Sun Ship

13 janvier 2017

Magic Malik & Ensemble Op.Cit - Pavages pour l'aile d'un papillon

C'est un projet ambitieux que ce Pavages pour l'aile d'un papillon, où l'on heureux de retrouver la flûte de Malik Mezzadri, tout autant que sa voix et surtout son écriture. Il y avait longtemps ; ou du moins, il nous tardait de le retrouver dans un de ces projets très raffinés dont il est capable, mélangeant à l'envi l'écriture contemporaine et l'improvisation tout en n'écartant pas une certaine forme de transe, ou plutôt d'abandon qui s'exprime tout autant dans ses célèbres psalmodies que dans cette sensation aérienne, légère, batifolante qui caractérise ses recherches.
Le papillon, tout est là. A la fois éphémère et magnifique, versatile et évanescent, il baguenaude de l'un à l'autre des états tout en gardant un chemin bien précis.
C'est ce qu'on entend dans cette pièce unique écrit pour le quatuor Op.Cit dirigé par Guillaume Bourgogne. Le quatuor est accompagné de fidèles de Magic Malik : Fred Escoffier au piano, aperçu entre autre avec Fabrice Martinez, Brice Berrerd à la contrebasse et Emmanuel Scarpa à la batterie (Radiation 10) dont on a adoré récemment Invisible Worlds, qui peut s'écouter alternativement avec ce Pavages pour l'aile d'un papillon tant on sait y trouver un certain cousinage.
Mais l'ensemble Op.Cit. n'est pas non plus très éloigné du monde de la musique improvisée. En 2011, ils avaient sorti sur le label Forge (Grenoble) un disque autour des Folk Songs de Berio agrémenté de compositions de Scarpa et Escoffier. On peut en déduire une certaine habitude de travail en commun, d'autant que la violoniste Amaryllis Billet a récemment enregistré avec Fenêtre Ovale (Eve Risser, Joris Rühl) l'un de ces disques inclassables qui sont à mi-chemin sans être à la demi-mesure.
Malik explique parfaitement bien, dans les notes de pochette de ce disque publié par le label du collectif Onze Heures Onze, sa démarche, qui paraît parfaitement limpide tout au long des 37 minutes du morceau : un pavage, c'est à dire une imbrication non-invasive entre un quatuor à cordes qui par l'écriture de partitions graphiques ou non restitue une forme d'improvisation et un trio d'improvisateurs corseté par les systèmes créatifs du flûtiste, à commencer par ses fameux XP dont il a étudier toutes les possibilités à l'aube de la décennie.
Au milieu, Malik butine, passe de l'un à l'autre, ouvre le morceau par une incantation flûte/voix dont il a le secret, vite rejoint par les cordes. Il s'unit avec le violoncelle de Nicolas Cerveau et l'alto de Manon Ténoudji avec lesquelles il se lance dans quelques jeux de masques. Il laisse les violons de Billet et de Céline Lagoutière s'échapper pour relancer l'unicité du quatuor auquel le compositeur tient énormément.
Il faut attendre le premier tiers du morceau pour que s'ajoute le traditionnel trio piano/basse/batterie qui entre en scène sans rupture ni opposition. Dans la fluidité de l'échange, après une note tenue, on passe un relais. C'est un pavage, là encore. D'un monde, l'autre. Mais l'ancien s'inscrit dans la durée, en trame de fond comme une persistance auditive. Sur le devant, seul Malik reste, comme un trait d'union. Cela donne une atmosphère presque hallucinogène, renforcée par les tutti, qui témoigne surtout d'une grande douceur. Par la suite, le morceau évolue avec cette même insouciance, jusqu'à s'approcher du blues, dans la contrebasse de Berrerd.
L'oeuvre de Malik Mezzadri tient du papillon cette vivacité qui n'a pas besoin d'expliquer sa joliesse ; c'est en scrutant plus attentivement qu'on devine la grande complexité des motifs. Une belle réussite inclassable, comme on les aime, avec cette sensation de transformation continuelle et sans aucun souci des barrières.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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05 janvier 2017

Raphaël Malfliet - Noumenon

Le label de Brooklyn Ruweh Records est toujours source d'étonnement. Voici à peine un an que ces pages l'évoque, mais il a déjà pris une place à part, tant la musique qu'il propose est troublante, riche, à la fois exigeante et foncièrement charnelle, qui parle immédiatement aux sens.
Le Noumenon du bassiste belge Raphaël Malfliet n'échappe pas à la règle. Installé depuis quelques années à New-York, l'anversois fréquente une scène où l'expérimentation n'est pas un vain mot, puisqu'on a pu le voir notamment avec Pascal Niggenkemper ou Michael Attias. Son approche instrumentale est physique sans être musculeuse, sa basse est garni d'objets ou d'archet pour en étendre les possibilités, à l'instar de "Arcana" où la basse se lamente comme une sirène lointaine, à la fois douce et languissante, dans un contexte très onirique.
Une sirène qui ne se laisserait pas faire et serait prête à affronter, même fugacement, le chaos.
Il faut dire que le bassiste est bien accompagné. On le retrouve en trio avec deux musiciens que nous aimons particulièrement par ici, le guitariste Todd Neufeld (patron du label Ruweh, membre du Andromeda d'Alexandra Grimal) et le batteur Carlo Costa qu'on a aimé aux côtés de Jean-Brice Godet ou de Frantz Loriot, Mais surtout dans son orchestre Acustica, dont on peut ici reconnaître quelques rhizomes : les textures travaillées qui ne rechignent pas au silence, les instruments qui s'emparent de la structure physique, presque minéral du son pour sculpter le moindre relief... Voici un disque qui nous emmène irrémédiablement vers l'ailleurs sans une débauche de moyens extravagante.
Certes les instruments sont travaillés dans leur structure même. Si les morceaux sont souvent longs, permettant d'installer un climat et de le laisser recouvrir le silence comme du sable, il y a parfois quelques brêches où les sons proviennent de sources inconnues. Ainsi "My Name", ou un orage électrique se débat dans un remue-ménage cliquetant de rythme est l'occasion d'entendre une voix lointaine, comme des interférences articulées, sans doute un dictaphone qui interfère avec les micros internes des guitares.
Une manière de rappeler que si tout est lent et méticuleusement pesé dans le disque, une montée de fièvre, quelques sueurs acides sont toujours possible.
Neufeld et Costa sont dans leur élément, la guitare est douce et chaleureuse, s'empare de quelques mélodies simples que le bassiste noircit du son très rond et percussif, comme pour donner de la perspective. Le batteur quant à lui joue énormément de son métallique, que ce soit des crépitement de cymbales ou toutes sortes d'objets percussifs qui évoquent des ondées passagères et inattendues. Parfois il y a des accès de rage, contenue et explosive, qui souligne à merveille la précarité de la quiétude environnante.
Malfliet est indéniablement influencé par des musiciens contemporains comme Stockhausen ou Ligeti. C'est dans le magnifique "Kandy" qui ouvre l'album qu'on le perçoit ; tout n'est que perception d'ailleurs dans cette structure où chaque timbre évoque un élément, qui se nourrit de son environnement et des sons produits à proximité. Il en résulte une atmosphère presque impressionniste, une brume qui laisse apparaître quelques formes qui ne se laissent pas découvrir. C'est une belle expérience offerte par un musicien que l'on ne pourra pas taxer de kantien.
Son noumène ne semble avoir aucune limite, et nous offre l'occasion de se laisser happer par la béance de l'inédit.

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30 décembre 2016

Ingrid Laubrock - Serpentines

Avec Ubatuba, Ingrid Laubrock avait entamé une mutation qui semble irréversible.
La musicienne allemande, renommée pour son Anti-House ou encore pour son trio avec Tom Rainey et Mary Halvorson, ce sont de saxophone à la fois chaleureux et légèrement écorché recherche les associations inouïes et les constructions complexes. Elle délaisse même la primauté du jeu pour celui de la direction où les relations particulières entre chaque musicien est la base d'un jeu d'assemblage à la fois abstrait et indiscutable qui tient du jeu de mouvement.
Sur Serpentines, son nouvel album avec un septet inédit (même si le tubiste Dan Peck est toujours fidèlement là), les deux parties de "Pothole Analytics" qui ouvrent l'album en sont de parfait exemple ; le jeu minimaliste et atonal semble passer d'un musicien à l'autre comme une balle qu'on reprend de volée.
Il y a quelques pas de deux, et même des crunches endiablés pour se disputer le passage, mais ce sont des instants très joueurs. La trompette de Peter Evans, habitué à animer Mostly Other People Do The Killing est particulièrement en pointe lorsqu'il s'agit de férailler avec le ténor ou le soprano de Laubrock. Il ne rechigne pas non plus à se lover entre les cordes de la joueuse de koto Miya Masaoka. Pour le reste, il laisse Dan Peck et le pianiste Craig Taborn s'occuper du travail discret mais indispensable de l'amalgame entre toutes ces petites cellules qui pourraient, sans cela, sembler totalement éparpillées.
Masaoka est certainement la grande trouvaille de cet album, avec l'électronicien Sam Pluta qui a souvent joué avec Peter Evans et agrémente l'album de sons inédits. Le koto a ceci d'inédit qui apporte des sonorités finalement peu éloignées de ce que Mary Halvorson peut proposer par ailleurs chez Laubrock.
C'est cependant une couleur différente, qui prend même des atours tout à fait poétique sur le long "Serpentines" qui clôt l'album sur une forme d'apaisement et de concorde entre Taborn, Laubrock et Masaoka.
Serpentine colle bien à cette musique d'Ingrid Laubrock. Elle cherche, elle louvoie, elle entame des virages inattendus, mais jamais elle ne se semble se perdre. La saxophoniste garde cette attitude qui fait sa renomée depuis plus d'une décennie.
Celle d'une musicienne qui trace sa route sans hésiter mais en serpentant, en prenant son temps, en négociant avec la plus grande attention chacune des trajectoires qui sont soulignées avec beaucoup d'à-propos par la batterie de Tishawn Sorey qui privilégie le relief et la sculpture plutôt que la pulsation. "Squirrels" est ainsi l'occasion de petites explosions sporadiques qui viennent à former un tout implacable mais résolument mouvant.
Certains pourrait songer que tout ceci est froid et cérébral. Ce disque démentira ce trait qu'on est en droit de trouver franchement injuste. Ingrid Laubrock fait partie de ces musiciens à la discographie sans accroc. On pourrait même avancer que si Anti-House était un exemple de musique centripète, qui ramenait tout vers le noyau, Serpentines  est une définition du centrifuge, qui projette vers l'altérité.
Anti-House, nous l'écrivions, est la maison de Laubrock. Ici, elle va visiter le vaste monde, en quelque sorte.
On est ravi de la voir perdurer dans cette voie que l'on peut largement attribuer à son travail au long court entamé avec Braxton, qui a tendance a s'accélérer avec le temps et à infuser sa musique avec bonheur. Ainsi, "Chip in Brain" est le sommet de cet album s'y réfère à petite touche, notamment lorsque Pluta vient altérer de sons puissants et transcendants une passementerie subtile.
On est ravi de cet album joliment versatile et joyeusement serpentin. Encore une grande réussite d'Intakt Records.

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25 décembre 2016

Emmanuel Scarpa - Invisible Worlds

C'est un projet troublant, et forcément excitant que nous propose le batteur Emmanuel Scarpa avec Invisible Worlds, paru sur le label COAX Records et qui regroupe un orchestre aussi étourdissant que surprenant par sa diversité, d'Anne Magouët au chant à Olivier Lété à la basse électrique en passant par Marc Ducret qui croise la violoncelliste Noémie Boutin (celle là même qui signe, en passant, un très bel album classique chez nos amies de NoMadMusic).
Etonnant Scarpa, batteur aussi discret qu'il sait être tonitruant et qui anime depuis de nombreuses années la rythmique complexe de Radiation 10, dont on retrouve ici quelques traits, notamment dans la construction extrêmement huilée de "... They Are Getting Through", où la guitare nerveuse et obsessionnelle de Julien Desprez, accompagné du saxophone de Pierre-Antoine Badaroux qu'on attendait pas forcément dans ce domaine, vient percuter de plein fouet la tournerie commune de Boutin et de Sylvaine Hélary, aussi aérienne que l'électricité peut-être tellurique.
Très vite, dans ce disque extrêmement scénarisé qui conte une histoire chorale de rencontre impossible, on voit apparaïtre en filigrane toutes les collaborations de Scarpa. Radiation 10, nous venons de le dire, qui explore une musique complexe et très écrite, qui tangue parfois au près des rivage contemporain mais se pare de quelques atours très anciens, notamment lorsque la mezzo-soprano Anne Magouët vient préter sa voix au fantomatique "At The Same Time". Puis on se souvient que Scarpa fait partie du trio de Sylvaine Hélary, ou encore qu'il a croisé Ducret avec Umlaut et Desprez avec Phil Giordani.
Il en résulte un mélange détonnant aux franges de toutes les marges, qui peut passer tour à tour d'une musique répétitive et languissante ("A Loner of Desolation Peak") au charme crépusculaire à un soudain accès de rage ("A Man in a Crowd", qui rappelle que la puissance du rock ne mets pas longtemps à bouillir dans les veines.)
On passe de l'un à l'autre sans rupture et même avec un certain naturel, comme cet orchestre qui, individuellement comme collectivement n'accepte pas d'être mis dans des cases. On y entend beaucoup de choses en effet, et même des reliefs de jazz-rock bien assimilés et débarassés d'inutiles fanfreluches.
On pense de loin en loin, à ce que Ducret a pu proposer dans Tower : cette sorte d'entre-deux, de zones à défricher qui décide de ne pas trancher entre méticulosité et énergie brute... Et qui s'offre même des moment de douceur carénée d'acide, à l'image de "Tangible World" où le travail des timbres, amalgamés par l'archet de Noémie Boutin qui fouille au tréfond de l'âme sans verser une seule seconde dans l'émotion de surface.
Outre la grande implication de l'orchestre qui éclaire le disque, c'est l'approche de Scarpa qui le rend assez unique. Le batteur n'est pas omniprésent, il sait s'effacer. Bien sur, il croise parfois le fer avec l'électricité contondante de ses comparses, mais il sait aussi donner vie à cette histoire et à la musique qu'il porte sans s'obliger à mettre le rythme en avant. C'est un projet très abouti que nous propose encore une fois le collectif COAX. On y adhère parfaitement.

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20 décembre 2016

Sophie Agnel & Daunik Lazro - Marguerite d'Or Pâle

C'est une belle rencontre à laquelle nous convie Jean-Marc Foussat et Fou Records. Mais comment pouvait-il en être autrement, au regard des forces en présence ?
Marguerite D'or Pâle, enregistré à l'occasion d'un concert à Moscou relient deux improvisateurs qui aiment travailler le coeur du son avec patience et opiniâtreté. Deux musiciens qui ont su fouiller leur instrument pour en connaître chaque palpitation, chaque grain, chaque caresse.
Sophie Agnel n'est pas seulement cette formidable musicienne de l'ONJ d'Olivier Benoit, où elle apporte  cette palette sonore rare dans un tel orchestre. On évoquait son travail avec Olivier Benoit (toujours) sur REPS, mais que ce soit avec Catherine Wodrascka ou avec Phil Minton, elle a une relation au piano qui ne peut pas se limiter au clavier : elle frappe le bois ou pince les cordes, elle y dépose de nombreux objets bondissants ou assourdissants, mais sait aussi faire siffler les cordes comme des cymbales qu'on frotte tutoyant une stridence qui emplit l'espace et peut même s'installer dans une forme d'agressivité. 
Dans "Bbystro!", morceau assez court à l'image de l'ensemble du disque, la rapidité d'execution, tout comme la force de frappe en témoigne : ce n'est pas de la démonstration inutile ou un rapport violent. C'est un afflux sanguin, un souffle de vie.
On connaît Daunik Lazro pour ces nombreuses collaborations, et comme nous avons pu le voir, une ressortie avec Joëlle Léandre et George Lewis sur le même label cette année a été distingué dans l'habituel florilège de l'année ; Lazro sait jongler avec le chaos ou s'immiscer dans chaque souffle pour mieux le teinter de sa personnalité. C'est sans doute ainsi qu'il excelle, la plupart du temps au saxophone baryton mais ici parfois aussi au ténor, qu'il traite avec plus de pugnacité.
On a pu voir Lazro, avec Benjamin Duboc notamment, chercher l'épure. Sophie Agnel, en solo, est une habituée de cette démarche.
Travailler le son jusqu'à son essence. Cest ce que l'on retrouve ici à chaque extrémité de l'album. Grâce à la pianiste Sophie Agnel, sur "Avec Ki", le silence est à peine troublé par le tanin d'un souffle et le cliquetis incertain d'un piano altéré. Ils s'imprègnent presque inconsciemment d'une langueur slave, et d'un propos presque chambriste, à peine secoué par quelques grondements de saxophone. C'est une atmosphère que l'on retrouvera sur "Ochi Chornye", en toute fin d'album, qui confère à la prestation du duo une apparente douceur.
Elle n'est qu'illusion, puisqu'en un instant, tout peut se disloquer dans un chaos aussi puissant que sporadique.
Il en va de la musique du duo comme de leurs instruments ; derrière la patine et le vernis se cache de terribles tempêtes et des déflagrations de bois et de métal dont on ne sait pas toujours bien à qui ils appartiennent.
C'est le cas de "Cat's Shoe", où au cri du saxophone vient répondre la stridence des cordes. Le duo agit comme en écho, une manière de percer au plus profond du ressenti de l'auditeur, comme il le font au tréfond de leurs outils. Une forme de métonymie s'installe, troublante.
C'est le sillon dans lequel pousse les marguerite d'Or Pâle. L'alchimie des improvisateurs en liberté dans ce Moscou printanier qui évoque le dégel et le retour d'une flore vivante et exubérante.
De quoi rendre joyeux.

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15 décembre 2016

Frank Zappa - Little Dots, Chicago '78, Meat Light

On pourrait penser que c'est l'approche de noël qui accélère les choses chez Zappa Records. Plus sérieusement, c'est sans doute le vaudeville familial en cours depuis la mort de Gail Zappa qui précipite la course en avant qui caractérise la période récente de sortie. Pensez donc : en 2016, ce ne sont rien moins que sept album qui ont fait l'actualité du maître moustachu, mort il y a 23 ans : Zappa is dead, but his music smells nice...
Et si parmi la série il y a des compiles, ou des disques plutôt réservés au exégètes, on ne peut que remarquer que ce qui sort du coffre-fort de Laurel Canyon (The Vault) ne peut toujours pas être considéré comme un fond de tiroir. Il y en eut, sans doute, sur la fin des années 2000. Mais depuis dix ans, les trésors qui paraissent ne contribuent à la dépression que des comptes en banque des fans. Dépression qui s'accélère depuis 2013 de manière assez vertigineuse.
Dans la catégorie « pour exégètes », on commencera par The Crux of The Biscuit, disque assez contrasté qui reprend la genèse d'Apostrophe(') avec un mélange d'interviews et de morceaux qui s'il s'inscrit dans une continuité conceptuelle cher à l'auteur ne semble ni être une porte d'entrée, ni une pierre indispensable à l'édifice, voire à l'édification des masses.
Autre Project/Object (pour faire simple, un documentaire sur les étapes de la construction d'un album, voire des version différentes, ou des contextes mono/stéréo...), Meat Light est sans doute beaucoup plus intéressant dans ce qu'il expose d'Uncle Meat. C'est bien sur l'une des oeuvres les plus importantes de Zappa, l'une des plus complexe aussi.
Eprouver le travail des Mothers of Invention ainsi précisé en un triple album est une pièce de choix. Retrouver par exemple le pressage original du vinyl, avec ce sentiment de progression peut être plus absent sur le pressage CD des années 90 (reconduit à l'identique en 2011) est très enrichissant. Et puis il y a dans les deux CD suivants des titres qui à eux seuls méritent qu'on s'y arrêtent.
C'est le cas notamment des différentes approches de « Project X », qui se retrouvent notamment sur « Project X Minus 5 » dans une version altérée, avec un instrumentarium différent qui permet de juger avec une grande acuité de l'influence de compositeurs contemporains comme Varèse (évidemment), Cage, Ligeti ou surtout Nancarrow. A côté de cela, les morceaux nouveaux et délicieusement rocailleux comme « Whiskey Wah » ou plus encore la version single de « Dog Breath Variations », une véritable découverte avec son riff de guitare délicieusement sale sont des morceaux de choix à conseiller sans hésitations à ceux qui ont ce virus taraudant qu'est la zappaïte aigue.
Courage, nous pouvons ouvrir un groupe de parole.
Mais les pièces de choix de ces sorties résident absolument dans Chicago '78 et Little Dots.
Le second est un trésor qui documente sans doute comme jamais ce Little Wazoo qui était un fantôme dans la discographie du maître, et qui grâce à Imaginary Deseases et donc désormais Little Dots se voit prendre corps. C'est fou, parce qu'on aurait pu imaginer que les deux disques fasse un double, car la période est identique (d'octobre à décembre 1972) et le line-up aussi, avec ses airs de brass-band qui est capable de passer en une seconde du blues à la musique contemporaine sans qu'on s'aperçoive de la moindre guipure.
Mais il y a une réelle différence : Little Dots est puissant, goguenard et virtuose. Zappa plonge avec un réel plaisir dans son background Rythm and Blues, sans doute plus que dans Imaginary Diseases, qui était plus savant, jouait plus sur l'alchimie des timbres que sur leur ébullition.
Le son, issu d'un 4-pistes est parfois un peu crade, sans que ce soit réellement gênant parce qu'il y a pas mal de détail, et surtout parce que l'orchestre emporte tout. Les deux trombonistes (Bruce Fowler et Glenn Ferris) sont ahurissant de justesse et de puissance. Ils sont, avec le tubiste Tom Malone l'axe du blues autour duquel la guitare de Zappa s'enroule. Il y a sur « Kansas City Shuffle » une joie de jouer assez directe, de laisse la part belle à l'énergie et au souffle. Quelque chose qu'on retrouve sans doute sur la mythique tournée de 1988.
C'est sans doute, avec Chicago 78 , la surprise inattendue de la Zappa Family Trust...
Chicago '78 est l'un de ces concerts intégraux dont on nous gratifie depuis un certain temps. J'avoue m'y perdre, puisqu'on pourrait imaginer que cet événement aurait pu se retrouver dans la collection des Road Tapes. Peu importe, ne boudons pas notre plaisir : ce concert à Chicago, enregistré en septembre 78 est un pur moment de jubilation. Situé à mi-chemin entre chemin entre Sheik Yerbouti (reprise énergique de « Dancin'Fool », très rock avec Ike Willis en second guitariste et Vinnie Colaiuta à la batterie, bien secondé par les percussions d'Ed Mann) et Joe's Garage (on appréciera le happening « Paroxysmal Splendor » ou se mélange « I'm a Beautiful Guy » et « Crew Slut » avec quelques miettes de Greggery The Peccary), le groupe réuni par Zappa est à forte dominante électrique, mais semble capable de tout jouer... Voir ainsi, dans le morceau précité les rythmiques sud-américaines décalées, chassées par les frappes électriques de la guitare.
Déjà documenté par le roboratif Hammersmith Odeon, en février 78, cette période charnière dans la carrière de Zappa est beaucoup moins légère que ce que l'on pourrait penser. On reste étonné que ce concert semble sortir de nulle part ; au regard de sa qualité intrinsèque, on aurait pu imaginer une connaissance déjà précise de l'événement. Mais même sur les You Can Do That On Stage, 78 n'est pas sur représenté. Et Chicago, absent.
C'est dire la surprise.
Le point culminant de ce concert reste la reprise très longue, mais jouissive, de « Don't Eat The Yellow Snow » qui est une sorte de précipité de tout ce qui pouvait être enthousiasmant dans un concert de Zappa : la théâtralité, les allers-retours constants entre les genres, les explosions soudaines de virtuosité, la rigueur rythmique et le mauvais esprit. On adore. Ce disque est indispensable !
Qu'une chose soit claire : on peut toujours penser qu'on attrape les obsessionnels de Zappa avec du vinaigre ; c'est pas choquant, puisqu'en partie, c'est vrai. Mais ce qui sort sur la période est exceptionnel. Il faut donc s'y précipiter.

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12 décembre 2016

Les meilleurs disques 2016

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2016, fort des plus de cent chroniques réalisés ici et la centaine de chroniques proposé à ce cher Citizen Jazz, qui fête cette année ses 15 ans. Il a du passer sur les platines (les, puisque figurez-vous qu'on reçoit de plus en plus de vinyls). C'est un constat, il y a beaucoup de disques. Et c'est un autres constat, il y en a toujours des bons.
De partout, et beaucoup.
Musicalement, il y a eu de belles choses. L'explosion d'un musicien comme le violoniste Frantz Loriot, qui est vraiment le musicien de l'année, avec de nombreux disques inscrit dans cette liste. La confirmation aussi de musiciens de cette famille incroyable autour d'Anthony Braxton qui a, avec Echo Echo Mirror House, créé un nouveau langage absolument ébouriffant ; Mary Halvorson et Taylor Ho Bynum ont eux aussi poser des jalons formidables. Ca a été fort dur de faire cette sélection. Sans doute la plus dure de ces dernières années : sans doute y-a-t-il eu moins de grands disques qu'en 2015, mais la trentaine qui est sorti du lot était vraiment homogène.

Voici donc la liste :

Sylvain Darrifourq – In Love With Théo & Valentin Ceccaldi

Frantz Loriot & Christoph Erb – Sceneries, Frantz Loriot Systematic Distorsion Orchestra – The Assembly, Frantz Loriot Manuel Perovic Notebook Large Ensemble – Urban Furrow (musicien de l'année)

Sarah Murcia – Never Mind The Future

Guillaume Grenard – Nadja Sextet

Joëlle Léandre 10 – Can You Hear Me ?

Elise Caron & La Malenas – Orchestrales

Mary Halvorson Octet – Away With You

Anthony Braxton Echo Echo Mirror House

Orchestre National de Jazz – Europa Rome

Taylor Ho Bynum – Enter The PlusTet

La meilleure Re-issue 2016 : Daunik Lazro / Joëlle Léandre / George Lewis - Enfances

Meilleur concert 2016 : Les 10 ans de Papanosh 2016

Un mot aussi pour dire que dans quelques jours paraîtra PASSAGE EN REVUE, la revue exceptionnelle des quinze ans de citizen Jazz. Il est encore possible de l'obtenir en tentant une souscription de dernière minute. Vous ne le regretterez pas : ce travail d'équipe, collectif, nous a pris plus de sept mois. C'est une grande fierté, et c'est rare, mais je pense qu'elle n'est pas mal placée...

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07 décembre 2016

Eve Risser White Desert Orchestra - Les Deux Versants se regardent

Ce projet d'Eve Risser vient de très loin. Pas seulement parce que les contrées Qu'elle visite avec son White Desert Orchestra sont des paysages lunaires qui n'existent que très peu sous nos latitudes, mais aussi parce que cela fait des mois que ce disque couve, qu'il revient comme une obsession dans le jeu et la trajectoire on ne peu plus rectiligne de la pianiste.
Autant le dire tout de suite, afin de ne ménager aucun suspense, le résultat est à la hauteur de l'attente, et j'endosse absolument ce qu'écrit mon camarade Matthieu Jouan dans Citizen Jazz. C'est un disque qui vient de loin parce qu'il s'est laissé le temps et laisse le temps à ses musiciens d'installer un climat à la fois aride et luxuriant. Chaque son, chaque frottement est à l'origine d'un véritable écosystème que Risser organise avec un talent scénaristique évident. Il puise ses racines dans une esthétique multiple et complexe qui va de la musique contemporaine aux expérimentations électro-acoustiques tout en gardant les nutriments d'orchestres où Risser s'est épanoui. On pense notamment au Vision 7 de Pascal Niggenkemper dans un morceau comme "fumeroles".
Mais Eve Risser avait de son côté préparé le terrain avec Des Pas dans la Neige, son solo tout en épure proposé l'an dernier. C'est en partie le décor de fond dans lequel s'ordonne ce tableau.
Les Deux Versants se regardent, longue procession de dix pupitres dans un environnement balayés par les vents et ensoleillé jusqu'à l'éblouissement est de ces disques qui vous assoit. Mieux, il n'a nul besoin de brutalité pour le faire : il emplit simplement l'espace  avec majesté et immuabilité. Il est, à l'instar des montagnes que l'on observe de la vallée ou à l'inverse du bord du précipice.
A la naissance de la gorge, entre les deux versants de la faille ; l'écrit et l'improvisé, intimement entrelacé, l'un ne pourrait pas exister l'un sans l'autre. Ils se répondent comme l'écho, entre le trombone de Fidel Fourneyron et la clarinette basse tellurique d'Antonin-Tri Hoang.
Il est pourtant difficile de ressortir une individualité de cet orchestre, dont les noms sont parmis ceux que l'on cite le plus souvent en ces pages. C'est la dynamique d'orchestre qui saisit à la première écoute d'un album où l'on constate une forte présence de musiciens proche du Coax Collectif. A commencer par le trio Sylvain Darrifourcq / Fanny Lasfargues / Julien Desprez qui formait le groupe Q, quelques années auparavant. On ne retrouve pas la rage de cet orchestre ici, mais certaines griffures érodent l'ensemble avec la même ardeur, et c'est une base souterraine, un noyau sur lequel Risser s'appuie beaucoup.
Bien sûr des individualités sont notables. il y a la chaleur de la trompette d'Elvind Lønning qui émerge du sol comme des geysers sur la longue pièce qui porte le nom de l'album. Evidemment, il y a le basson de Sophie Bernardo qui joue à merveille la complémentarité des timbres dans un orchestre où les six soufflants dominent. Son entente avec Sylvaine Hélary notamment sur "Earth Skin Cut".
On pourrait aussi citer Julien Desprez, dont l'électricité figure la main de l'homme, qui terraforme et malaxe la masse orchestrale non à grand coup de boutoirs mais  à force de lentes érosions au milieu des slaps et des pierrailles du piano ("Eclats"). Mais c'est l'orchestre qui compte, son aisance dans un morceau comme "Shaking Peace" où le piano prend les devants, lui qui reste assez en retrait tout au long de l'album.
Nous avons été beaucoup dans le registre minéral, mais c'est exactement la sensation principale : la pierre sur laquelle se pose la mousse, qui subsiste au temps et à son érosion. La pierre qui se polit comme un galet où s'effrite en une multitude de petites pointes. La pierre qui ruisselle, s'épanche, s'éboule. La pierre qui se taille aussi, et peut construire des cathédrales. Eve Risser est une des grandes bâtisseuses de nos musiques ; sa démarche s'inscrit dans une sensibilité assez proche de ce qu'Olivier Benoit peut lui aussi développer avec son ONJ. On notera incidemment que sur les dix musiciens, quatre sont membres des deux dernières moutures de l'orchestre national de Jazz (Risser était de l'ONJ Yvinec). C'est dire l'excellence de la scène hexagonale. C''est réjouissant.
Ce disque est une claque, il est indispensable et addictif. Vous pouvez creuser à la manière des spéléologues, vous y trouverez toujours une cavité nouvelle. Magnifique.

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03 décembre 2016

Halvorson / Delbecq / Ho Bynum / Fujiwara - Illegal Crows

L'excitation qui a précédé l'écoute de Illegal Crowns tenait comme toujours au plaisir presque enfantin de voir se raccrocher les wagons.
D'entendre des musiciens panthéonisés sur le présent clavier se retrouver ensemble.
Non que ce fut étonnant : retrouver Benoît Delbecq avec les trois musiciens américains « braxtonniens » que sont Taylor Ho Bynum, Tomas Fujiwara et bien entendu Mary Halvorson est presque naturel, et propice à une certaine jubilation. Même si ce 18 mai 2014, soit quelques jours après le concert à Tours de Braxton, le quartet joutait pour la première fois, les sphères sont poreuses depuis bien longtemps.
Et que le résultat, où finesse et ouvrage sont partout, est à la hauteur des attentes.
Oui, cette rencontre est naturelle. En témoigne les collaborations anciennes de Delbecq avec John Hébert, le contrebassiste des orchestres de la guitariste, ou encore avec Gerry Hemingway, qui s'il n'a jamais joué avec Halvorson et les autres est ce lien organique avec l'univers braxtonnien.
Ce n'est pas étonnant, d'ailleurs que le pianiste féru de constructions mathématiques soit si proche de cette musique ; mais peut être ne l'avait-il jamais été tant que dans cette improvisation farouche, dense, multiple, que nous propose les trois solistes dans six morceau remarquable de durées diverses.
On en viendrait presque à rêver de quelque chose entre eux-deux. Non ?
Le foisonnement incroyable des architectures éphémères éclate dans « Thoby's Sister », signé de Ho Bynum. Les pôles qui apparaissent au gré du morceau sont d'une solidité qui ne se dément pas : la guitare d'Halvorson, plus acéré que jamais est l'aiguille qui vient tresser des passementeries subtiles, complexes mais sans brisures. La chaleur et l'explosion de la forme reviennent à la paire Ho Bynum/Fujiwara, constamment sur la brêche : le trompettiste est aux aguets, il s'intercale sans cesse dans un motif que le batteur surligne tout en répondant coup pour coup aux perspectives tracées par l'embouchure.
Ce qui se joue sur ce disque fonctionne parfois à front renversé, à la guitare et au piano la structuration, à la batterie accompagnée de trompette, l'enluminure.
Ce n'est pas la première fois qu'on note la proximité entre Ho Bynum et Fujiwara. C'était déjà le cas dans Navigation. Avec Halvorson, ils ont tant de tournées et de formations au compteur qu'il y a comme une télépathie naturelle, qui apparaît ici avec décontraction. Tous les deux ont cette forme de puissance sans acrimonie qui propulse dans bousculer, avec un naturel désarmant (« Holograms »).
On pouvait s'attendre à ce que la triplette Fujiwara/Halvorson/Ho Bynum se trouve sans difficulté, et avec un complicité qui fait le bonheur de « Solar Mail », morceau halvorsonien en diable. Il débute avec ces cycles caractéristiques qui se rapprochent jusqu'à se caler sur un même débit et s'éloigner de nouveau ; il y a une style Halvorson, on ne cesse de le dire. Il est ici entièrement concentré dans ce morceau.
Delbecq est souvent sur le même pas que la guitariste. Après tout, si l'on y prend garde, et c'est le cas avec « Colle et Acrylique », un morceau que Delbecq avait déjà enregistré en trio dans Ink, les deux improvisateurs ont des points communs insensés : même capacité à jouer simple tout en triturant le son de leur instrument, même goût pour les traits rapides, soudains, piquants.
Sur l'incroyable « Wry Tulips », leur entente est telle qu'ils posent comme des banderilles sur un taureau en furie.
La musique d'Illegal Crowns, belle parution de RogueArt qui frappe fort en cette fin d'année, devient alors plus agressive sans pour autant jouer la confrontation.
C'est la force de ce quartet, foncièrement libertaire : chaque individualité a la responsabilité du collectif. Il en résulte un jeu de construction époustouflant et excitant qui assume chaque direction. Le cap est fixé jusque dans l'indécision. Implacable : nous avons ici quatre musiciens au delà des superlatifs. Les couronnes illégales sont pourtant sans équivoque, elle sont ajustées à ces têtes bien faites.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

18-BXL-Taxi

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25 novembre 2016

Nicole Mitchell - Moments of Fatherhood

Il y a toujours une manière optimiste de voir les choses. C'est difficilement envisageable par celui qui tapote actuellement ce clavier, mais c'est possible.
Ainsi, et malgré les récents évènement qui ont coiffé les Etats-Unis d'Amérique dans le sens du -mauvais- vent, avoir des nouvelles de l'Avant-Garde musicale des places fortes du pays nous réconforte. Récemment il y a eu Mary Halvorson, Taylor Ho Bynum va venir et dans un autre registre, Common.
Pour rester à Chicago, La flûtiste Nicole Mitchell vient à son tour ; et ce n'est pas la moins attendue. La dernière fois que nous l'avions évoqué, c'était l'année dernière, pour un trio de figures de l'AACM dont elle fut la présidente. On la retrouve ici sur le label Rogue Art avec un projet très ambitieux mêlant la Great Black Music avec des influences de la musique écrite contemporaine européenne. Une direction qui fut déjà la sienne, sur le même label, avec Arc of O. L'occasion de découvrir son goût pour une écriture chambriste extrêmement élaborée.
Une finesse elle fait également preuve avec son Ice Crystal dont nous avions parlé, mais aussi et surtout de son Black Earth Ensemble, formation a géométrie variable à qui l'on doit de formidables albums dont le présent Moments of Fatherhood est le septième : on retiendra avant tout l'orgiaque Black Unstoppable sorti en 2007 chez Delmark, avec Tomeka Reid et le fidèle saxophoniste David Boykin, que l'on retrouve ici. 
L'orchestre réunit par Nicole Mitchell est double. Ou plutôt, ce sont deux ensemble qui se rencontrent, même s'il se connaissent et s'interpénètrent depuis longtemps. D'un côté, le Black Earth Ensemble, avec Renée Barker au violon et Aruan Ortiz au piano qui complètent. De l'autre, l'ensemble Laborintus, tourné vers la musique contemporaine et créé par la harpiste Hélène Breschand et le clarinettiste Sylvain Kassap. S'y adjoignent le violoncelle d'Anaïs Moreau et les percussions de César Carcopino qui donnent à cette musique une légèreté unique. Enfin, le contrebassiste Benjamin Duboc est en quelque sorte à la césure des deux orchestres; dans ce dialogue transatlantique, il est le liant.
Le câble souterrain qui relie les deux continents, et notamment le piano très rythmique d'Ortiz dans le splendide "Listening", un morceau d'une grande poésie qui se déguste comme un millefeuille tant il y a de strates, de micro-cellules de dialogues entre instruments. Le violoncelle souligne la flûte à qui la clarinette basse donne du relief. C'est à la fois beau et simple, intime et d'une grande sincérité
Moments of Fatherhood a une origine. Il s'agit des images de la figure des droits civiques W.E.B. Du Bois, qui montrait des familles africaines américaines à la fin du XIXe. Une exposition fut présenté à l'Exposition Universelle de Paris en 1900, et la quiétude qui ressort de ces photos a inspiré à Mitchell une musique tendre et délicate où se croisent la malice, l'amour et la douceur ; la paternité dans ce qu'elle a de plus naturelle, qui transparaît dès "Building Stuff" avec les tintements amusés de Carcopino. C'est espiègle mais en même temps, il y a quelques atomes de l'Art Ensemble of Chicago qui flottent dans l'air, avant un époustouflant travail de timbres qui synthétise tout et transforme ces deux ensembles en une seule grande formation insatiable.
C'est ainsi qu'on perçoit que Mitchell étend la paternité à une filiation, une tradition, voire un tribut à ses illustres prédecesseurs et à leurs influences, quel que soit le côté de l'Atlantique. On en retrouve nombres au détour d'un jeu de timbres, d'une rythmique subtilement travaillé, d'une courte digression de harpe ou du jeu sec et profonde de la contrebasse.
Plongez-vous profondément dans "Only One Like Him" où violon et flûte font un pas de deux vite rejoint par le violoncelle avant qu'après moult rebondissement la voix de Mitchell reprenne le thème sur les crêtes du saxophone. l'espace est immense, vertigineux, changeant. Tout est remarquablement conçu pour qu'il n'y ait aucun excès, aucune indigestion.
Les neuf musiciens de Moments of Fatherhood sont capable de faire feu de tout bois, et de se passer le relais ; c'est une sensation que l'on retrouve dans "Explorers" . Du jazz à la musique contemporaine sans qu'on y voit aucune coutures, puisqu'il n'y en a pas dans la fluidité du propos. On s'amuse beaucoup et l'on s'émerveille, comme des gosses.
Et c'est certainement l'un des disques les plus excitant de l'année.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

03-Sunbeam

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