Sun Ship

23 août 2019

Romano Pratesi - Frizione

C'est la jolie surprise de l'été, même s'il n'y en a eu plusieurs. Prenons ici surprise dans l'acception "découverte".
Sacrée découverte que ce leader italien saxophoniste et clarinettiste, Romano Pratesi, dont il faut chercher loin pour trouver trace de ce côté du col de Montgenêvre. On note un duo avec Dave Liebman assez récent, un autre disque avec Liebman qui joue décidément avec beaucoup de gens, et puis c'est tout.
Le garçon n'est pas vieux, mais il sait s'entourer et manier avec une certaine dextérité deux approches assez différentes au saxophone ténor et à la clarinette basse. 
A la clarinette basse, il y a quelque chose de nostalgique ; on écoute "St Jean", qui résonne comme une nuit italienne sans fin et ses joies alentours et l'on se surprend à danser. C'est doux, c'est simple, et c'est magnifiquement entouré avec la guitare sèche d'Hasse Poulsen et la rythmique toute en fluidité de Christophe Marguet. Ce sont les deux musiciens qui l'accompagnent depuis des années. Lorsque la contrebasse de Claude Tchamitchian apparaît, c'est une autre poésie qui s'élance.
Le disque tourne, nous aussi.
Au ténor, l'ambiance est forcément plus musculeuse. "Vetro" en tout début d'album joue des coudes, la batterie de Marguet jongle avec adresse alors que la guitare de Poulsen s'électrifie. Il n'en reste pas moins une impression très colorée, bigarrée sans être tranchante. Même lorsque le piano de de Stephan Oliva s'en mêle, dans le beau "Lo Scopo" où la clarinette basse et la contrebasse de Tchamitchian font de très beaux pas de deux, il n'y a pas de teinte pastel qui viennent adoucir le propos, naturellement fluide. Ce n'est pas le break aussi soudain que dévastateur de Poulsen qui viendra nous prouver le contraire.
Oui, Stephan Oliva. On vous dit que le transalpin sait diablement bien s'entourer.
Mais ce n'est pas tout. Car parmi les membres de ce sextet à forte domination française (Avec Hasse Poulsen en joker polyvalent... Mais Vive la France, comme on dit chez Das Kapital dont le label produit le présent Frizione), on trouve un garçon de Los Angeles, adepte du trombone, et pas des moindres.
On sait que Glenn Ferris, ci-devant légende zappaïenne du trombone passe beaucoup de temps en Europe, assez du moins pour bien connaître sa scène et ses musiciens. Mais là, il y avait très longtemps qu'il n'avait pas autant donner de lui même. Il est partout : il double, il entraîne, il romps, il s'amuse en un mot et joue bien souvent à cache-cache avec son leader. Dans "Katsounine", pièce de Tchamitchian qui est sans doute le sommet de l'album, il est littérallement en feu, joue de la coulisse avec une justesse et une maestria qui fait plaisir à entendre.
Si chaque membre du sextet est une couleur, quelque chose qui qui réchauffe et saute aux yeux, Pratesi est le rouge du feu et Ferris le jaune de la lumière.
De notre côté, nous, on bronze...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

10-Rue-du-Chaix

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20 juillet 2019

Douze ans

Billet rituel, et court cette fois. Voilà douze ans que ce blog existe, et il vivote encore : 24 articles sur un an, ça fait deux par mois, même si le résultat est bien plus irrégulier. Douze ans que l'exercice de se mettre devant l'ordi et de tenter de catalyser ce que j'écoute en une chronique à peu près construite fait partie du quotidien... Et plus de temps à autre sur des cahiers.

Ca me parait vertigineux.

Evidemment, aujourd'hui, c'est davantage Citizen Jazz qui m'occupe davantage que Sun Ship, mais l'exercice est le même, juste un peu plus structuré en face ; et fuyant pour toujours le "je", sauf pour quelques billets comme celui-ci. Douze ans, c'est long, mais l'envie est toujours là.

Il y aura treize ans, c'est sûr, parce que revenir de temps à autre sur ce blog est un plaisir, un retour chez soi. Alors, à l'année prochaine !

 

01-Brive

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14 juillet 2019

Oliva / Rainey / Boisseau - Orbit

Mélanger deux des plus belles esthétiques du jazz français, voici l'une des gageures de ce bel album sorti chez Yolk comme une évidence. Il aurait pu être sur le label de La Buissonne, ou dans de nombreuses autres maisons de qualité, puisque ce disque enregistré chez Gerard de Haro, sur le piano qu'affectionne tant Stéphan Oliva aurait pu fédérer de nombreux acteurs de nos musiques de ces dernières années (on pense notamment à Sans Bruit).
Mais c'est Yolk.
La présence de Sébastien Boisseau n'y est certainement pas étrangère, et son jeu, à la fois puissant et d'une douceur absolue hante tellement le piano d'Oliva, le prolonge même dans "Processione" qu'il semblait naturel que le trio enregistre sur le label nantais. Trio ? Oui, puisque Orbit révèle aussi l'alliance d'un batteur d'Outre-Atlantique, le formidable Tom Rainey qui donne à cet Oliva Rainey Boisseau International Trio (ORBIT) une dimension supplémentaire. Un parfum de luxe, sensible dans le très beau "Polar Blanc", où il frappe juste, avec autorité et beaucoup d'écoute. Les clusters soudains du pianiste, qui précède le fracas lancinant de la batterie, les pizzicati bienvenues sont autant de cadres donnés à l'édification d'un trio tout à la fois classique et moderne, comme on le dirait d'un costume sur mesure taillé sans ostentation.
Aucun geste ne froisse, et pourtant tous les mouvements sont possibles. Une classe absolue, en quelques sortes, sous l'étoile d'Ornette Coleman auquel le trio rend hommage ("Around Ornette"), sans ostentation mais avec une solidité à toute épreuve, qui là non plus n'empêche pas une grande flexibilité. 
Ce n'est pas pour rien que de nombreux morceaux évoquent le mouvement circulaires. Des morceaux déjà connus, comme "Wavin" ou "Cercles" enregistrés avec d'autres orchestres, et que Rainey interprète comme s'il avait toujours joué avec ces deux français. Et avec un plaisir réel et communicatif.
Avec une simplicité déroutante, aussi, qui fait énormément pour la tenue de ce trio qui ne semble faire aucun geste inutile. On sait l'image très importante pour Oliva, du fait de son rapport au cinéma. Celà explose dans le magnifique "Gene Tierney", qui a la clarté de ses yeux et l'équilibre des lumières de Lubitsch.
Le ciel peut attendre, mais ça n'empêche en rien d'être aérien ; la mousseline provient tout autant de la main droite d'Oliva que du claquement des cordes ou du frôlement des peaux. Le dialogue est parfait, volubile et sans annicroche, avec ce qu'il faut d'esprit et d'humilité.
On pourrait songer que ORBIT reste beaucoup dans la couleur, le noir de jais étincellant, qui sied à Oliva. Il signe de nombreux morceaux, mais Sébastien Boisseau n'est pas en reste. On notera, à la toute fin de l'album, la reprise de "Lonyay Utca" que le contrebassiste avait enregistré avec JASS ; Rainey n'est pas Hollenbeck, mais les deux batteurs partagent une chose ; le goût pour l'aventure et l'humilité qui fait ici des merveilles. Un bijou, noir et brillant.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

78-Errance-Tarn

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27 juin 2019

Michaël Attias - Echos la nuit

On connaît ici Michael Attias par sa sensibilité.
Un son suave, à la limite de la rocaille mais toujours rempli de douceur, un peu comme une pierre roulée par les galets. On le connaît aussi parce qu'il a vécu longtemps en France et y garde quelques attaches : on l'a notamment entendu avec le quartet Mûjo de l'ami Jean-Brice Godet.
A l'international, puisque désormais Attias vit à New-York, on l'a entendu souvent avec Tony Malaby mais aussi de loin en loin avec Braxton dont il fut l'étudiant à la Wesleyan ou de Tishawn Sorey ou John Hebert. L'impression d'une famille, d'un long déroulé de liens qui l'ont mené de la « Rue Oberkampf » au Barbes.
Pas de passage par la ligne 2, il s'agit du Barbes de Brooklyn. Un des épisodes de cette histoire personnelle, presque intime qu'il raconte dans Echos la nuit, un premier album solo d'une grande sensibilité et d'une grande pudeur.
On y raconte l'errance, un certain spleen du petit jour et la douceur des nuits interminables qui peuvent parfois s'embrunir d'une note de désespoir. C'est ce qu'on entend dans le très beau et lent chancellement de « Grass » où le saxophone alto s'immisce comme sur la pointe des pieds, en douceur, dans les hauteurs, avec la conscience d'un état second.
Une sensation que l'on retrouve plus loin dans « Sea in The Dark », quand le piano introduit des noirceurs profonde et que l'alto erre à la surface.
Piano et alto oui, tout en même temps.
A cet instant de la chronique, vous vous interrogez sur ma cohérence.
Pano et Alto, un solo à plusieurs ?
On nous a déjà fait le coup.
Mais il ne s'agit pas de ça ; Michael Attias, dans une prouesse plus intellectuelle que performative joue du piano et du saxophone alto en même temps, et sans sembler peiner ou sacrifier la complexité à l'extrême. Ecoutez le très beau « Autumn I & II » et ses vagues de son successives pour vous en convaincre. On y trouve un minimalisme évocateur, mais aucun simplisme.
Ce à quoi l'on assiste, c'est une sorte de dialogue entre deux hémisphères ; entre deux dualités qui sont en réalité identiques et forment un tout conscient.
Si Echos la nuit est troublant, ce n'est pas à cause de cette forme hors du commun. Bien sûr, on est effaré par la prouesse, mais elle ne s'impose pas. Elle existe, elle ravit l'oreille et fait vagabonder l'esprit. On pourrait songer qu'il y a un hommage à Braxton avec l'alto et le piano... Mais si tel est le cas, il est inconscient ; un inconscient qui dicte beaucoup de choses à cette œuvre introspective.
Michael Attias avant commencé sa carrière phonographique avec un magnifique Credo en 2005 paru sur le label Clean Feed, avec entre autre Igal Foni et Reut Regev qu'il aura côtoyé à la Wesleyan .
Ce solo que l'on peut apprécier sur BandCamp et qui est produit par le jeune et prometteur label Out of Your Head est du même spectre, il perpétue une approche relativement mystique ou pour le moins contemplative qui semble être constitutif de la personnalité du multi-instrumentiste qui nous livre ici un disque très personnel et résolument magnifique. Un disque tel qu'on en redemande.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Eiffel-Dentelle

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31 mai 2019

Alexandra Grimal - Nâga

Mais où était elle passée ? C'est la première question qui vient lorsqu'on pose le premier disque du double-album Nâga de la saxophoniste Alexandra Grimal. Où était-elle passée ? La réponse se dessinne alors qu'elle chante sur "Inti", dans les limbes électriques de Marc Ducret et de Jozef Dumoulin. Elle écoutait les racines des arbres, comme le suggère Marc Ducret dans un beau texte lu de Bruno Schulze... Une réminiscence de Qui Parle ?
On y pense.
Poutant, Alexandra Grimal ne nous avait pas abandonné, il y avait eu Kankû, et même Bambù, chez Ayler Records, mais c'est bien de l'Alex Grimal d'Heliopolis dont il est question ; ce projet incroyable paru en 2013 et ressorti il y a peu comme pour mieux répondre à Nâga, ou plutôt pour lui donner des racines, pour continuer à creuser un sillon qu'elle seule peut tracer.
Une route qu'elle emprunte avec la chanteuse et électronicienne Lynn Cassiers, dont on mesure l'importance dans le très beau "Noun", qui est certainement le joyau de ce double album, qui prend son temps pour installer des atours très oniriques et cependant jamais éloigné d'une certaine tradition du jazz qui s'installe souvent comme une bulle d'air qui se forme, à l'instar de "Rê", où elle dialogue en liberté avec Benoît Delbecq et Nelson Veras.
Lynn Cassiers aussi a son univers propre, et si elle intervient ici sur un champ très familier, elle n'empiète jamais sur la direction voulue par la saxophoniste, que l'on sent en pleine maîtrise.
Alexandra Grimal a donc maturé ce projet en septet depuis sept ans. Elle a étudié une approche du temps qui serait plus abstraite, végétale comme le suggère "Cambium" où elle définit parfaitement sa musique : "Jubilation, combustion, sérénité, incandescence". Des adjectifs qu'elle développe pendant tout un album qui résume en bon nombre de ses obsessions et de ses sensibilités.
Le soleil d'abord.
Omniprésent, dardant de ses rayons le magnifique "Meltemi" où le saxophone s'efface au profit du dialogue entre les musiciens, et où la présence d'Alexandra est uniquement charnelle, presque désincarnée. Dans son approche extrêmement collective bien que le projet soit très personnel, elle laisse le batteur Stéphane Galland, Benoît Delbecq et Jozef Dumoulin chauffer l'atmosphère jusqu'à parfois suffoquer. Lorsque le saxophone intervient, c'est pour chauffer un point précis, comme un vent solaire.
Ce qui tombe bien, puisque le second élément, c'est le vent.
Un vent chaud, il va de soi, comme l'était Ghibli ou Chergui que l'on sent poindre sous "Sekhmet". Un vent qui s'incarne dans le souffle du saxophone, franc, volontaire, droit et parfaitement clair.
Tous les titres de l'album on un rapport intime avec le vent et le soleil. Ce sont des divinités fortes, des représentations de mythes passés ou des manifestations magiques, et ce sont ces figures qui ont inspiré un disque d'une grande maturité et d'une grande beauté qui nous rappelle qu'Alexandra Grimal est une musicienne qui doit maîtriser ses projets et ses univers pour nous offrir le meilleur. Ce disque est un ravissement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Plage

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15 mai 2019

Claude Tchamitchian - In Spirit

Ce solo est fort de symbole. Il en est souvent des soli, qui sondent les tréfonds de l'âme, mais celui-ci est particulièrement riche en signifiant.
Claude Tchamitchian seul à la contrebasse. L'image semble familière, c'est déjà la troisième fois qu'un disque paraît avec le musicien seul, une somme pour un artiste qui se met souvent au service des autres, voix particulièrement remarqué auprès d'Andy Emler ou plus récemment de Naïssam Jalal, tous les deux remerciés dans les belles notes de pochettes de ce luxueux album paru sur le label Emouvance, parmi les plus fidèles. 
S'il y a symbole, c'est parce que In Spirit est un tribut, sur les mêmes armes. "In Spirit", le premier morceau qui prend le temps de pénétrer l'âme est dédié à Jean-François Jenny-Clark, un ami et un maître trop tôt disparu. L'ensemble du solo est joué sur l'une de ses contrebasse, et il y a une sorte de temps suspendu, de respect des cordes, d'apprivoisement au sens le plus strict d'un instrument rare et chargé d'histoire.
Emplit d'une certaine rage aussi, d'une tristesse qui revient par vague, comme de vieux souvenirs enfouis?
C'est comme un passage de flambeau un peu tardive, tant l'évidence de la place centrale de Tchamitchian dans le jazz européen contemporain. Un relais plein d'humilité et de poésie qui perdure dans le bel "In Memory" où le double-archet apporte des sons puissants, profonds, avec beaucoup de nuances. Il fait corps avec un instrument ami, de quoi générer beaucoup de souvenirs et une nostalgie sans conservatisme.
Juste (é)mouvant.
Celui qui avait sorti le magnifique Another Childhood, et In Spirit lui répond, voire le prolonge, presque 10 ans après.
Mais Tcham a changé. Son jeu est plein, toujours : plein d'émotions, plein de couleurs, plein de lumière, aussi plein de douceur. Ce qui a changé, c'est un lyrisme qui estompe son jeu boisé pour se concentrer sur les cordes. C'est aussi une fluidité époustouflante à l'archet, notamment sur le final "In Life" où les basses puissantes s'ennamourrache de complaintes brillantes.
L'Arménie non plus n'est pas très loin. La contrebasse, il l'explique dans les notes de pochette, est accordé pour sonner à la manière du kamantcha, l'instrument traditionnel. Ce n'est pas sans rajouter de mystère à un album plein de réminiscences.
L'ami Denis Desassis parle de saisissement dans sa belle chronique pour Citizen Jazz. C'est cela. Tchamitchian nous emmène où il veut. I nous charme. "In Childhood" est une réponse directe à son précédent solo, ou plutôt un écho plus serein, qui n'en finirait pas de se répéter et n'aurait en même temps de cesse de se  renouveller.
Magnifique.

01-Naissam_smalls

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13 mai 2019

Théo Ceccaldi & Roberto Negro - Montevago

Le duo entre Roberto Negro et Théo Ceccaldi est davantage qu'une évidence. C'est une réalité construite dans le temps, entre euphorie et patience, entre exubérance revendiquée et élégance cintrée. Dans l'imagerie de ce duo, il y a l'Italie : celle de La Scala, dont on croit voir revenir le célèbre taffetas dans « Il était une fois deux fois trois fois », qui convoque tout une sorte de réminiscences du la musique écrite occidentale du XXe siècle. Et désormais celle de Montevago, ville sicilienne, un peu plus remuante, excessive et bigarrée que son homologue du nord, sage et brillante.
Il n'y a pourtant qu'un italien ici, et du Piémont encore, c'est Roberto Negro. On se souvient du splendide Garibaldi Plop avec Sylvain Darrifourq et le frangin Ceccaldi, et c'est cette Italie là que l'on voit débarquer à Montevago. Sur « Mai juin juinjuillet juin janvier », on croirait même entendre le batteur dans la préparation du piano, et dans cette capacité à tenir un motif répétitif pour mieux le faire évoluer à petite touche, comme un mantra mouvant. Il se passe tant de chose dans le moindre mouvement que l'on croit plonger dans un univers parallèle, où la complémentarité du violon et du piano, mais aussi de leurs avatars étendus sont une seule et même parole, qui se bonifie.
Ainsi « Aiutamicristo » est une petite ballade qui tangue au grès du roulis sur les notes étouffées du piano et s'applique à garder le cap du pizzicato de Ceccaldi. C'est tout à la fois joyeux et nostalgique, comme une amitié puissante. Pas de demi-mesure non plus, on a le sentiment que rien ne peut les arrêter, que les rebondissements font partie de la route et que les virages sont le chemin le plus direct.
Il y a beaucoup de maturité dans ce disque. « Nera Nera », petite miniature très poétique est l'occasion pour Ceccaldi de jouer avec une certaine douceur, sans chercher à impressionner ou à faire parler la puissance. Negro l'habille avec douceur et simplicité, pendant qu'on s'approche à pas comptés des vestiges de la seconde école de Vienne en sifflotant gaiement.
On évoque beaucoup de souvenirs et de clins d'oeil vers l'arrière, mais cette musique proposée par les deux jeunes artistes est d'une modernité sans borne, comme le souligne le magnifique et preste « Romeo Rodeo » qui est certainement l'un des meilleur morceau de l'album. Dans une rythmique lourde et répétitive, presque susceptible de se boucler, le violon et le piano invente en direct une musique qui cherche tout autant dans l'expression traditionnelle que dans une approche très personnelle d'une forme de transe rapide et sensible au fracas.
On s'étonnera que ces deux membres du Tricollectif ne mettent pas plus en avant le collectif sur le disque ; peut-être parce que Montevago représente un désir d'indépendance, une sorte de langage commun. Peut-être également les deux individualités veulent briser une cercle où ils se sentent enfermé. Quoiqu'il en soit, Montevago est le signal de quelque chose de nouveau, un point de départ vers autre chose mais qui garde les couleurs d'un passé qui n'est pas forcément tari mais s'estompe avec une forme d'expérience.
Un disque important, quoiqu'il en soit, et qui montre une chose, absolument indubitable : Théo Ceccaldi est un grand inventeur, avec une imagination débordante, surtout lorsqu'il se confronte à un architecte tel que Roberto Negro qui s'affirme simplement comme l'un des musiciens européens les plus intéressant du moment.

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82-Kub

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26 mars 2019

Roberto Negro - Kings and Bastards

Si les soli, et a fortiori les soli de piano, référentiels en diable, révèlent vraiment les personnalités des auteurs, Roberto Negro est un être élégant et facétieux qui derrière ses multiples tours et effets de manches, private jokes et références conservent une âme inquiète et poétique, qui s'émeut ou fond aisément et qui reste sans cesse aux aguets.
Ca tombe bien, intrinsèquement c'est ce qu'il est ; ou ce qu'il laisse voir, ce qui serait encore plus complexe et fascinant.
On ne va pas reprocher à Roberto Negro de savoir raconter des histoires, que ce soit des contes ou des tragédies. Avec King and Bastards, sorti chez Cam Jazz comme pour se resituer dans ses racines piémontaises, Roberto Negro interroge la notion de jeu ; en fait, au delà de ça, il joue sans se poser de questions, à l'instar de "Boboto", longue pièce qui passe par différents états, se fait douce après avoir semé le chaos, glisse comme une balle dans ses oripeaux électroniques et sort une mélodie aux teintes lunaires, jusque dans son attraction.
Le jeu, c'est le plaisir de Roberto. Alors "Let's Play to Kings and Bastards", nous intime-t-il en préambule dans le texte de pochette de Robin Mercier. "Farenheit O.2- Grande Assaly" s'impose avec une joie facétieuse qui vibrionne dans les altérations des machines. Même s'il en vient de tout côtés, il n'est pas difficile de faire le point, de se fixer sur un son et de voyager avec lui.
Dans cette atmosphère très spectrale, où les notes sont tenues et où l'on peine à distinguer le piano, Roberto va émerger, comme on sort d'un cocon. Lorsque tout se dissipe, on le découvre, d'une finesse rare et gorgé d'émotion. Le jeu, ici, n'est pas seulement l'amusement. Il y a dans la narration du membre du Tricollectif un sens pour la tragédie, qui percole dans toutes les pièces. Même "Kings and Bastards" qui lui fait suite avec beaucoup de remous, le piano émerge de toutes ses préparations et trace comme une ligne de partage dans la palette des émotions. 
Chaque geste est calculé, chaque son est pesé, mais il n'y a aucune posture.
Roberto nous emmène partout où il veut : il nous laisse lessivé par l'électronique et nous porte au nue avec la légèreté d'une plume. On pense parfois à ce que Matthew Borne pouvait proposer dans Montauk Variatiations. Les deux pianistes partagent d'ailleurs une même fascination pour la musique contemporaine, qui s'invite ici à de nombreuses reprises, de Cage à Ferrari et même quelques atomes debussyens ("Il Gattopardo").
Mais comme nous l'avons déjà dit, ce disque n'est pas référentiel, ce sont ses tripes que Negro expose, avec une pudeur presque antinomique mais forcément très poétique. On pénètre au plus profond de sa psyché, mais sans impression de violer un espace. On y est invité, on scrute, voire on s'y pelotonne.
Voici un trop beau disque. He's the King, dirty Bastard !!

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54-Croix-du-Mezenc

 

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25 mars 2019

Paris-Londres Music Migrations, une visite

 De passage à Paris pour des raisons familiales, j'ai été voir avec plaisir l'exposition Paris-Londres Music Migrations 1962-1989 avec un plaisir mélangé de joie, de nostalgie et d'une forme de tristesse. Des sentiments mêlés donc, mais qui sont tous un par un extrêmement importants ; tout comme l'est cette exposition.
Il en fallait beaucoup pour que ce blog se ravive d'un point de vue autre que les chroniques strictement musicales, et c'est sans doute cette exposition qui se termine le 5 janvier 2020 (vous n'avez donc aucune sorte d'excuse de ne pas y aller) qui en est à l'origine.
Les raisons sont simples.
J'ai 45 ans bientôt. En 1989, j'avais 15 ans, et entre Les Garçons Bouchers, la Mano Negra, le rap d'ice T et le Ska des Specials, mon environnement culturel et politique était celui de l'antiracisme militants : les campagnes pour Mandela, la mémoire de Steve Biko, l'assassinat de Jean-Marie Tjibaou, le souvenir de la marche pour l'Egalité, les figures des Clash et du carnaval de Notting Hill, les musiques africaines qui perçaient les ondes avant que l'âge et la culture musicale sache faire la différence entre World Music et Sono Mondiale, la découverte d'Areski et de Colette Magny, puis un peu plus tard de Radio Nova et de tous les liens logiques et les raccrochages de wagon (que mon ami Cyrille en soit publiquement remercié) de toutes les musiques que j'écoutais par ailleurs et que -surprise-, j'écoute toujours...
L'éveil politique est venu de là, essentiellement de ces musiques, et redécouvrir dans cette expo à la fois les germes et les fruits (Les années 60 à Londres avec l'arrivée des Jamaïcains, les mobilisations des travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra qui ont permis les dialogues entre les musiques et les traditions, la créolisation de certains instruments, le souffle qui changea totalement les musiques de danse, etc.). La nostalgie aussi : le souvenir de luttes, d'affiches, de certaines musiques entendues dans certains contextes, de discussions avinées improductives et interminables sur l'inanité du reggae, le fait d'être passé à côté de choses, d'entendre Dibango expliquer que la musique africaine traditionnelle est arrivée par les foyers... Mais aussi des impasses faites par les commissaires de l'expo : Magny, Areski et Fontaine, Francis Bebey (on ne peut pas tout mettre).
A l'inverse, la joie des découvertes : Constance Mullando, Vigon, etc.
La tristesse enfin. D'être vieux sans doute, mais aussi de voir dans quel état nous sommes tous alors que nous nous sommes tant battu et nous battons encore. Pour quel résultat politique ? Pour quelles musiques de masse ? De cette perte d'une vision des luttes qui ne piétinait pas les revendications particulières sans mettre à mal le caractère global et -accesoirement- des émissions de télé qui offrait de la vraie diversité, pas simplement quelques visages castés.
Une tristesse qui remobilise ? Commencez par aller voir l'expo !

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113-Souel

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16 mars 2019

Naïssam Jalal - Quest of Invisible

Elle nous avait caché ça.
C'est le premier réflexe que nous avons en ouvrant le luxueux nouvel album de Naïssam Jalal et que le piano de Leonardo Montana s'égraine, doucement, détaché de toute sorte de lien terrestre, à peine retenu par les cordes qui claquent de la contrebasse de Claude Tchamitchian pendant que Naïssam cherche à s'envoler, à prendre du champs dans le magnifique "Al Leil", d'une douceur sans pareil.
Lorsqu'elle trouve la brèche, c'est une musique chargée de ses années passées au Moyen-Orient qui s'échappent, mais qui ne s'enferment jamais dans une identité. Elle souffle sur des braises à peine éteintes. Fini la révolte de révolte de Osloob Hayati ? Plutôt mourir ! Non, sur le chemin d'étoile de Quest of The Invisible, la colère se ressource. Elle cherche une sorte de paix intérieure qui permet de ne pas se perdre en combats inutiles.
Elle nous avait caché ça, vraiment ?
Depuis des années, la flûtiste, pour peu qu'on ne l'ait pas rangé un peu trop tôt par habitude, négligence ou fainéantise dans cette musique du Monde, propose un jazz pétri de traditions et d'un certains mysticisme. Certes, elle utilise le ney en surplus de la flute, ses notes s'échappent dans des gammes qui traversent la Méditerranée, mais elle affirme une énergie et une universalité qui évoque tout autant Pharoah Sanders que l'AACM. Et dans la psalmodie toute douce du morceau "Le Temps", une figure soudain évidente, un trait doucement appuyé de Coltrane.
Tchamitchian et Jalal se sont trouvés. Ils s'accompagnent, ils se bercent tout les deux. Le contrebassiste est attentif, à l'archet comme en pizzicati à toujours enrober, compléter, donner de la profondeur à une flûte absolument libre de ses pérégrinations, de ses contemplations et d'une certaine joie du mysticisme. Surtout lorsqu'elle vocalise dans sa flûte, ce pourquoi elle est aujourd'hui l'une des plus douée. Montana n'est pas là non plus pour le décor, mais dans "Ivresse", où l'on serait fou de ne pas songer à Omar Khayyam : "La nuit n'est que la paupière du jour". Discret au départ, le pianiste emporte ses comparses dans une autre dimension, soudainement plus colorée
Naïssam Jalal n'a pas trouvé la foi derrière un pilier. Elle ne s'adresse pas à un dieu, pas même à ses saints. Elle s'élève, cherche les atomes invisibles d'un monde du sensible, notamment dans le mantra de "Al Reda", alors que le grand Hamid Drake a rejoint le trio dans une belle osmose et s'amuse à faire vibrer les basses du piano. La flûtiste lâche totalement prise, entre chien et loup, dans le velours confortable de l'ombre.
Certains appelle ça la contemplation, d'autre le mysticisme, mais lorsqu'on fait fi des mots, ne reste qu'une grande poésie du mouvement infime et de l'ivresse intime. C'est cette corde là que Naïssam Jalal parvient à toucher avec une beauté absolument universelle. La rencontre avec Drake est un moment suspendu, évident, et chargé d'un message pour l'avenir. Oui, Naïssam Jalal n'en n'a pas fini avec cette atmosphère et ces rencontres. Et c'est joyeux.
Conçu comme un album vinyle avec ses deux faces narratives, Quest of Invisible est l'un des joyaux les plus réjouissant de l'année. Même si l'on n'est qu'en mars.

01-Naissam_smalls

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