Sun Ship

25 mars 2019

Paris-Londres Music Migrations, une visite

 De passage à Paris pour des raisons familiales, j'ai été voir avec plaisir l'exposition Paris-Londres Music Migrations 1962-1989 avec un plaisir mélangé de joie, de nostalgie et d'une forme de tristesse. Des sentiments mêlés donc, mais qui sont tous un par un extrêmement importants ; tout comme l'est cette exposition.
Il en fallait beaucoup pour que ce blog se ravive d'un point de vue autre que les chroniques strictement musicales, et c'est sans doute cette exposition qui se termine le 5 janvier 2020 (vous n'avez donc aucune sorte d'excuse de ne pas y aller) qui en est à l'origine.
Les raisons sont simples.
J'ai 45 ans bientôt. En 1989, j'avais 15 ans, et entre Les Garçons Bouchers, la Mano Negra, le rap d'ice T et le Ska des Specials, mon environnement culturel et politique était celui de l'antiracisme militants : les campagnes pour Mandela, la mémoire de Steve Biko, l'assassinat de Jean-Marie Tjibaou, le souvenir de la marche pour l'Egalité, les figures des Clash et du carnaval de Notting Hill, les musiques africaines qui perçaient les ondes avant que l'âge et la culture musicale sache faire la différence entre World Music et Sono Mondiale, la découverte d'Areski et de Colette Magny, puis un peu plus tard de Radio Nova et de tous les liens logiques et les raccrochages de wagon (que mon ami Cyrille en soit publiquement remercié) de toutes les musiques que j'écoutais par ailleurs et que -surprise-, j'écoute toujours...
L'éveil politique est venu de là, essentiellement de ces musiques, et redécouvrir dans cette expo à la fois les germes et les fruits (Les années 60 à Londres avec l'arrivée des Jamaïcains, les mobilisations des travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra qui ont permis les dialogues entre les musiques et les traditions, la créolisation de certains instruments, le souffle qui changea totalement les musiques de danse, etc.). La nostalgie aussi : le souvenir de luttes, d'affiches, de certaines musiques entendues dans certains contextes, de discussions avinées improductives et interminables sur l'inanité du reggae, le fait d'être passé à côté de choses, d'entendre Dibango expliquer que la musique africaine traditionnelle est arrivée par les foyers... Mais aussi des impasses faites par les commissaires de l'expo : Magny, Areski et Fontaine, Francis Bebey (on ne peut pas tout mettre).
A l'inverse, la joie des découvertes : Constance Mullando, Vigon, etc.
La tristesse enfin. D'être vieux sans doute, mais aussi de voir dans quel état nous sommes tous alors que nous nous sommes tant battu et nous battons encore. Pour quel résultat politique ? Pour quelles musiques de masse ? De cette perte d'une vision des luttes qui ne piétinait pas les revendications particulières sans mettre à mal le caractère global et -accesoirement- des émissions de télé qui offrait de la vraie diversité, pas simplement quelques visages castés.
Une tristesse qui remobilise ? Commencez par aller voir l'expo !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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16 mars 2019

Naïssam Jalal - Quest of Invisible

Elle nous avait caché ça.
C'est le premier réflexe que nous avons en ouvrant le luxueux nouvel album de Naïssam Jalal et que le piano de Leonardo Montana s'égraine, doucement, détaché de toute sorte de lien terrestre, à peine retenu par les cordes qui claquent de la contrebasse de Claude Tchamitchian pendant que Naïssam cherche à s'envoler, à prendre du champs dans le magnifique "Al Leil", d'une douceur sans pareil.
Lorsqu'elle trouve la brèche, c'est une musique chargée de ses années passées au Moyen-Orient qui s'échappent, mais qui ne s'enferment jamais dans une identité. Elle souffle sur des braises à peine éteintes. Fini la révolte de révolte de Osloob Hayati ? Plutôt mourir ! Non, sur le chemin d'étoile de Quest of The Invisible, la colère se ressource. Elle cherche une sorte de paix intérieure qui permet de ne pas se perdre en combats inutiles.
Elle nous avait caché ça, vraiment ?
Depuis des années, la flûtiste, pour peu qu'on ne l'ait pas rangé un peu trop tôt par habitude, négligence ou fainéantise dans cette musique du Monde, propose un jazz pétri de traditions et d'un certains mysticisme. Certes, elle utilise le ney en surplus de la flute, ses notes s'échappent dans des gammes qui traversent la Méditerranée, mais elle affirme une énergie et une universalité qui évoque tout autant Pharoah Sanders que l'AACM. Et dans la psalmodie toute douce du morceau "Le Temps", une figure soudain évidente, un trait doucement appuyé de Coltrane.
Tchamitchian et Jalal se sont trouvés. Ils s'accompagnent, ils se bercent tout les deux. Le contrebassiste est attentif, à l'archet comme en pizzicati à toujours enrober, compléter, donner de la profondeur à une flûte absolument libre de ses pérégrinations, de ses contemplations et d'une certaine joie du mysticisme. Surtout lorsqu'elle vocalise dans sa flûte, ce pourquoi elle est aujourd'hui l'une des plus douée. Montana n'est pas là non plus pour le décor, mais dans "Ivresse", où l'on serait fou de ne pas songer à Omar Khayyam : "La nuit n'est que la paupière du jour". Discret au départ, le pianiste emporte ses comparses dans une autre dimension, soudainement plus colorée
Naïssam Jalal n'a pas trouvé la foi derrière un pilier. Elle ne s'adresse pas à un dieu, pas même à ses saints. Elle s'élève, cherche les atomes invisibles d'un monde du sensible, notamment dans le mantra de "Al Reda", alors que le grand Hamid Drake a rejoint le trio dans une belle osmose et s'amuse à faire vibrer les basses du piano. La flûtiste lâche totalement prise, entre chien et loup, dans le velours confortable de l'ombre.
Certains appelle ça la contemplation, d'autre le mysticisme, mais lorsqu'on fait fi des mots, ne reste qu'une grande poésie du mouvement infime et de l'ivresse intime. C'est cette corde là que Naïssam Jalal parvient à toucher avec une beauté absolument universelle. La rencontre avec Drake est un moment suspendu, évident, et chargé d'un message pour l'avenir. Oui, Naïssam Jalal n'en n'a pas fini avec cette atmosphère et ces rencontres. Et c'est joyeux.
Conçu comme un album vinyle avec ses deux faces narratives, Quest of Invisible est l'un des joyaux les plus réjouissant de l'année. Même si l'on n'est qu'en mars.

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19 février 2019

Ingrid Laubrock - Contemporary Chaos Practices

C'est peut être tout simplement le disque que l'on rêvait d'entendre.
La saxophoniste allemande Ingrid Laubrock, installée depuis tant d'année à New-York qui se lance dans la musique orchestrale, contemporaine, avec une trentaine de pièces et quatre solistes, un quartet où elle côtoie des fidèles : Mary Halvorson, Kris Davis et Nate Wooley.
On percevait celà. Comment faire autrement. On l'entendait dans Ubatuba où la masse était l'ingrédient prégnant. On l'entendait dans Serpentines qui montrait tout en souplesse que le mouvement, la circulation entre les musiciens de l'orchestre était indispensable à l'expression de la musique de Laubrock.
Mais ici, dans les deux parties de Contemporary Chaos Practice, on prend la mesure de la richesse de son écriture, et surtout de la passementerie raffinée qui offre une place incroyable aux bois comme aux cuivres. Cela prend corps dans l'échange permanent entre la clarinette basse et le hautbois dans le premier mouvement, mais cela percole de chaque instant, de chaque mouvement avec une simplicité désarmante.
Les parties sont très écrites, mais les quatre soloists, Mary Halvorson en tête, jouissent d'une grande liberté. Dans le premier mouvement de la première pièce, sa guitare est instigatrice du chaos ; il pourrait y avoir dichotomie entre l'écriture et l'improvisation, une sorte de lutte bipolaire. On découvre une facilié déconcertante chez Laubrock pour naviguer entre ses deux mondes, voire de les laisser s'entrainer à la manière d'un jeu d'écrou.
Ingrid Laubrock travaille depuis des années maintenant avec Anthony Braxton. Cela s'entend à de nombreuse reprises, notamment dans "Vogelfrei", la dernière pièce, avec ce travail très en profondeur, aux franges du silence où les voix sont suggérées avant de prendre leur part. Le choix des musiciens, voire des chefs (C'est Taylor Ho Bynum qui dirige "Vogelfrei") y est pour beaucoup. On retrouve ainsi dans un orchestre très féminin des musiciens habitués de Braxton, comme le tromboniste Jacob Garchik, le tubiste Dan Peck ou encore (outre les solistes évidemment) la chanteuse Kyoko Kitamura.
Braxton est une référence majeure, parce qu'il s'impose dans le dialogue entre les grammaires musicales, mais il n'est pas le seul compositeur influent. On peut songer à Ligeti aussi, dans cette poésie de l'infiniment petit qui se nourrit notamment du travail des percussions.
Ce morceau a figuré dans le catalogue de la Tricentric, mais il semblait pertinent de le confier à ce disque uniquement, tant il résume le travail d'Ingrid Laubrock, qui n'en finit pas de maturer. Un matériel d'apparence austère qui n'en finit pas de s'embraser, à l'image de la seconde partie de Contemporary Chaos Practice qui a des atours de Stravinsky mais où à chaque instant on imagine que la moindre brisure peut tout renverser.
Le feu sous la glace.
L'enthousiasme qui étreint à l'écoute de ce disque paru chez Intakt Records ne fléchit pas. Il a la puissance de ces disques à tiroir où l'on découvre sans cesse de nouvelles pistes, de nouvelles ruptures et de grandes richesses.
Un coup de maître.

Et une photo qui n'a -presque- strictement rien à voir

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18 février 2019

Cécile Cappozzo - Sub Rosa

Bon sang ne saurait mentir, dit-on. Lorsqu'on voit certaines dynasties politique ou culturelles, on peut être en proie au doute, mais celui-ci ne concerne pas la famille Cappozzo. Ici le sang est neuf, gonflé par les nutriments du jazz et des musiques improvisées, et a la couleur rouge vermillon des meilleurs crus du Val de Loire.
Après tout, c'est autour de Tours que ces musiciens gravitent.
Bienvenue dans Sub Rosa, premier album de Cécile Cappozzo en trio, que son père Jean-Luc rejoint sur le morceau titre dans une célébration du Free-Jazz dans son acception la plus fructueuse.
Nous avions déjà entendu le père et la fille dans un joyeux et émouvant Soul Eyes sorti en son temps sur l'impeccable label Fou Records. C'était déjà une ode à la liberté et aux petits cailloux semés dans le soulier du jazz pour le faire chalouper.
Ici, c'est sur le label Ayler Records, qui offre à la pianiste un magnifique écrin que les choses se passent ; on ne sera pas étonné du choix esthétique de Stéphane Berland : la musique que Cécile Cappozzo nourrit avec ses comparses, le batteur Etienne Ziemniak et le contrebassiste normand Patrice Grente, est indomptable, rugueuse et à la fois chaleureuse.
Ainsi, sur « Fragment 2 », la contrebasse extrêmement sèche de Grente, qu'on a déjà pu entendre avec François Chesnel tient une rythmique volontaire bien soutenu par le batteur. La pianiste, qui vient d'éclater totalement les formes dans la première partie de cette suite nommée « Chaos » vient s'immiscer dans la relation duale comme on dans au milieu des flammes. C'est elle, la matière brute du trio, le diamant qui modifie la stabilité de chacun... A force d'éroder la relation entre les deux rythmiciens, c'est le rythme plus chaloupé, plus voluptueux du piano qui s'impose...
Les fragments s'entrechoquent et se polissent aléatoirement, mais avec une certaine harmonie. Sub Rosa est une célébration de la vigueur de ce trio qui puise ses racines au coeur du Free, A force de se cogner aux autres, chaque fragment prend un peu de la générosité de l'autre. Dans "Fragment 1", c'est la batterie qui explose comme de petites charges parsemées aléatoirement; plus loin, alors que le piano adoucit son jeu très percussif dans "Fragment 4" tout en gardant sa vivacité, c'est la relation duale piano/contrebasse qui se révèle des plus précieuses.
Mais la découverte principale, évidente, stupéfiante même, c'est le talent au clavier de Cécile Cappozzo. Elle éclabousse de classe, dans un jeu simple, direct, qui joue avec le temps et flotte toujours aux limites de la syncope. On la savait danseuse (elle enseigne à Tours), elle confirme au clavier, magnifiquement servi par une base rythmique unie et turbulente.
Sub Rosa, sous la rose, en latin, c'est le symbole du secret. Secret, cette musique ne doit pas le rester longtemps, tant elle fait du bien aux oreilles et au coeur. Mais elle sous-entend également l'intimité et la discrétion, deux qualités qui vont très bien à ces musiciens.
Sous la rose, de quoi s'offrir un beau bouquet.

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13 février 2019

Quentin Ghomari & Marc Benham - Gonam City

C'est une rencontre inattendue au premier abord, un pas de côté entre le trompettiste de Papanosh Quentin Ghomari et un pianiste, Marc Benham, pas nécessairement placé dans nos radars, mais manifestement pétri d'une culture jazz classique qui fleuri dans ce duo. On s'en apercevra dans le "Background music" de Warne Marsh, avec une main gauche solide et une main droite aventureuse. Gonam City est le lieu de rencontre de deux musiciens dont on aurait pas dit il y a quelques années qu'il se seraient croisés.
Mais c'est tout l'intérêt du pas de côté.
On connapit Ghomari dans Papanosh et Ping Machine, son clair, précis. On connaît moins, sauf si l'on s'intéresse aux indications des pochettes, son talent d'écriture qui est sensible chez les Vibrants Défricheurs. Ici, entre différents standards abordé avec sagesse (on s'étonnera du suave "Petite Fleur" dans sa trompette gorgée de nectar), le duo propose des compositions communes.
Parmi celles-ci, "Mésozoïque" est certainement la plus déconstruite avec ce souffle inaugural, bardé de silences, où le piano s'abstient. C'est dans  solo, plein de scories, où la mélodie se construit à tâton, que le but de cet album se fait jour : les deux musiciens se cherchent, entament divers rituels pour trouver un langage commun dans des morceaux courts.
Ainsi Benham, qui s'exprime peut être avec plus de liberté sur les standards se prend à davantage d'abstraction sur le beau "Misterioso" de Monk où la trompette aussi se transmute dans des attaques diverses, à la fois pseudo-orchestre de cordes et grasseyante de sourdines.
Monk est un formidable terrain de jonction pour les deux musicien, leur lande de passage, mais on ne s'étonnera pas que ce soit sur une musique de Mingus, tant défrichée par Papanosh qu'on trouve le terrain de jeu le plus abouti. On s'en apercevra avec "Pithecanthropus Erectus", où piano et trompette s'amuse, parlent le même langage sans tatonnement ou round d'observation, malgré l'entrée en matière très concertante du pianiste.
Gonam City est un premier album, une rencontre de deux musiciens qui se sont trouvés et on plein de choses à dire ensemble. Il y a indéniablement une idée de transgression dans le disque, à la fois Ghomari qui s'en va vers des contrées plus sages, mais qu'il connaît bien et Benham qui se dépouille à mesure d'un élégant costume à la cravate parfois un peu trop serrée. "Terrarium" en toute fin d'album en est un réjouissant exemple abstrait et sauvage. Pas au sens d'une violence ou d'une rugosité, mais bien parce qu'il y a mise en danger et remise en question.
Cheminement donc, et jolie introspection. On attend la suite avec intérêt.

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11 février 2019

Bernard Struber Jazztet - la Symphonie déjouée

Le Jazztet de Bernard Struber est l'exemple même de l'excellence du modèle Grands Formats en France, et de sa difficulté à être entendu pour des raisons économiques et donc, partant, politiques (puisque la molesse des programmations culturelles est un choix politique, la volonté d'alimenter la paresse du plus grand nombre aussi.
De cette trouille de l'altérité, certains sont vaccinés. C'est le cas de Jazzdor, le célèbre festival et saison Strasbourgeo-Berlinois qui s'est lancé depuis quelques années dans la création d'un label : au menu, des concerts enregistrés pendant un évènement. Nous avions eu la Magie de Denis Charolles, les exercices de prononciation des Ceccaldi, voici la symphonie déjouée de Strubber, passée par le studio comme pour mieux rendre grâce à la profondeur et à l'intelligence de la musique jouée. 
Car elle est jouée, et bien jouée cette musique, l'inverse n'est pas de mise !
Si la symphonie est déjouée, comme on le dit d'un complot ou d'une traîtrise,  c'est davantage pour tirer la moustache d'Haydn (La Symphonie des Jouets) que pour créer de la tension. Elle est simplement absente dans ce disque où tout s'assemble avec une précision et une douceur peu commune, en trois mouvements où la simplicité prédomine malgré la complexité de la partition proposée. Avec deux sopranos comme autant d'instruments-voix qui complètent l'orchestre conçu comme une palette complète, Strubber envisage de nombreux chemins qui mènent à une grande clarté, de l'Aria à la Sinfonia (la plus belle) en passant par la Gavotte.
Tout est question de complémentarité : le piano de Benjamin Moussay s'imbrique avec le cor de Serge Haessler, qui répond au violon de Frédéric Norel. Personne ne tire la couverture à soi, c'est l'expression collective qui prédomine.
Et c'est ce qui rend l'exercice particulièrement intéressant.
Célèbre en France pour avoir, au début de ce siècle revisité, parmi les premiers, le patrimoine de Frank Zappa (je regrette d'ailleurs qu'il n'ait pas répondu à notre questionnaire...), le guitariste alsacien Bernard Strubber est tout sauf un simple exégète. Remarquable compositeur et arrangeur, il sait s'appuyer sur un orchestre plein d'individualité (à commencer par les deux saxophones, Jean-Charles Richard et Michael Alizon qui se montrent aussi discrets qu'indispensables, tout comme sait l'être la guitare.
Parfois, comme dans "Ricercare" dans le second mouvement, un soliste s'échappe, ici le trop rare Frédéric Norel, mais c'est pour mieux souligner la cohésion du groupe, bien encadré par François Merville à la batterie et Bruno Chevillon à la contrebasse. La symphonie déjouée, qui témoigne d'une proximité avec des compositeurs contemporains comme Berio ou Ligeti, mais qui ne fait pas l'impasse sur Zappa est le genre d'oeuvre à prendre dans sa globalité. Qui s'écoute et s'appréhende en s'y laissant plonger. Et c'est un lâcher prise à la fois luxueux et poétique

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12 décembre 2018

Les Meilleurs disques 2018

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2017, fort des plus de la centaine de chronique pour Citizen Jazz ou ce modeste blog qui, j'en fais le serment, va reprendre un peu plus de vigueur en 2018.

2018 fut une belle année, peut-être un peu moins foisonnante que d'autres, mais avec de véritables pépites. Le choix des 10 fut un crêve-coeur, mais finalement assez logique. J'en profite pour (re)dire que ce classement n'a pas d'ordre particulier, qu'il ne témoigne que d'une démarche très personnelle, basée avant tout sur le ressenti. Ce sont donc mes meilleurs compagnons de 2018 dans nos musiques de marges.

Anti-Rubber Brain Factory – Marokaït + Reinas del Mediterraneo vol.1 - Grèce (Yoram Rosilio, musicien de l'Année)
Guillaume Grenard – Dark Poe
No Tongues – Les voix du monde
Papanosh – Home
Wanderlust Orchestra – Wanderlust Orchestra
Jean-Brice Godet – Epiphanies
Kyoko Kitamura's Tidepool Fauna – Protean Labyrinth
Luzia von Wyl Ensemble – Throwing Coins
Hans Lüdemann Trans Europe Express - Polyjazz
Sylvain Darrifourcq In Love With – Coitus Interruptus

La meilleure Reissue 2018 : Anthony Braxton Quartet - (Willisau) 1991 Studio

Le meilleur concert : La soirée Grand Format à Reims ( Orphicube + Tortiller Collectiv)

 

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30 novembre 2018

Marc Copland - Gary

Gary représente sans doute, dans la production discographique récente, et a fortiori dans les piano solo, exercice plus difficile car sujet à comparaison et nécessité d'avoir de nombreuses choses à dire, un des moments les plus doux et les plus impudiques qu'il soit.
On ne va pas refaire l'histoire de Marc Copland, le saxophoniste devenu pianiste qui reprend tout de zéro, de ces premiers instants enfantins de musiciens, symbole à la fois de courage, d'abnégation et d'humilité. Aucun travestissement là-dedans, juste le besoin de tracer l'essentiel, et celui-ci pour Copland tient dans une succession de 88 touches blanches ou noires.
Il n'est pas le seul à avoir nourri se besoin de changer de touches et d'abandonner les tampons (Braxton aussi eu sa "période"), mais Copland l'a fait dans la durée. Il EST pianiste, un pianiste peut-être plus ouvert, aérien, qui a gardé la respiration comme ordre de mesure et une musicalité différente, qui est la couleur de Gary mais était aussi de ce bleu qui nimbait les poèmes de Michel Butor, dans l'un des plus beaux disques de Copland.
Gary est intime, et pas seulement parce qu'il s'agit d'un hommage à Gary Peacock, et que le contrebassiste a été l'un des premiers à donner à Marc Copland ses chances en tant que pianiste ; on se souvient notamment du What it Says sorti sur le label Sketch de Philippe Ghielmetti et enregistré à la Buissonne.
Il y a une véritable intimité entre les deux musiciens, et Peacok a toujours laissé beaucoup de place au piano, qui avait pour femme Anette Peacock a qui l'on doit le magnifique "Gary", joué tout en douceur et avec un certain velours. Mais cette intimité est une part de la problèmatique qui rend cet hommage si doux. L'autre raison qui rend ce solo si chaleureux réside dans la parution chez Illusions, le nouveau label de Ghielmetti, toujours fidèle au grand piano de la Buissonne.
Voire au piano tout court.
C'est l'autre grand ami de Copland, celui qui lui a offert en 2001 le fondateur Poetic Motion. Et c'est une révérence à ces deux parrains que propose Copland : écoutons le dans "Gaïa", jouer avec la main droite une mélodie fragile pendant que la main gauche caresse les basses qui restent néanmoins présentes et profonde. 
Elles sont comme une encre d'eau forte, à la fois sépulcrales et fluides. Ailleurs, dans "Moor" que Peacock jouait en trio dans les années 70, l'écho, à peine suggéré donne de l'espace et une sorte de réflexion interne, comme on songe aux souvenirs et aux amis, comme on laisse gambader des idées et des souvenirs que Copland canalise et ordonne.
Jamais cet hommage ne se transforme en voyeurisme, jamais on a l'impression de s'immiscer dans une relation forte. On regarde ce que Copland veut bien nous monter. Ce qu'on y entend est très fort.

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27 novembre 2018

Anti-Rubber Brain Factory - Reinas del Mediterraneo, Grèce vol. 1

Depuis quelques années, le rebetiko, musique traditionnelle grecque que l'on peut étendre au sud-balkans (on peut y associer le sevdah yougoslave) est redécouverte en jazz, utilisée comme matériau premier de l'improvisation et de la relation entre les musiciens, terrain à défricher, rythmes dansants et tourneries riches, elles peuvent être désignées comme effet de mode, principalement en France, où le rapport à la musique grecque a toujours été très fort.
Mais certains musiciens, Stéphane Tsapis ou Odeia en tête on investi cette musique avec érudition et sans surfer sur l'air du temps. On peut désormais y ajouter le contrebassiste Yoram Rosilio et son Anti Rubber Brain Factory qui aborde le rebetiko avec la patience et l'écoute du collecteur. On n'en sera pas surpris, c'est avec la même démarche qu'il avait abordé la musique de ses ancêtres séfarades du maghreb. On s'en apercevra dans le magnifique « Ballos Smyrneikos Me Mane » où la guitare de Stef Maurin et la batterie d'Eric Dambrin règlent le ballet des saxophones, où on est heureux de retrouver Maki Nakano à l'alto, avec les fidèles Florent Dupuit et Benoît Guennoun.
Même en formation restreinte (l'ARBF n'est qu'un septet si l'on ne compte pas la chanteuse), l'orchestre de Rosilio garde la même philosophie. Elle consiste à aller jusqu'au noyau de la culture, jusqu'à l'âme profonde de ce blues balkanique et lui donner des ailes. Il ne s'agit pas de travestir ou de bousculer, ce que la contrebasse propose sur le traditionnel « Milo Kai Mandarini », dansant avec la voix magnifique de Xanthoula Dakovanou, c'est une transcendance. Des points reliés avec toutes les musiques libres qui sont aériens mais pas imaginaires. Le piano électrique de Paul Wacrenier garde l'ARBF les deux pieds plantés dans les balkans, et même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un disque de musique traditionnelle tant il y a une tension sur les formes, jamais le rebetiko n'est rudoyé. Il est léger, libre, volatile comme un alcool à l'image du traditionnel « Rampi Rampi » qui démarre dans son plus simple appareil pour gonfler en un exutoire collectif.
Xanthoula Dakovanou est pour beaucoup dans l'agilité de l'ARBF sur ces musiques des balkans. Elle a une voix et une interprétation magnifique. Ethnomusicologue, chanteuse réputée pour son approche de toutes les musiques des balkans, elle guide l'auditeur autant que l'orchestre. Sur « Bir Allah » qui ouvre l'album, sa voix évoque la grande chanteuse de Sevdah Ljiljana Petrović ; elle habite absolument cet album et incarne le pivot sur lequel toute la mécanique de Rosilio s'articule. Elle sème une graine que l'ensemble contribue à faire fleurir, éclats versicolores dans l'intense « Narguilovitchy », hymne libertaire composé en fin d'album par le contrebassiste, comme une sorte d'assimilation de ces Reinas del Mediterraneo dans sa propre musique. La tournée méditerranéenne n'est pas terminé : ce disque, consacré donc à la Grèce considéré comme le volume 1, ce qui laisse entendre qu'il y en aura d'autres, sur tout le pourtour. Autant dire que la hâte et l'excitation se mêle, tant la première occurrence est un excitant voyage.

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26 novembre 2018

Joce Mienniel - Babel

Flûtiste volontiers taciturne, Jocelyn Mienniel est rare en tant que leader. On se souvient avoir été chamboulé par Art Sonic, avoir assumé la chaleur de Tilt, mais l'artiste est davantage associé à ses collaborations anciennes et riches avec Sylvain Rifflet et tant d'autres ; on se souvient aussi de l'ONJ d'Yvinec.
Babel pourrait grandement changer la perception de ce musicien généreux et virtuose. Exit l'électronique, on le retrouve avec Babel dans un voyage, en compagnie de musiciens habitués aux chemins de traverse. C'est avec un orchestre où l'on retrouve le contrebassiste Joachim Florent, homme de base de la stabilité rythmique que l'on retrouve Mienniel sur les routes de la soie ou même d'ailleurs. Ainsi "Ethiopic", long morceau-symbole de cet album paru chez Buda Music emprunte tout autant aux rythmiques de la corne de l'Afrique qu'à une Asie lointaine mais colorée.
Les musiques de Mienniel, toutes originales à l'exception de "Zulfiquar" de Ashraf Sharif Khan qui fait merveille au sitar dialoguent entre elles, comme Khan dialogue avec la mandole de l'incroyable Stratcho Temelkovski. Babel parle tautologiquement toutes les langues, mais elles se comprennent : c'est ainsi que sur "Baïka", les cordes embrassent tout l'Orient pendant que la contrebasse règle le pas. Adepte de nombreuses flûtes, notamment le Ney qui est commyn à de nombreux endroits d'un bassin méditerranéen centre du monde et de ce disque, Mienniel intervient peu où pour lancer les débats.
C'est l'hôte qui regarde et écoute tourner le monde.
Evidemment, dans un morceau comme "Tsahel", Mienniel ne peut faire que parler la poudre en mettant de côté une musique contemplative pour réchauffer l'atmosphère. La flûte devient pugnace à mesure que les rythmiques impaires se développent. Elle doivent beaucoup à Antony Gatta qui en maîtrise de nombreuse. C'est le fuel, le combustible qui permet d'aller partout, et même aux confins de l'Europe dans le minimalisme de "Stéréométrie" qui rattachera l'album au langage habituel du flûtiste, et de ses expériences avec Sylvain Rifflet.
La flûte discute avec tout le monde, se sent chez elle partout et Temelkovski la précède souvent. Ce musicien, trop méconnu et qui mériterait davantage d'attention est le poisson-pilote dans cette tour de Babel, capable lui aussi de tous les vocables, de toutes les grammaires et surtout capable de les agréger entre elles.
Babel est un disque très personnel qui révèle tous les ingrédients du régime musical de Joce Mienniel, tout ce qui l'a influencé et nourrit dans sa propre construction. C'est un projet universaliste, une musique du monde qui fait communiquer les cultures mais n'empiète jamais sur l'une d'entre elle. 
Une réussite.

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