Sun Ship

28 novembre 2020

Michael Alizon - Expanding Universe Quintet

On avait connu Michael Alizon dans Les Couloirs du Temps avec Jean-René Mourot, mais aussi dans le trio Tricycle. Le saxophoniste a de la suite dans les idées, la chose est entendue : voilà qu'avec Expanding Universe Quintet, il interroge de nouveau les dimensions : spatiales, temporelles...
En un mot cosmique.
Le saxophone est chaleureux au ténor, et souligne une certaine référence au M-Base, sans pour autant s'enfermer dans les langages de Steve Coleman. Contrairement aux couloirs du temps, Alizon a abandonné tout lyrisme : avec l'équipage qu'il embarque sur son quintet, il convient d'être plus centré sur le son, plus ombrageux aussi, ce que l'on entend sur "Total Apesanteur", tout en sensation.
Cette entrée dans les contrées cosmiques de Coleman ne représente d'ailleurs pas le seul canal de communication du quintet : si "Signal Immuable" est une abstraction électrique qui nous fait renouer avec les claviers de Benjamin Moussay et de Jozef Dumoulin, qui habitent résolument cet album. On retrouve d'ailleurs plus loin leurs Rhodes sur "Vers l'infini (... et au delà !)" qui permet à la mécanique d'avancer à toutes vitesse, sous la mitraille de Franck Vaillant.
Toute cette matière d'outre-univers est le miel d'Alizon, qui échange avec un certain bonheur avec le saxophone baryton de Jean-Charles Richard qui vient donner un point d'encrage dans cette univers en douce entropie.
Car il n'y a pas de points de repère, dans cette expansion. A l'écoute de "Le monde des ondes" (déjà dans Les Couloirs du temps) , on perçoit certains cycles, des mouvements concentriques qui se donnent rendez-vous au centre, où la simplicité nous accueille : juste Alizon au ténor avec la batterie très colorée du maître de Benzine, Franck Vaillant. Puis on sort de nouveau, avec le retour des arcs électriques, qui donnent de nouveau de l'espace, beaucoup d'espace.
Un infini.
C'est un magnifique voyage que nous propose Michael Alizon. Un petit plaisir référentiel et plein d'étoiles qui se dévore comme un livre de SF, plus vers Asimov que vers le Space Opéra...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

24-Abattoirs

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23 novembre 2020

Kaze & Ikue Mori - Sand Storm

Ajouter de la matière au vent, et il va vous giffler le visage. Ajoutez de la matière au vent, et il va assécher votre voix. Ajoutez de la matière au vent, et il va se densifier.
Le vent, ici, on le connaît : c'est Kaze, le vent en japonais, qui a l'attrait d'être à la fois insulaire et métropolitain. De Honshu à Lille, du Nord au Sud, on les a déjà rencontré six fois. De la Tornade à la simple brise, le quartet s'est agrandit une fois, si Trouble. Le temps reste ailleurs le même avec ses formes parallèles : deux trompettes (Christian Pruvost, Natsuki Tamura) entouré par une pianiste (Satoko Fujii) et un batteur (Peter Orins). Deux japonais, deux français. Et le reste confié à l'entropie. L'ami Guy en parle à merveille sur Citizen Jazz
On s'en doutait, Atody Man, le précédent album, était dit de transition. Il fallait se recentrer, repartir à la rencontre. C'est le cas avec ce Sand Storm ou Kaze accueille l'électronicienne Ikue Mori.
Le grain de sable.
"Rivodoza" parle de lui-même : jusqu'à ce que le piano ample de Fujii vienne remettre de l'ordre, et un certain lyrisme inconnu jusqu'ici, Tout était dominé par la tempête, par le mouvement désordonné de la matière. Par le tourbillon des sons synthétiques qui s'instille dans tous les plis, dans tous les pores et vampirise tout...
Pour mieux le faire évoluer.
On pourrait penser qu'un japonais de plus ferai rompre l'équilibre précaire.Celà le galvanise. "Kappa" en est l'exemple parfait, où une certaine langueur domine l'urgence, et où la batterie d'Orins trouve en Mori un nouveau partenaire de jeu. Le sable de Mori est de ceux dont on fait le mortier. C'est un stabilisateur qui offre de la liberté et surtout du renouveau au quartet.
C'est surtout qu'avec Mori, on ne perd rien du luxe de détail qu'offrait Kaze. Au contraire, on les multiplie en de nombreux cristaux aux formes uniques et diablement sophistiqué, comme de la neige, ou du sable, dans sa version plus minérale.
Une réussite.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Veraval

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20 novembre 2020

Nathalie Darche - 15 Berceuses

On avait aimé Pétrole, disque fin et puissant, véritable pas de côté qui nous emmenait dans l’univers rêveur de Nathalie Darche. Dans Pétrole, Nathalie n’était pas seule, mais son piano, et surtout son toucher Debussyen se reconnaissait entre mille. La tentation du solo restait à venir, et voici quinze berceuses.
Les 15 berceuses sont signées de Geoffroy Tamisier ; il avait déjà signé de nombreux morceaux jouées par la pianiste. Le trompettiste, compagnon de route de longue date de l’aventure Yolk ou le disque est sorti, garde ces compositions très classiques dans leur forme comme un jardin secret. Mais est-ce étonnant de la part d’un disciple de Kenny Wheeler ? La douceur est souvent partout dans son jeu.
Elle est omniprésente dans ses morceaux, prenons « Berceuse pour Zoé » pour s’en convaincre : la main droite de Nathalie Darche décortique la mélodie comme une petite boite à musique en nacre, la main gauche est caressante, en soutien.
Un portrait de Zoé apparaît, n’importe quelle Zoé, mais la Zoé que Nathalie a en tête et celle à qui elle nous fait penser. Les images sont en ombre chinoise, les rêves de la gamine (puisque c’est une gamine qu’on berce, l’évidence est là) tournoient comme des phylactères à remplir à l’envi. Ce n’est pas rose, pas plus que bleu. Ce n’est pas guimauve ou en pierreries ouvragées… C’est suffisamment ouvert pour que l’auditeur y mette ses propres projections.
Et c’est ça qui est très fort.
On sait depuis des années l’importance –quoique trop discrète- que revêt Nathalie Darche dans les orchestres d’Alban Darche. Quelle articulation elle apporte, quelle profondeur aussi. L’onirisme qui caractérise l’Orphicube notamment doit beaucoup à son approche classique qui se plaît à ne jamais s’enfermer. A s’ouvrir, même à des instants plus turbulents, à l’instar des ostinati légèrement entêtant de la « Berceuse pour Marius », qu’on imagine facilement distrait par des idées fixes et des passions uniques et débordantes.
Ces quinze berceuses sont des rêves, les yeux ouverts. Il y a des instants, fugaces, et des images, persistantes, qui s’enchaînent et s’articulent ensemble. On pourrait penser que les rêves se ressemblent, ils sont tous différents. Il se nourrissent juste de la langueur et de la douceur de la pianiste.
Ce disque est à la fois personnel et universel. Universel car dans toutes ses berceuses, on trouve en miniature des portraits d’enfants, des instants qui les définissent, des caractères à La Bruyère. Parfois en une poignée de secondes : il faut 101 secondes pour pénétrer l’univers des rêves de Joseph, mais on en perçoit mille contrastes, une volonté de fer et une légèreté ombrageuse. 15 berceuses est aussi un disque fichtrement personnel, car il y a un seizième portrait, en filigrane davantage qu’en creux. C’est celui de Nathalie Darche, dans toute sa bienveillance.
Il y a des sourires sur chacun des visages des enfants à qui l’on fait sérénade, même lorsqu’il y a un peu de spleen. C’est un spleen de pyjama, celui qu’on a des fois le dimanche soir avant le repas et que l’école pointe son museau quand on est gamin.
La chaleur qui émane de ce disque est douce, le climat rassérénant ; c’est un disque-doudou, ce qui semble cocher les cases de la berceuse, on ne peut pas dire mieux.
Un beau disque qui accompagne et dont on ne se lasse pas.

05-Orphicube

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08 novembre 2020

Yves Rousseau - Fragments

Les souvenirs du lycée en musique sont primordiaux. Quels seraient les miens ? Beaucoup de choses, de découvertes. Beaucoup de musiques dans le rétroviseur, le crépuscule de Zappa et l'arrivée à maturité pop de la musique électronique. C'est le malheur des années 90, et ce n'est pas ce qu'à connu Yves Rousseau, qui l'évoque joliment dans l'important Fragments, dont la présente chronique ne pourra pas être aussi complète que celle de l'ami Denis sur Citizen Jazz.
L'érudition des contemporains.
Les souvenirs d'Yves Rousseau ont mon âge ou peu s'en faut. A l'époque, c'était Magma et King Crimson ! Du premier, j'ai les codes, du second, je n'ai rien retenu, à part le sentiment d'une grandiloquence en papier mâché (autant se faire des ennemis) et beaucoup d'emphase. Le Jazz-Rock est un langage qui s'apprivoise et peu suinter d'ennui, mais comprenons qu'à l'époque, dans la trépidence des seventies, c'était une lame de fond.
C'est de cette lame de fond dont il s'agit ; et il faut concéder qu'Yves Rousseau la traite davantage en poète sociologue qu'en fan éploré, c'est ce qui la rend très intéressante, et à tout prendre tout à fait exaltante, notamment lorsque Csaba Palotaï à la guitare et Etienne Manchon au Wurlitzer font parler les watts sur la seconde partie de "Efficient Nostalgia" où tout l'orchestre tend vers une rage tellurique, une fracture, une brèche qui plonge tout droit dans la fébrilité de l'adolescence.
On pense à Shangri-Tunkashi-La, bien sûr, mais il ne s'agit pas d'un travail de relecture, comme l'était le disque de Mederic Collignon. Il s'agit d'un disque très personnel où la basse pérégrine, et où le matériau est inédit ; Rousseau retranscrit l'époque qu'il a vécu avec une mémoire pointilliste, habillée de ses propres atours. Il le fait avec un orchestre très soudé où l'on aime les individualités comme Jean-Louis Pommier au trombone ou Thomas Savy à la clarinette basse. 
Fin et puissant, Fragments est une sacré surprise de chez Yolk qui donne un jour neuf à toute la musique électrique des seventies. Une sacré sortie de chez Yolk qui s'écoute avec le goût d'y revenir. Même si ce n'est pas ça qui me donnera envie de réécouter du Robert Fripp !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

10-bol-d'eau-1

 

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16 août 2020

Sarah Murcia - Eyeballing

« Moi ce que j'aime sur les disques, c'est me taire ». On serait tenté d'accompagner de vivats et d'encouragements certains, tant il est bon que la musique orchestrale ait sa revanche. Mais n'en déplaise à Sarah Murcia, et quand bien même sa chanson « Volonté avec un nuage de lait » soit d'une joyeuse ironie grinçante, on préfère quand elle ne se tait pas ; à moins qu'elle ne joue de la contrebasse et des claviers... Mais elle sait faire tout çà en même temps, ce qui a de quoi nous faire écarquiller les yeux. Eyeballing est donc le nouvel album de Murcia, avec un nouveau quartet. Il est composé de joyeux anciens, comme le saxophoniste Olivier Py et le clavièriste Benoît Delbecq qui l'accueille par ailleurs sur son label du Bureau du Son, DStream. Ce n'est pas anodin d'ailleurs si l'électronique est si présente sur cet album, paru dans la même collection que The Recycler. Sur l'excellent « Come Back Later », où Delbecq s'occupe des rythmiques synthétiques pendant que Sarah Murcia joue d'une station de basse, on rentre de plein pied dans l'univers de la musicienne, d'une façon assez directe, à la fois lumineuse et très sèche. 

Le petit nouveau dans l'orchestre est aussi celui qui apporte une dimension supplémentaire. Le tubiste François Thuiller est omniprésent, et fait une sorte de lien, d'alchimie entre les acidités de l'électronique, très versées dans la pulsation, et la voix. Sur l'intense et complexe « Eyeballing », alors que le débit de la voix est proche du murmure, ou de la scansion contondante du Spoken Word, le tuba tisse des toiles de fond, des lignes quasi invisibles qui donnent à ce quartet un grand relief sur lequel les ombres sont tranchées, géométriques et parfaitement bien placées. La relation entre Delbecq et Murcia est primordiale, mais elle n'est pas unique. On perçoit chez eux une grande culture des musiques électroniques qui ne sombre jamais vers la démonstration où le goût pour une quelconque transgression. Un morceau comme « The Caretaker », où Olivier Py introduit une atmosphère de nuit d'été brûlante, en est un parfait exemple : la rythmique paraît erratique, elle est diablement bouclée. Quant à la voix elle incarne, elle réchauffe. Elle d'une douceur apaisante qui nous intime cependant de rester sur nos gardes. 

Après les Sex Pistols qui marquaient chez Sarah Murcia un goût pour l'indépendance et la liberté, Eyeballing est l'occasion de chanter des textes de Vic Moan. Un autre punk, peut-être un peu plus dandy que les glaireux golems de Malcom McLaren, et qui offre au quartet de beaux terrains de jeu, à l'instar de « Inneficient », où Delbecq fait tinter son si familier piano préparé, qui dialogue avec une contrebasse au son clair, mélodieux et pleine de contraste. On pourra faire un parallèle avec la voix de Sarah Murcia, on le devra même. Depuis Caroline, mais aussi quelques mémorables vidéos pour Arte, on sait que la contrebassiste est une formidable chanteuse. Ici, et sans doute plus que jamais, elle s'affirme dans cet exercice avec évidence. « Avec moi, t'as intérêt à pas prendre d'habitude », nous assène-t-elle dans « Volonté avec un nuage de lait ». Le pli est pris, Sarah.
Et on aime ça.

03-Murcia-1

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21 juin 2020

Défaite de la musique, le retour (définitif)

J'aimerai vous dire comme tous les ans, mais c'est faux, ce blog est en jachère, et je ne mets que quelques chroniques de temps à autres, et même, j'en ai quelques unes au frigo, mais je ne les mets même pas.
Désespérant.
La dernière fois que j'ai parlé de Culture, c'était quand ? Il y a longtemps sans doute. Cinq ans ? On regarde défiler les hôtes de la rue de Valois, et on reste interdit.
Interdit de culture, c'est presque amusant. Enfin ça pourrait l'être, si ce n'était pas si dramatique. Si la situation n'était pas aussi terrible. Si la précarité n'avait pas gagné toutes les strates de la culture. Si les décisions prisent, n'avait pas été, à tout coup, tout aussi terriblement délétère qu'on en arrive là.
On dira "han mais c'est le COVID, qui nous met dans la merde."
Pour ça, comme pour tant d'autres choses, les artistes se sont débrouillés tout seuls. Le DIY, la mutualisation de la pénurie est devenu une nouvelle façon de créer, et c'est bien ; on est heureux (et fier) de voir Adlib. On est passionné par les débats sur l'écologie. On ne sera pas surpris de voir les collectifs renaître à la sortie de cette putain de crise du COVID.
Le COVID. On a ri (non), devant les tergiversations, le mépris des concerts sur des chaises en plastique à dix avec les gestes (crash-)barrières et les solistes qui donnaient une vision très claire de comment Valois voyait les concerts en province ; forcément dans des salles polyvalentes. Forcément un peu moisie.
Mais n'est pas moisi qui veut. Faut de l'entraînement, et c'est peu de dire que la culture institutionnelle d'Etat nous a de ce point de vue donné une belle feuille de route.
Le Co, je sais pas. Le vide, c'est sûr, et si le virus n'a pas aidé, le niveau d'amateurisme (soyons-en fier, paraît-y) des décisionnaires nationaux de la culture, ou plutôt des directives et des directions données y est sans doute pour bien plus que les-gens-qui-toussent-dans-la-corbeille. C'est simple, il n'y a plus que les territoriaux pour donner encore un sens institutionnel à la Culture.
La rue de Valois est peuplée de fantômes.
Ou c'est devenu un garage Peugeot, on a du mal à savoir.
La Culture institutionnelle d'Etat est devenue sous nos yeux ébahis, dans la droite suite de l'Education National, le royaume du boy-scoutisme.
Er quoi de mieux que la Défaite de la musique, la pierre noire de la création pour que ce boy-scoutisme s'exprime au mieux ? Dans cette catégorie, le 21 juin covidé fait dans la génie : Jean-Michel Jarre dans une sorte de 36-15 Second Life et des chanson à apprendre par coeur, comme des Diapason Rouge sur papier CERFA.
On ne sait pas s'il y aura toujours un ministère de la Culture. On est tenté de dire, si c'est pour ça, c'est pas la peine... Et Vous savez quoi ? C'est l'effet voulu.
Alors il faut se battre pour que le mécénat culturel public ait un sens, sans perdre l'indépendance acquise.
Vous savez quoi ? C'est pas avec ces gens là que ça arrivera !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

18-Errance-Montauban

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16 janvier 2020

François Corneloup - Révolution

François Corneloup a eu plusieurs vies.
Et il faut avoir eu plusieurs vies pour avoir envie de faire la Révolution. Une vraie révolution, celle qui n'est ni un diner de gala ni un fantasme qui se soigne au biactol.
François Corneloup a eu plusieurs vies, et pourtant il a surtout été saxophoniste baryton. Un baryton reconnaissable entre tous, qui se charge d'animer la rythmique sans abandonner cependant une certaine légèreté que lui seul sait avoir, à l'image de la douceur amicale de "Fileuse" que Corneloup dédicace à sa vieille amie la contrebassiste Hélène Labarrière.
Parce qu'il n'y a pas de Révolution, s'il n'y a pas de camaraderie.
Des Jardins ouvriers aux orchestres d'Henri Texier, de Noir Lumière jusqu'à Ursus Minor, il y a plusieurs chemins qui mènent à un même but. Et peut être est-ce ça la révolution : réveiller les consciences (et faire gigoter les membres) tout en ne se lassant pas d'une certaine poésie. C'est tout l'enjeu de ce disque enregistré en quartet, avec des pierres angulaires comme l'électricité de Sophia Domancich, plein de douceur feutrée et néanmoins de tension sur le très beau "un arbre", mais aussi tout le travail de contrepoid exercé par le jeune tromboniste Simon Girard, remarquable de bout en bout et qui offre à Corneloup beaucoup de Liberté.
Qui dit révolution dit jeune garde (prenez garde...). Il ne s'agit pas de jeunisme, il s'agit de sang frais. A ce titre, outre Girard entendu chez Gaël Horellou, on trouve une bien saignante base rythmique avec Joachim Florent à la basse électrique et Vincent Tortiller à la batterie, qu'on avait pu apprécier dans l'orchestre de son père, singulièrement dans le génial hommage à Frank Zappa où il était indispensable.
Dans le présent exercice, qui se situe au mitan des expérience d'Ursus Minor (ça groove de partout, et notamment lorsque la basse asticote le Rhodes de Domancich) et de la dynamique générale des orchestres de Texier, le rôle de Vincent Tortiller est absolument primordial. Il est le genre de batteur qui sait en faire beaucoup sans en faire trop, qui sait libérer la basse et permettre aux deux soufflants de batailler avec grand enthousiasme. C'est sensible dans un morceau comme "Avant la danse", où, considérons-le, la danse a bel et bien commencé.
Révolution assume son côté rock, sans pour autant sombrer dans la caricature. C'est aussi l'une des forces de Corneloup qui sait très bien doser les choses tout en gardant un côté gouailleur voire bravache : en témoigne cette reprise très osée de "Tomorrow Never Knows" des Beatles qui sait garder l'esprit tout en dynamitant l'aspect ésotérique et psychédélique du morceau initial.
La Révolution, c'est du concret, l'oisif ira loger ailleurs !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir... Enfin presque.

48-L'apéro

 

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10 janvier 2020

The Workshop - More Conversation With The Drum

Attendue depuis la prometteuse alliance avec ses compères de polyrythmie installés au sein du Workshop, la suite de Conversation With the Drum menée par le saxophoniste Stéphane Payen ne nous exempte pas de surprises.
Justement appelée More Conversation With The Drum, cet album paru chez Onze Heures Onze et qui commence par un très doux « Adèle » laisse entendre des timbres nouveaux : rien ne doit laisser penser que le Workshop est une structure fermée, et c’est la guitare de Nelson Veras et le baryton de Bo de Werf qui l’affirment, vite rejoint par une orgie de batterie.
Une sur chaque canal : le gauche pour l’habitué Vincent Sauve, le droit pour le nouveau venu Thibault Pierrard, déjà entendu avec le trompettiste Olivier Laisney. De quoi ajouter de la complexité rythmique et des conversations à baguettes rompues. Une complexité qui ne décourage pas la fluidité qui caractérise ce Workshop…
La légèreté de Payen aux prémices de « Nine to Hate » et le jeu rieur des batteurs font tout pour se faire le plus lumineux possible. Ce morceau était déjà dans le disque précédent ; gonflé avec les nouveaux venus, il prend davantage d’ampleur et d’inventivité. La basse électrique de Guillaume Ruelland lourde mais agile n’y est sans doute pas étrangère.
On retrouve dans la force de frappe de cet orchestre une démarche que Payen avait déjà utilisé dans Thôt. La stratégie de l’agrandissement comme un jeu de Lego, pour friser le grand format mais surtout offrir une pluralité des voix qui va plus loin que la simple densité. L’explosif « Little Thing To » en est une parlante illustration. Extrait du répertoire de Thôt, ce morceau est une recherche gourmande où les soufflants sont comme un roulement à bille qui entraine une rythmique inexorable et pleine de chemin de traverses.
Le jeu de chat et de souris de Veras et Ruelland, les slaloms et les unissons divers de Payen et Laisney, les claves en forme de ponctuation de Sauve sont autant de petites entropies qui s’inscrive dans une lecture plus free du répertoire habituel de ces protagonistes.Car c’est peut-être la surprise la plus réjouissante de ce beau deuxième volet de ces conversations. L’héritage Colemanien ne se limite pas à Steve, écrivait-on dans la précédente chronique.
Ce nouveau disque nous le confirme. « OND » est une référence directe à Old and New Dreams, avec la trompette conquérante qui s’insère dans les entrechats de l’alto pour mieux avancer de front avec le baryton de De Werf après une avalanche de percussions. De la même façon, « Ornette Like » qui lui fait suite ne laisse planer aucun doute. On peut être donc branché sur le courant alternatif, tendance Ornette et tendance Steve ?
Il y en aura sans doute quelques-uns pour s’en étonner, mais c’est une direction logique, et formidablement bien illustré par Stéphane Payen et ses amis : une musique ouverte sur le monde qui en écoute toute les palpitations et sait les transcrire avec une beauté mystérieuse, voilà qui caractérise les deux Coleman. Une réussite, et même mieux, un jalon paré d’une vraie universalité.

29-Laisney

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08 janvier 2020

Fred Marty & Nicolas Souchal - Saillances

Fred Marty est un phénomène, un habitué des duos, même si nous l’avions particulièrement apprécié en solo, avec cette approche très personnelle de la contrebasse, avec ses objets et ses morceaux de bois qui donne ce son si particulier à son jeu.
On se souvient d’un récent avec l’étonnante Irène Kepl, le revoici dans des terrains plus connus. Des amitiés, même, avec le trompettiste Nicolas Souchal, du collectif Musique en Friche, dont on est heureux d’avoir des nouvelles, après les avoir laissé en quartet avec des arbres et du vent.
Souchal, on le connaît bien aussi. Il est de ceux qui ont hissé le Pavillon Rouge chez Fou Records, et il fait partie de l’indispensable ARBF de l’ami Yoram Rosilio. Sa rencontre tout en Saillances avec Marty est donc de cette famille, libre, et intense.
Saillances est un disque qui porte bien son nom, qui aime les lignes de crêtes, les replis, les concrétions. « Telluriques » en est un magnifique exemple, pendant que la trompette malaxe l’air comme s’il s’agissait d’une glaise, la contrebasse tressaute, cogne sur différents objets posés là comme des obstacles propices au rêve. L’intensité varie, revient ou s’abandonne. Lorsque la trompette vocalise, c’est comme une sirène d’alerte, où une percolation vers de nouveaux espaces, défini peu à peu par un geste circulaire de l’archet. Ces espaces sont de pures chimères, mais ils prennent corps au fur et à mesure. Se densifient jusqu’à prendre corps, et surtout volume.
Il y a une vraie fusion entre les deux improvisateurs. Des lignes qui ne se contentent jamais d’être parallèle, même dans le plus doux « Répercussion » qui rebondit comme des gouttes d’eau salée dans une stalagmite. On est ici dans l’infiniment petit, dans une sorte de macrophotographie du son qui peut se permettre d’exposer tous les détails. Les cordes de la contrebasse vibrent comme de la chair ou du sable, chaque embrassade d’embouchure est un nouveau cratère.
Et donc une nouvelle montagne à gravir dans le microcosme
Mais il n’y a pas de volonté de destruction, ou de renversement de quoi que ce soit. Au contraire, il y a une construction naturelle, minérale, inexorable qui lui confère quelque chose de sauvage mais de nullement agressif. La musique de Souchal et Marty s’impose comme s’impose le vent, par sa simple présence. Voilà pourquoi, malgré l’apparent aridité des débuts, Saillances paraît si intime et doux.
L’ami Guy Sitruk sur Citizen Jazz parle d’une musique qui vieillit comme le bon vin. La métaphore est différente, le processus est le même : une construction patiente, qui ne doit sa finesse qu’à des détails en apparence invisible mais auxquels le duo décide de s’attacher dans des morceaux très courts dans lequel il fait bon plonger tête la première. Seul « Affins » est plus long, mais c’est un nécessaire processus de maturation. Elle est lente et drapée, comme une couche de sédiment. Archet et souffle s’étreignent, ne font qu’un et bourdonnent avec une grande douceur. C’est ce qu’il ressort de ce beau disque, qui vous happe totalement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Penne

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31 décembre 2019

Les 10 albums de la décennie 10

Voici donc le résultat de la percolation des cinquante disques en une série de dix, forcément injuste. En fait, il aurait fallu une série de douze pour que je sois pleinement satisfait. Mais la règle c'est dix... Preuve que la décennie a été riche en coup de coeur. En revanche, et contrairement à mon habitude, je suis capable de n'en citer qu'un. C'est le Echo Echo Mirror House de Braxton, qui a absolument chamboulé la grammaire musicale sur cette décennie. Une décennie exaltante, pleine de surprise et avec une réalité qui n'est ni un choix politique, ni une posture : il y a de plus en plus de femmes dans nos musiques, et qu'est-ce que c'est bien !

 

Cholet/Kanzig/Papaux Trio + Arsys Bourgogne + Elise Caron - L'Hymne à la Nuit

Matana Roberts - Coin Coin Chapter 2 Mississippi Moonchile

La Pieuvre & Grand Circum Orchestra - Feldspath

György Szabados & Joëlle Léandre - Live at Magyarkanizsa

Orchestre National de Jazz Olivier Benoit - Europa Berlin

Anthony Braxton - Echo Echo Mirror House

Joëlle Léandre 10 - Can You Hear Me ?

Guillaume Grenard - Dark Poe

Tomeka Reid Quartet - Old New

Mary Halvorson Octet - Away With You

 

Et une photo qui a absolument tout à voir ;-)

brax