Sun Ship

22 juin 2016

Rema Hasumi - Utazata

Utazata, c'est un peu tout ce qu'on fait ici.
Tout ce qu'on fait entre musigeeks dans tel ou tel lieu choisi, virtuel ou non. Tout ce qu'on fait avec des amis choisis avec quelque alcool à des heures indues de la nuit. Pourtant, avant d'être un disque de la pianiste et chanteuse japonaise Rema Hasumi, Utazata était un terme du XIIème siècle japonais, l'époque du grand poète Kamo No Shōmei, siècle des Arts de l'archipel.
Le même Kamo No Shōmei que celui de Jean-Brice Godet. Et une sensation d'Impermanence identique, même si elle se traduit avec moins de tension.
Non que les penseurs japonais médiévaux avaient anticipé les réseaux sociaux et la mauvaise foi alcoolisée à propose de clarinettistes obscurs, mais le terme définissait -ce sont les notes de pochette de l'album qui nous l'enseignent- les conversations interminables entre le chanteur et son public sur la façon d'interpréter telle ou telle chanson d'un patrimoine immatériel et oral.
Oui, déjà au XIIème siècle.
C'est avec une pointe d'humour et beaucoup d'à-propos que la native de Fukuoka installée à New-York depuis de nombreuses années a nommé ce disque paru sur le jeune label Ruweh Records, qui s'annonce fort prometteur. Car avec son quartet, elle visite certains traditionnels japonais, comme ce magnifique "Goeika", tout en temps suspendu et en gestes précis, attentif au devenir de chaque son. Son jeu de piano, parcimonieux mais très poétique laisse beaucoup de place à la main droite qui fouille la masse du silence à la suite du jeu très caressant de son batteur Billy Mintz, que l'on peut entendre par ailleurs dans le trio de Russ Lossing.
Si "Goeika"est symbolique de l'ensemble de l'album, c'est parce qu'il arrive, dans son appropriation d'un matériel improvisationnel résolument contemporain, à traduire une tradition musicale multiséculaire sans sembler l'écorner. Lorsque Rema Hasumi chante, notamment dans le magnifique "Lullaby of Takeda", sa voix est certes distanciée, avec pas mal d'effet qui lui donne de faux airs pop, mais elle reste dans une forme de perpétuation.
De celles qui font causer pendant des heures. Utazata ! 
Le quartet de Rema Hasumi est typiquement constitué d'une certaine avant-garde que nous aimons par-ici. En premier lieu, on citera le guitariste Todd Neufeld. Déjà remarqué dans l'Andromeda d'Alexandra Grimal, on l'a entendu aussi récemment dans l'Acustica de Carlo Costa. Un point commun entre toutes ces participations, c'est la concentration extrême. L'impression du point de rupture permanent malgré l'économie des gestes. C'est, dans Utazata, l'élément perturbateur. Le vent dans les feuilles. Le propagateur qui n'a pas besoin pour autant de mettre le feu aux poudres.
On retrouve également le contrebassiste Thomas Morgan, un familier des orchestres de Samuel Blaser mais tout comme Neufeld de l'Andromeda d'Alexandra Grimal ; il s'agit plus que d'une coincidence. Il y a entre les deux projets, entre les deux orchestres une correspondance lumineuse qui écrit avec les éléments, les contemple sans chercher à les dominer où à les réveiller. Une sérénité qui prend ses racines dans les chants anciens mais également dans les belles improvisations collectives, à l'instar de "Moon Dissolves Into a Spring Dawn", qui décrit un paysage de manière choral, avec sa multitude de point de vue qui constitue une forme de mouvement dans une image immobile.
Morgan joue ici avec profondeur, une simplicité comparable à celle de la pianiste, dont il est une sorte de double en négatif, constitutif d'un équilibre parfait, qui n'a pas besoin de chaos pour s'imposer. Il en est de même pour le tromboniste Ben Gerstein, qui est invité ici sur trois morceau, notamment "Azuma Asobi" où l'on retrouve également le percussionniste Sergio Krakowski. Un morceau troublant, qui fait parfois penser aux flottements alcalins des disques électriques de Miles Davis qu'on aurait plongé d'un coup au coeur de la musique Gagaku, cette musique de cour du Japon médiéval.
Gerstein, qu'on a l'habitude d'entendre avec Ingrid Laubrock, Tony Malaby ou Dan Weiss, est ici dans son jardin. A tel point que dans certains morceaux, lorsque Hasumi chante, c'est lui qui prend la direction des opérations pour quelques mesures.
Qu'on ne s'y trompe pas : Rema Hasumi conduit un premier disque de main de maître. Un disque troublant dont on ne se lasse pas et qui annonce de beaux lendemains.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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21 juin 2016

Polyfree, La Jazzosphère et ailleurs (1970-2015)

Plutôt que de faire l'énième billet sur la Défaite de la musique, je préfère vous parler d'un livre.
En papier. Et non, il ne s'agit pas de la revue de Citizen Jazz (Quand bien même il faudrait y souscrire scéance tenante...)
Polyfree, paru aux éditions Outre Mesure est un ouvrage collectif, pourrait-il d'ailleurs en être autrement lorsqu'il est question de nos musiques, de vingt-neuf auteurs réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont. Soit l'auteur de Free Jazz, Black Power (avec Jean-Louis Comolli, présent ici aussi) et Alexandre Pierrepont, auteur du Champs Jazzistique et fomenteur des tournées The Bridge, dont nous avons déjà parlé.
Le livre, très documenté, s'attache aux divers figures, aux divers avatars du jazz, et singulièrement du Free dans cette période de quarante-cinq ans qui a finalement fait l'objet de peu de littérature. Chaque auteur livre, comme le dit la quatrième de couverture une mémoire d'attaque sur un sujet défini et approfondi.
C'est ainsi que Bertrand Gastaut nous parle de Horace Tapscott mais surtout  Bobby Bradford et John Carter, que Guy Darol parle des relations avec le rock, que Xavier Prévost parle des Tendances Hexagonales ou encore que Jean Rochard évoque la batterie. Le livre, que j'ai commencé à lire est jouissif par son côté tout à la fois très pointu et très fluide, permet de plonger dans une multitude de mondes qui n'en font qu'un seul.
Sinon, dans ce livre, j'ai rédigé le chapitre sur Anthony Braxton.

Et j'en retire, j'avoue, une certaine fierté !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

02-Ravenstein

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20 juin 2016

Jean-Brice Godet Quartet - Mujô

C'est très difficile de chroniquer un disque pour lequel on a écrit les notes de pochette. C'est le cas pour cet album de Jean-Brice Godet, paru sur le label Fou Records. Vous pourrez aussi en lire la chronique par le camarade Nicolas Dourlhès. Ce disque est l'une des plus belles choses que j'ai entendu cette année. Je livre ici, avec l'autorisation de Jean-Brice, de larges extrait de ces notes de pochette :

Le concept du Mujô (無常), de l'impermanence, est organiquement lié à la pensée japonaise. (...) Dans son célèbre Hôjô-Ki (Notes de ma cabane de moine), Kamo No Chômei écrivait en 1212 : « La même rivière coule sans arrêt, mais ce n'est pas la même eau. De ci, de là, sur les surfaces tranquilles, des taches d'écumes apparaissent, disparaissent, sans jamais s'attarder longtemps. Il en est de même des hommes et de leurs habitations » ; la nature reste, le temps s'envole, change, mute ou se retourne. Il y a un parallèle nécessaire à tracer avec nos musiques qui ont fait de l'instant un monde à part entière où le moindre relief, la moindre scorie est fondée à renverser toute la structure.
En nommant son quartet Mujô, le clarinettiste Jean-Brice Godet se saisit de sa règle et de son crayon, puis franchit le pas allégrement. C'est une citation de Haruki Murakami, trouvée dans Écoute le chant du vent, qui lui a ouvert la voie : « Il n'existe pas de phrase parfaite. De la même façon, vois-tu, qu'il n'existe pas de désespoir parfait ». On écoute. Les clarinettes de Godet et le saxophone alto de Michaël Attias (...) incarnent cette brise. Les rafales soufflent chaudement, s'entrecroisent et s'affrontent en une danse rituelle. Mujô exalte les contraires, tourbillonne. (...) En musique non plus, il n'existe pas de phrases parfaites, mais il existe des rapports de forces féconds, surtout lorsqu'ils sont encadré par une base rythmique aussi turbulente que la contrebasse de Pascal Niggenkemper et la batterie de Carlo Costa. (...) Ces édifices à la fugacité somptueuse sont appelés à s'éroder. A disparaître en des milliers d'échardes : ils laissent une surface raboteuse qui garde la mémoire du temps.
Le temps, c'est toute l'affaire de Jean-Brice. Dans le quartet de clarinettes WATT, il tâchait à l'étirer, à dénicher la moindre petite ride dans l'immuabilité, à tarauder la moindre bulle de silence dans le bourdonnement persistant. Ici, il ne s'agit pas d'étendre ce temps, il s'agit de le ramasser, de repartir du néant pour mieux rebâtir, à l'instar des anagrammes d'Unica Zürn qui enflammèrent tant Pérec et auxquelles le quartet rend hommage dans ce disque.(...) Le paysage mute, l'horizon reste. De notre promontoire d'auditeur, on constate avec félicité qu'il est lumineux et dégagé.

C'est la première d'une série de Notes de pochette que j'ai écrit en 2016. On aura l'occasion d'en reparler.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir... (enfin, presque, quoi...)

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16 juin 2016

Airelle Besson - Radio One

Rares sont les disques qui vous donnent immédiatement le sourire, sans autre forme de sentiments premiers ni de besoin de concentration.
Radio One, le nouveau disque de la trompettiste Airelle Besson est de ceux-ci. C'est un disque comme un rai de soleil qui vous tombe sur le dos au début du mois de juin : chaleureux sans être assommant, piquant mais confortable. Lumineux quoi qu'il en soit.
Lumineux, c'est l'exacte définition d'Airelle. De sa musique bien entendu, que l'on suit avec attention depuis Rocking Chair et qui avait particulièrement brillé lors de son duo avec Nelson Veras. Lumineux aussi pour son timbre de trompette, assez caractéristique, à la fois clair et légèrement pastel, dont la douceur n'émousse pas les attaques ; c'est tout le sujet de « The Painter and The Boxer » qui offre une belle palette de cette particularité. Aux traits rapides soutenus par la batterie de Fabrice Moreau succèdent des trames plus complexes et forcément coloristes : pourrait-il en être autrement avec un tel batteur ? Moreau est à tout instant d'une finesse équivalente à sa complices tout deux dessinent des à-plats profonds sur lesquelles se meuvent des ombres et des reliefs. C'est à la fois fourmillant de détails et d'une simplicité affolante, presque pop parfois, dans l'acception la plus brillante.
Certes, le mot est galvaudé et peut renvoyer à des erreurs. Mais c'est pourtant bien de ce registre dont il s'agit lorsque « Radio One » débute avec la voix magnétique d'Isabelle Sörling sur l'électricité toujours aussi fine et perçante des claviers de Benjamin Moussay.
Ce n'est pas parce qu'elle participe au Cabaret Contemporain que cette référence est d'évidence, mais on songe à Kraftwerk par petites touches, en tout cas à cette beauté minimaliste et entêtante qui irise tout l'album.
On est pris, aussitôt dans ce flot continu. Ce morceau, on peut le prendre dans tous les sens, on peut l'analyser, le détailler, le disséquer même, il restera d'une troublante efficacité. De celles qui tournent sur les radios qu'elles soient One, Two, Three ou de toutes sorte de périphéries.
Une évidence sans facilité ; une évidence tout court.
Une fluidité qui marque ce quartet idéalement proportionné entre contemplation et mouvement. Moussay est comme on l'aime, c'est le pianiste plein de soudaineté et de songes acidulés de Spoonbox qui s'adapte si bien à toutes les voix et sait leur tisser de la soie ou des épais manteaux.
Moussay et Moreau sont des designers de premier ordre. Ils ne dirigent pas, ils influent. Ils ne décident pas des couleurs, ils infusent avec beaucoup de délicatesse celles de leurs complices. Délicatesse est le mot-clé de ce disque ; celle-ci est partout, sans virer à la porcelaine diaphane ; c'est beau et robuste.
Ouvragé mais solide.
« No Time To Think » en est l'exemple parfait ; le Fender souligne, puis ombre avec soin la phrase circulaire de la chanteuse dont la voix douce et légèrement désincarné est un instrument supplémentaire., qui peut même s'avérer inquiétant et possédé, par petites touche (« People's Thoughts »).
La voix ? LES voix. Car la trompettiste et la chanteuse chantent ensemble. Il y a de l'unisson et du canon, il y a des alchimies subtiles et entêtante absolument renversante, ce que souligne avec grand talent Matthieu Jouan sur Citizen Jazz. Autant le dire, c'est la clé de ce disque. « La Galactée » est ainsi totalement suspendue à ce mélange mystérieux, équilibriste, éthéré et charnel. L'écriture d'Airelle Besson est magnifique, on le savait déjà. Il trouve ici un point haut, très haut. Mais quelque chose nous susurre que ce n'est pas un zénith et encore moins un crépuscule. Il est dix heures moins le quart à l'horloge solaire d'Airelle Besson, et ce disque brillant laisse songer à ce que sera la suite. Torride,
il va de soi. Radio One est un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage : de ceux qui frappent les esprits et les antennes de radiodiffusion.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

19-Ride-in-Peace

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14 juin 2016

Citizen Jazz a 15 ans : Revue des effectifs

Citizen Jazz, le magazine auquel je participe avec une joie quotidienne et renouvelée fête ses quinze ans. De toutes les aventures presse que j'ai vécu, c'est la plus exaltante.
Quinze ans, C'est à la fois peu et tout à fait énorme à l'aune de tout ce qui s'est passé dans nos musiques, des évolutions, des nouvelles pratiques, mais aussi de ce qu'est devenue l'industrie du disque dans son entier.
Même pour les petits labels, expérience dont nous suivons et soutenons depuis longtemps l'existence et les productions. Quinze ans en 2016, c'est tout un siècle : de l'ONJ de Paolo Damiani avec Olivier Benoit à l'ONJ d'Olivier Benoit avec Alexandra Grimal, des labels coopératifs comme Yolk aux collectifs DIY...
Le temps à passé vite et nous l'avons commenté.
Citizen Jazz est un des premiers Pure Player francophone.
Même ça, il y a quinze ans, c'était martien. Quinze ans et toujours la même passion bénévole pour témoigner et analyser.

Bannière Revue

 

Alors c'est pour cela que pour fêter dignement ses quinze ans, Citizen Jazz passe en revue ces années. Une revue unique, dans tous les sens du mot. Avec tout ce que le site compte comme ressources graphiques, photographiques ou, bien sur, écrite. Une surprise avec plein de surprises à la parution limitée que seule une souscription offrira. Comme le dit Matthieu Jouan, notre directeur de publication : "Parce que, comme tous les articles de Citizen Jazz sont disponibles en accès libre depuis 15 ans, il était évident de rendre payant et rare le contenu d'un numéro anniversaire. C'est plus décadent, plus caustique.
Parce qu'en achetant cette revue, vous soutenez cette équipe et cet esprit libre qui anime le magazine depuis 15 ans."

Allez Y, c'est 20€ pour la revue papier livrée à la fin de l'année, et 30€ avec un supplément qu'on promet d'être complètement con (et c'est quand même une bonne nouvelle).

03-Pédales

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11 juin 2016

Ping Machine - Easy Listening & Ubik

En 2013, le disque live de Ping Machine, le Grand Format de Frédéric Maurin avait marqué les esprits par sa fluidité et par l'écriture de son chef d'orchestre guitariste.
Une écriture complexe, qui laisse une large place au collectif et où le musicien s'efface derrière sa direction sans pour autant se fondre totalement dans la masse orchestrale. C'est un riff ici, une parole plus autoritaire là... Mais rien qui ne fait vaciller la dynamique d'ensemble, construite à 15.
Nous savions depuis longtemps que Ping Machine, pour ses dix ans souhaitait frapper un grand coup ; ce sera deux grands coups, avec deux disques qui sortent coup sur coup, enregistrés à quelques jours de différence dans les Bauer Studio en Allemagne et soutenus par le label Neuklang, qui défend depuis longtemps maintenant les musiciens de Ping.
On se souvient que Schwab et Soro ont enregistrés leur duo sur ce label, et qu'on les retrouve ici, fidèles et concentrés, pour à la fois Easy Listening... et Ubik, deux albums complémentaires et soudés mais qui peuvent s'écouter indifféremment. Ce sont bien deux albums et pas un double-album.
La notion est importante.
Ce sont deux programmes, deux couleurs, deux chemins pris par Maurin et sa bande : une version plus traditionnelle, joliment nommé Easy Listening comme un coup de pied de l'âne, et une version plus personnelle, plus contemplative et forcément en ces pages plus célébrées qui se nomme Ubik. Qui pique, donc, et porte en lui tout un monde, avec ses sons, ses mouvements, son biotope...
Il aurait pu être intéressant de séparer les deux chroniques : d'abord Easy Listening, la force de l'orchestre qui déroule avec facilité la puissance de feu, notamment sur le solide "février" débarrassé de tout frimas, où l'indispensable Stephan Caracci, que l'on retrouve sans surprise chez Radiation 10 est la pièce centrale, indispensable qui distribue avec Schwab à la contrebasse la parole à chacun.
Un Easy Listening qui démontre que l'orchestre a muri, chose que nous avions déjà pu constater lors d'un concert à la philarmonie, et qui agit sur l'auditeur comme une sorte de condensé de l'évolution des grands orchestres dans l'Hexagone. On pense à Didier Havet, tromboniste et tubiste qui a connu un certain nombre de pupitres, mais aussi des soufflants comme ce cher Quentin Ghomari (de Papanosh) ou Fabien Debellefontaine, qui sont des piliers indispensables de cet orchestre. la masse orchestrale de "Kodama" est dense, lumineuse, joliment ouvragée. En témoigne le bel échange entre la guitare de Maurin et l'alto de Jean-Michel Couchet, qui s'offrent quelques instants avant de retourner dans ce maelström très ordonné.
Mais déjà, sous Easy Listening se cache le monde d'Ubik (écoutons "Pong"), qui montre sa frimousse pleine de combinaisons timbrales et de minimalisme extrêmement travaillé. Ubik est un voyage époustouflant, mais il ne se valide qu'après avoir pris le temps d'Easy Listening.
On l'imagine dans ce sens, mais on pourrait tout aussi bien prendre à rebours. En ce cas, Easy Listening serait la descente, le retour à une taille d'homme après le passage constant de l'infiniment grand à l'infiniment petit que propose Ubik.
Le disque se compose comme une longue suite de 14 petits mouvements, parfois imperceptibles qui sont de l'orfêvrerie.
Le premier mouvement, spectral, est comme une déconstruction méthodique de l'orchestre. Il y a un noyau, et des sons qui convergent. un piano qui pile comme du verre et une accélération. Pas vraiment de pulsation, mais une flottaison, qui perdure. On est dans une sorte d'environnement liquide à observer les lumières et les remous. On traverse toutes sortes de paysages, souvent très arides, fait de quelques sons. Jamais sans doute la musique de Maurin, qu'on savait très influencé par l'écriture contemporaine occidentale et la musique électronique n'avait franchi ce pas, et avec un tel brio.
Parfois, souvent, une individualité prend la tête et malaxe la construction en cours. C'est le cas notamment du tromboniste Bastien Ballaz sur le remarquable quatrième mouvement, qui est certainement l'un des instant les plus épatants de cet album. Le travail d'architecte de Maurin sur cet album est intense, et dépasse de loin tout ce qu'on avait pu entendre jusqu'à lors de Ping Machine.
S'il y avait encore un doute sur la richesse du Grand Format en France (déjà, ce serait pas sur ce blog !), Ping Machine interromprait tout débat et Tous Dehors aussi).
Les quinze musiciens de l'orchestre nous offrent un moment fort de l'année 2016.

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07 juin 2016

Duboc / Desprez / Loutelier - Tournesol

Ôtez vous tout de suite toute référence à Nana Mouskouri.
Ce tournesol là ne pousse pas dans les champs, il se passe allègrement d'hymne baba au soleil et porte assez mal les robes amples sur des mises-en-plis impeccables.
S'il y a champs, dans la musique du trio Tournesol qui se compose du contrebassiste Benjamin Duboc, du guitariste Julien Desprez et du percussionniste Julien Loutelier, c'est plutôt le champs de ruine ; on s'attend à de la déflagration avec ses trois là, habitué que nous sommes aux traits secs de guitare et aux visites des infrabasses de la contrebasse.
Mais ce qu'on entend là est plus exactement l'après de l'explosion. La matière éparpillée et inerte. Le calme après la tempête. Et même quelques plantes sauvages, des tiges courtes de rocailles et pourquoi pas des fleurs héliotropes qui poussent timidement dans les gravas chauffés à blanc.
C'est ce qu'on entend dans « Pour que » le premier morceau de ce disque enregistré à Akenbush, que le label Dark Tree nous propose aujourd'hui. Du silence impavide, comme figé dans une sidération post-cataclysme, naît quelques griffures. Des gerbes d'électricité caressées comme pour les dompter. Des craquement qui rappelle que l'instrument de Duboc est un être vivant de boyau de métal et de squelette en bois d'arbre à défaut d'être de chair et de sang...
Et puis la percussion de Loutelier, qu'on connaît dans la formation plus pop -foncièrement plus pop- Cabaret Contemporain. Une rythmique soudé à ses complices que rien ne semble troubler et qui fait penser à ce que Darrifourcq pouvait proposer dans le MilesDavisQuintet! dont on n'a pas fini de clamer l'importance.
La musique de Tournesol pousse, s'étend, se tourne vers son point chaud et se répand comme une coulée de métaux lourds chauffé à blanc, à la fois imperceptible et étouffante.
Surtout parfaitement inexorable.
On ne peut rien contre cette musique qui enfle, se divise, multiplie ses cellules, craque parfois comme des bourgeons trop mûrs et fleurissent soudainement sans pour autant n'avoir rien prévu d'autre que de grossir. Ce sont les cordes qui craquent sur « Nuit » et font souffrir le bois à force de pression. Une « nuit » forcément sépulcrale, mais sans dramatisation excessive.
Rien au contraire ne bouge, à peine quelques grouillements microscopiques, ou quelques stridulations irrégulières qui troublent légèrement le mouvement circulaire des percussions.
On est balancé dans un monde infiniment petit où chaque mouvement est imbriqué aux autres. La puissance des musiciens, dans ce qui pourrait être un gigantesque défouloir est au contraire un petit trésor de minutie, où l'attention est extrême, où les instruments parfois se confondent tant les sons tutoient l'étrange et l'inattendu.
Habitué du label Dark Tree, Benjamin Duboc reprend avec ce disque la forme poétique qu'on avait tant aimé dans son trio avec Lasserre et Lazro. L'ensemble des titres des morceaux forment l'incantation « Pour que la nuit s'ouvre » (l'amie Anne Yven vous explique cela très bien...) ; ce n'est pas un haïku ce coup-ci, mais c'est une exploration très sensible des confins de la musique improvisée qui plie mais ne rompt pas. C'est aride, complexe, radical, on songe souvent à certains disques du label BeCoq, mais pour peu qu'on abandonne tout repère, on se laisse vite submerger par cette belle rencontre.
Revenons quelques instants à Nana Mouskouri, qui n'a pas fait que des pubs pour des désodorisants d'intérieur et servi la soupe à la droite grecque :

Le Tournesol, Le Tournesol,
N'a pas besoin, d'une boussole.

Force est de constater que nos trois musiciens non plus. On devrait toujours écouter les grecs (même quand ils chantent comme Nana Mouskouri...). On fait passer le message à la Troïka ?

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26 mai 2016

Le Maigre Feu de la Nonne en Hiver - Melodramatic French Songs

Il y a dix ans, le trio qui regroupe le batteur Eric Groleau et le saxophoniste Philippe Lemoine, tout juste sorti comme son comparse bassiste Olivier Lété de l'Orchestre National de Jazz de Claude Barthélémy sortait chez Chief Inspector, label regretté, le très poétique Le Maigre Feu de la Nonne en Hiver. Un titre où l'on cherche quelque contrepèteries inexistantes, et où l'on imagine un paysage hostile ou quelque soldate de Dieu se prémunit de l'ombre par l'allumage de sarments (et puis apparaît l'un des jeux de mots sur les noms des musiciens les plus capillotracté de l'histoire des jeux de mot).
Une musique électrique, avec un saxophone ténor au timbre chaleureux et puissant, qui réchauffait les rythmiques instables lorgnant vers le rock de Lété et Groleau, qu'on connaît principalement comme batteur des Dédales de Dominique Pifarély. Ce saxophone, qu'on aime également dans le Circum Grand Orchestra, fait de nouveau merveille dans le second album du trio qui a pris le nom de l'album Le Maigre feu de la nonne en hiver comme pour jeter un trouble supplémentaire sur ces Melodramatic french songs qu'ils interprètent pour le label Discobole et NoMadMusic.
Au premier abord, on pourrait croire à une pochade.
Il y a cette reprise de « Quand reviendras-tu » de Barbara, joué droit devant, avec la basse qui feule à l'arrière et la batterie qui cogne comme s'il attendait le meilleur moment pour lancer le pogo. On pense à Francis et ses Peintres dans ce joyeux blasphème envers la plus belle des chansons de la plus belle des chanteuse, mais très vite on distingue une approche différente.
D'abord parce que dans ce morceau court, le saxophone calme le jeu et son phrasé se calme soudain pour retrouver une certaine mélancolie dans un souffle devenu plus scorieux, plus proche de la voix de Barbara.
Ensuite parce que le respect pour ces chansons populaires est entier. Il n'y a pas chez la nonne de volonté de caricature, juste de transporter ce patrimoine dans des univers assez troubles, chargés de rock progressif (« Les Paradis perdus »)
Certes, il y a des moments de sourire, notamment lorsque « Mistral Gagnant » se résume à un drone inquiétant sur lequel un saxophone crie dans un écho énorme la mélodie, entre enfance lointaine et cauchemar psychédélique de mauvaise descente. Mais ce n'est pas le propos. Là où Ripoche et sa bande de joyeux drille jouait avec les arrangements, distordait le thème pour mieux le déconstruire, notre trio n'en modifie que très peu la structure mélodique.
Que ce soit « Les Passantes » de Brassens qui fait songer à la visite de Denis Charolles ou « La chanson des Vieux amants », le saxophone s'en tient à la chanson même lorsque basse électrique et batterie s'en éloigne durablement pour échauffer le propos, comme des petits chimistes qui scruteraient les réactions moléculaires à la plongée dans tel ou tel acide.
C'est sur « Allo maman bobo » que le précipité est sans nul doute le plus réussi. La basse qu'on croirait tout droit sortie du Transformer de Lou Reed gratte le spleen traînant de Lemoine pour donner à la scie de Voulzy comme au saucisson de Souchon l'entrain qui lui manquait tant.
Le choix du trio pour des chansons connues de tous et fredonnées parfois à son corps défendant permet de mieux se laisser porter dans une revisite étrange mais sucrée à point qui se déguste avec un plaisir évident.

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02-Graphisme-Sablais

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24 mai 2016

Michael Formanek - The Distance

Deux remarques s'impose avant même de commencer la chronique de The Distance du contrebassiste Michael Formanek.
D'abord, que cette chronique doit concerner pour la première fois un disque du label ECM ou peu s'en faut (Dominique Pifarély devait se sentir bien seul).
C'est un exploit qui doit alerter sur le caractère exceptionnel qu'il contient, pleinement chaleureux malgré la froideur affectée des productions du label. Certes, le disque du bien nommé Ensemble Kolossus garde sa précision clinique ; mais cette abondance de détail ne nuit pas au caractère organique d'un ensemble de 18 pièces plus -excuser du peu- Mark Helias à la baguette ; un contrebassiste braxtonien pour un paquet de musiciens assez proche de cette esthétique.
La seconde remarque concerne justement le line-up de cet orchestre aux pupitres classiques (5 saxophones pluri-instrumentistes, 4 trompettes ou cornet, 4 trombones, une guitare, un piano, un marimba et la base rythmique contrebasse/batterie).
On se pince.
Il serait vain de les citer tous et de faire leur biographie : c'est tout simplement une dream-team new-yorkaise qui apparaît ici. On citera juste pour donner quelques nom, comme Brian Settles qui ouvre le premier solo sur « The Distance ». Le saxophoniste est membre du quintet The Hook Up de Tomas Fujiwara avec notamment Formanek. On retrouve aussi Mary Halvorson, qui joue par ailleurs avec Fujiwara et Formanek dans Thumbscrew (qui va prochainement ressortir un nouvel album).
On pourrait d'ailleurs penser que le trio de Thumbscrew est le noyau du présent orchestre, tant les solistes se connaissent bien, mais ce n'est pas le cas. Même si l'on retrouve un même goût pour l'opiniâtreté à imposer un thème et à le faire passer dans toutes sortes d'état, à le plonger dans toutes sortes d'atmosphère et le rendre lancinant, à l'image du saxophone baryton de Tim Berne dans le sixième mouvement de « Exoskeleton », il n'y a pas ici de dimension de fracas que peut offrir le Power Trio.
Il ne faut cependant pas s'y tromper. Mary Halvorson fait parler la poudre le cinquième mouvement (« Without Regrets ») où elle sort de sa tâche d'organisatrice, très proche du piano de Kris Davis, pour s'offrir un moment très halvorsonien d'interprétation de la musique fort raffinée de Formanek, dans son style si inimitable.
Composé d'un pemier morceau (« The Distance ») qui sert à mesurer la masse orchestrale, tant en terme de solidité et de maniabilité, le disque se poursuit après avec la suite « Exoskeleton » en huit mouvements.
L'exosquelette est une belle image et Halvorson (comme Chris Speed ou Ralph Alessi par ailleurs) en son les pièces maîtresses par leur agilité à mouvoir le colosse. Un colosse qui étonne par la finesse de ses arrangements et ce rapport constant entre un sentiment de puissance irréfragable et une relative légèreté dans le choix des timbres et leur ordonnancement.
Voir ainsi « @heart » qui dans un désert aride à peine troublé par le dialogue entre Fujiwara et la joueuse de marimba Patricia Brennan offre un solo bruitiste et extrêmement technique au tromboniste Ben Gernstein, un fidèle d'Halvorson et membre du Ubatuba d'Ingrid Laubrock.
Les trombones sont a l'honneur dans l'orchestre. Ils sont mis en avant souvent, à l'instar de Jacob Garchik, composante du Fourteen de Dan Weiss auquel on pense souvent ici. Mais on pourrait citer tous les membres de l'orchestre. Un orchestre résolument moderne qui se plait à jouer une musique où les motifs répétitifs contemporains s'entrechoquent avec des moments plus contrapuntiques. Un feu d'artifice qui consacre Formanek, pourtant longtemps et injustement considéré comme un simple sideman, parmi les incontournables de la scène étasunienne.

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22 mai 2016

Laurent Dehors - Les Sons de la Vie

Il y avait longtemps que nous n'avions eu des nouvelles de Laurent Dehors.
Trop.
Comme si après avoir fendu l'armure comme il l'avait fait dans les Chansons d'Amour avec Matthew Bourne (2012, quand même !), il avait fallu reconstruire la carapace. Renouer avec le Dehors rieur et un peu provocateur. Le Laurent de Tous Dehors, celui qui fait danser avec une clarinette contrebasse tout en picorant dans les airs d'opéra. Pas le Laurent Dehors qui fait pleurer "La Vie en Rose" avec son pote pianiste Matthew (et il en a peu, de pianiste, autour de lui).
Il se trouve qu'ici, on aime les deux Laurent Dehors.
Parce qu'en fait, il n'y en a qu'un.
Ca tombe bien, il est tout entier dans ces Sons de la vie, première sortie de Tous Dehors sur le label Abalone de Regis Huby. Il nous manquait, Laurent Dehors et sa bande rapprochée, le guitariste Denis Chancerel, la clarinettiste Catherine Delaunay, le tubiste Bastien Stil, le percussionniste Jean-Marc Quillet... Bref, toute cette bande de rouennais d'origine qui nous enchante depuis si longtemps. Il manquait, parce que sa musique est indispensable, parce qu'il va chercher dans des recoins bien trop souvent délaissés: à la fois très savant, très dense, mais qui sait dans le même temps envoyer du lourd.
Lourd sans que ce soit gras, lourd sans que ce soit indigeste, juste parfaitement jouissif, avec des guitares électriques qui tonnent, dont celle de Marc Ducret invité ici et qui enflamme la poudre et des saxophones chauffés à blanc.
C'est tout le propos de "Disco", petit bijou signé Dehors comme il ne peut en exister rarement nulle part ailleurs. Partout, il y a un équilibre parfait entre la dérision et la rigueur, entre le groove belliqueux suffisamment hâbleur pour qu'on ait le sourire et un travail sur les timbres et les contrepoints d'une grande finesse. Il est très difficile d'extraire un exemple, tant on a le sentiment que ça pétarade dans tous les sens, mais on pourrait citer ça et là quelque pas de deux qui s'extraient de la masse : Quillet et Dehors, Gérald Chevillon et Frank Vaillant... Des vagues qui servent à nourrir un propos collectif revendiqué.
Effectivement, ça envoie du lourd, si on n'a pas envie de gigoter, c'est qu'on est mort ou peu s'en faut. Ce qui n'est pas une bonne idée lorsqu'il s'agit de se plonger dans un disque qui suit le cycle de la vie "du premier jet au dernier souffle". C'est en tout cas ce que Dehors voulait faire lorsqu'il avait créé ce spectacle avec l'Orchestre de l'Opéra de Rouen. Ici, point de classiqueux de stricte obédience. Que des multi-instrumentististes musicalement polyglottes.
C'est bien d'envoyer du lourd avec une machine aussi huilée que Tous Dehors. Lorsque sur le disque  démarre "Wendy", chaos parfaitement organisé à la clarinette contrebasse où s'échappe des riffs pugnaces de ses deux lieutenants saxophonistes, Gerald Chevillon et Damien Sabatier, on retrouve le Tous Dehors acrimonieux mais euphorique, celui qui aime le rock à satiété mais ne s'en contente pas ; Laurent Dehors aime les frères Brecker, on le sait (on l'entend !). Mais heureusement, il n'aime pas que ça.
Et la force de Tous Dehors comme la force de ce disque, c'est d'utiliser la puissance de feu comme une sorte de pudeur. Après "Wendy", il y a "La course des spermatozoïdes", d'apparence désordonnée mais très maîtrisé, où Marc Ducret fait merveille tout comme le jeune Gabriel Gosse lui aussi à la guitare. Après "Disco", il y a "toi", souffle languide où tout les les soufflants entament une tournerie légère autour de Dehors qui ouvre de nouveau un peu son coeur en compagnie de Bourne.
On ne se refait pas.
Tous Dehors fête ses vingt ans. Ca pourrait être l'insouciance, c'est la maturité. Ce disque est l'occasion de se rappeler au bon souvenir de chacun... Et de quelle façon ! C'est dans "Encore un peu" qu'il nous révèle son message intrinsèque, le souffle d'espoir qui s'échappe du piano de Bourne et de la batterie de Vaillant, toujours aussi pétulante : toujours aller plus loin, toujours relancer la machine. Reprendre son souffle et danser dans le chaos des basses. Danser jusqu'à de nouveau tomber. Puis se relever et redanser porté par les trois guitares aiguisées comme des lames. Danser même face à la camarde, jusqu'au dernier tintement étouffé.
Aimer la vie, en quelque sorte. Ce que Laurent Dehors fait. Intensément.

05-Laurent

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