Lucienne Boyer & Atomic Spoutnik (Roberto Negro, musicien de l'année)
Tomas Fujiwara - Triple Double
Roberto Ottaviano – Sideralis
Eve Risser & Marcelo Dos Reis - Timeless
Emmanuel Bex & David Lescot – La Chose Commune 

La meilleure Reissue 2017 : Le Coffret Willem Breuker Kollektief

Le meilleur concert : Novembre à Jazz Migration #3 à Pantin

16-Novembre