Sun Ship

31 mai 2019

Alexandra Grimal - Nâga

Mais où était elle passée ? C'est la première question qui vient lorsqu'on pose le premier disque du double-album Nâga de la saxophoniste Alexandra Grimal. Où était-elle passée ? La réponse se dessinne alors qu'elle chante sur "Inti", dans les limbes électriques de Marc Ducret et de Jozef Dumoulin. Elle écoutait les racines des arbres, comme le suggère Marc Ducret dans un beau texte lu de Bruno Schulze... Une réminiscence de Qui Parle ?
On y pense.
Poutant, Alexandra Grimal ne nous avait pas abandonné, il y avait eu Kankû, et même Bambù, chez Ayler Records, mais c'est bien de l'Alex Grimal d'Heliopolis dont il est question ; ce projet incroyable paru en 2013 et ressorti il y a peu comme pour mieux répondre à Nâga, ou plutôt pour lui donner des racines, pour continuer à creuser un sillon qu'elle seule peut tracer.
Une route qu'elle emprunte avec la chanteuse et électronicienne Lynn Cassiers, dont on mesure l'importance dans le très beau "Noun", qui est certainement le joyau de ce double album, qui prend son temps pour installer des atours très oniriques et cependant jamais éloigné d'une certaine tradition du jazz qui s'installe souvent comme une bulle d'air qui se forme, à l'instar de "Rê", où elle dialogue en liberté avec Benoît Delbecq et Nelson Veras.
Lynn Cassiers aussi a son univers propre, et si elle intervient ici sur un champ très familier, elle n'empiète jamais sur la direction voulue par la saxophoniste, que l'on sent en pleine maîtrise.
Alexandra Grimal a donc maturé ce projet en septet depuis sept ans. Elle a étudié une approche du temps qui serait plus abstraite, végétale comme le suggère "Cambium" où elle définit parfaitement sa musique : "Jubilation, combustion, sérénité, incandescence". Des adjectifs qu'elle développe pendant tout un album qui résume en bon nombre de ses obsessions et de ses sensibilités.
Le soleil d'abord.
Omniprésent, dardant de ses rayons le magnifique "Meltemi" où le saxophone s'efface au profit du dialogue entre les musiciens, et où la présence d'Alexandra est uniquement charnelle, presque désincarnée. Dans son approche extrêmement collective bien que le projet soit très personnel, elle laisse le batteur Stéphane Galland, Benoît Delbecq et Jozef Dumoulin chauffer l'atmosphère jusqu'à parfois suffoquer. Lorsque le saxophone intervient, c'est pour chauffer un point précis, comme un vent solaire.
Ce qui tombe bien, puisque le second élément, c'est le vent.
Un vent chaud, il va de soi, comme l'était Ghibli ou Chergui que l'on sent poindre sous "Sekhmet". Un vent qui s'incarne dans le souffle du saxophone, franc, volontaire, droit et parfaitement clair.
Tous les titres de l'album on un rapport intime avec le vent et le soleil. Ce sont des divinités fortes, des représentations de mythes passés ou des manifestations magiques, et ce sont ces figures qui ont inspiré un disque d'une grande maturité et d'une grande beauté qui nous rappelle qu'Alexandra Grimal est une musicienne qui doit maîtriser ses projets et ses univers pour nous offrir le meilleur. Ce disque est un ravissement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Plage

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15 mai 2019

Claude Tchamitchian - In Spirit

Ce solo est fort de symbole. Il en est souvent des soli, qui sondent les tréfonds de l'âme, mais celui-ci est particulièrement riche en signifiant.
Claude Tchamitchian seul à la contrebasse. L'image semble familière, c'est déjà la troisième fois qu'un disque paraît avec le musicien seul, une somme pour un artiste qui se met souvent au service des autres, voix particulièrement remarqué auprès d'Andy Emler ou plus récemment de Naïssam Jalal, tous les deux remerciés dans les belles notes de pochettes de ce luxueux album paru sur le label Emouvance, parmi les plus fidèles. 
S'il y a symbole, c'est parce que In Spirit est un tribut, sur les mêmes armes. "In Spirit", le premier morceau qui prend le temps de pénétrer l'âme est dédié à Jean-François Jenny-Clark, un ami et un maître trop tôt disparu. L'ensemble du solo est joué sur l'une de ses contrebasse, et il y a une sorte de temps suspendu, de respect des cordes, d'apprivoisement au sens le plus strict d'un instrument rare et chargé d'histoire.
Emplit d'une certaine rage aussi, d'une tristesse qui revient par vague, comme de vieux souvenirs enfouis?
C'est comme un passage de flambeau un peu tardive, tant l'évidence de la place centrale de Tchamitchian dans le jazz européen contemporain. Un relais plein d'humilité et de poésie qui perdure dans le bel "In Memory" où le double-archet apporte des sons puissants, profonds, avec beaucoup de nuances. Il fait corps avec un instrument ami, de quoi générer beaucoup de souvenirs et une nostalgie sans conservatisme.
Juste (é)mouvant.
Celui qui avait sorti le magnifique Another Childhood, et In Spirit lui répond, voire le prolonge, presque 10 ans après.
Mais Tcham a changé. Son jeu est plein, toujours : plein d'émotions, plein de couleurs, plein de lumière, aussi plein de douceur. Ce qui a changé, c'est un lyrisme qui estompe son jeu boisé pour se concentrer sur les cordes. C'est aussi une fluidité époustouflante à l'archet, notamment sur le final "In Life" où les basses puissantes s'ennamourrache de complaintes brillantes.
L'Arménie non plus n'est pas très loin. La contrebasse, il l'explique dans les notes de pochette, est accordé pour sonner à la manière du kamantcha, l'instrument traditionnel. Ce n'est pas sans rajouter de mystère à un album plein de réminiscences.
L'ami Denis Desassis parle de saisissement dans sa belle chronique pour Citizen Jazz. C'est cela. Tchamitchian nous emmène où il veut. I nous charme. "In Childhood" est une réponse directe à son précédent solo, ou plutôt un écho plus serein, qui n'en finirait pas de se répéter et n'aurait en même temps de cesse de se  renouveller.
Magnifique.

01-Naissam_smalls

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13 mai 2019

Théo Ceccaldi & Roberto Negro - Montevago

Le duo entre Roberto Negro et Théo Ceccaldi est davantage qu'une évidence. C'est une réalité construite dans le temps, entre euphorie et patience, entre exubérance revendiquée et élégance cintrée. Dans l'imagerie de ce duo, il y a l'Italie : celle de La Scala, dont on croit voir revenir le célèbre taffetas dans « Il était une fois deux fois trois fois », qui convoque tout une sorte de réminiscences du la musique écrite occidentale du XXe siècle. Et désormais celle de Montevago, ville sicilienne, un peu plus remuante, excessive et bigarrée que son homologue du nord, sage et brillante.
Il n'y a pourtant qu'un italien ici, et du Piémont encore, c'est Roberto Negro. On se souvient du splendide Garibaldi Plop avec Sylvain Darrifourq et le frangin Ceccaldi, et c'est cette Italie là que l'on voit débarquer à Montevago. Sur « Mai juin juinjuillet juin janvier », on croirait même entendre le batteur dans la préparation du piano, et dans cette capacité à tenir un motif répétitif pour mieux le faire évoluer à petite touche, comme un mantra mouvant. Il se passe tant de chose dans le moindre mouvement que l'on croit plonger dans un univers parallèle, où la complémentarité du violon et du piano, mais aussi de leurs avatars étendus sont une seule et même parole, qui se bonifie.
Ainsi « Aiutamicristo » est une petite ballade qui tangue au grès du roulis sur les notes étouffées du piano et s'applique à garder le cap du pizzicato de Ceccaldi. C'est tout à la fois joyeux et nostalgique, comme une amitié puissante. Pas de demi-mesure non plus, on a le sentiment que rien ne peut les arrêter, que les rebondissements font partie de la route et que les virages sont le chemin le plus direct.
Il y a beaucoup de maturité dans ce disque. « Nera Nera », petite miniature très poétique est l'occasion pour Ceccaldi de jouer avec une certaine douceur, sans chercher à impressionner ou à faire parler la puissance. Negro l'habille avec douceur et simplicité, pendant qu'on s'approche à pas comptés des vestiges de la seconde école de Vienne en sifflotant gaiement.
On évoque beaucoup de souvenirs et de clins d'oeil vers l'arrière, mais cette musique proposée par les deux jeunes artistes est d'une modernité sans borne, comme le souligne le magnifique et preste « Romeo Rodeo » qui est certainement l'un des meilleur morceau de l'album. Dans une rythmique lourde et répétitive, presque susceptible de se boucler, le violon et le piano invente en direct une musique qui cherche tout autant dans l'expression traditionnelle que dans une approche très personnelle d'une forme de transe rapide et sensible au fracas.
On s'étonnera que ces deux membres du Tricollectif ne mettent pas plus en avant le collectif sur le disque ; peut-être parce que Montevago représente un désir d'indépendance, une sorte de langage commun. Peut-être également les deux individualités veulent briser une cercle où ils se sentent enfermé. Quoiqu'il en soit, Montevago est le signal de quelque chose de nouveau, un point de départ vers autre chose mais qui garde les couleurs d'un passé qui n'est pas forcément tari mais s'estompe avec une forme d'expérience.
Un disque important, quoiqu'il en soit, et qui montre une chose, absolument indubitable : Théo Ceccaldi est un grand inventeur, avec une imagination débordante, surtout lorsqu'il se confronte à un architecte tel que Roberto Negro qui s'affirme simplement comme l'un des musiciens européens les plus intéressant du moment.

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82-Kub

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26 mars 2019

Roberto Negro - Kings and Bastards

Si les soli, et a fortiori les soli de piano, référentiels en diable, révèlent vraiment les personnalités des auteurs, Roberto Negro est un être élégant et facétieux qui derrière ses multiples tours et effets de manches, private jokes et références conservent une âme inquiète et poétique, qui s'émeut ou fond aisément et qui reste sans cesse aux aguets.
Ca tombe bien, intrinsèquement c'est ce qu'il est ; ou ce qu'il laisse voir, ce qui serait encore plus complexe et fascinant.
On ne va pas reprocher à Roberto Negro de savoir raconter des histoires, que ce soit des contes ou des tragédies. Avec King and Bastards, sorti chez Cam Jazz comme pour se resituer dans ses racines piémontaises, Roberto Negro interroge la notion de jeu ; en fait, au delà de ça, il joue sans se poser de questions, à l'instar de "Boboto", longue pièce qui passe par différents états, se fait douce après avoir semé le chaos, glisse comme une balle dans ses oripeaux électroniques et sort une mélodie aux teintes lunaires, jusque dans son attraction.
Le jeu, c'est le plaisir de Roberto. Alors "Let's Play to Kings and Bastards", nous intime-t-il en préambule dans le texte de pochette de Robin Mercier. "Farenheit O.2- Grande Assaly" s'impose avec une joie facétieuse qui vibrionne dans les altérations des machines. Même s'il en vient de tout côtés, il n'est pas difficile de faire le point, de se fixer sur un son et de voyager avec lui.
Dans cette atmosphère très spectrale, où les notes sont tenues et où l'on peine à distinguer le piano, Roberto va émerger, comme on sort d'un cocon. Lorsque tout se dissipe, on le découvre, d'une finesse rare et gorgé d'émotion. Le jeu, ici, n'est pas seulement l'amusement. Il y a dans la narration du membre du Tricollectif un sens pour la tragédie, qui percole dans toutes les pièces. Même "Kings and Bastards" qui lui fait suite avec beaucoup de remous, le piano émerge de toutes ses préparations et trace comme une ligne de partage dans la palette des émotions. 
Chaque geste est calculé, chaque son est pesé, mais il n'y a aucune posture.
Roberto nous emmène partout où il veut : il nous laisse lessivé par l'électronique et nous porte au nue avec la légèreté d'une plume. On pense parfois à ce que Matthew Borne pouvait proposer dans Montauk Variatiations. Les deux pianistes partagent d'ailleurs une même fascination pour la musique contemporaine, qui s'invite ici à de nombreuses reprises, de Cage à Ferrari et même quelques atomes debussyens ("Il Gattopardo").
Mais comme nous l'avons déjà dit, ce disque n'est pas référentiel, ce sont ses tripes que Negro expose, avec une pudeur presque antinomique mais forcément très poétique. On pénètre au plus profond de sa psyché, mais sans impression de violer un espace. On y est invité, on scrute, voire on s'y pelotonne.
Voici un trop beau disque. He's the King, dirty Bastard !!

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54-Croix-du-Mezenc

 

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25 mars 2019

Paris-Londres Music Migrations, une visite

 De passage à Paris pour des raisons familiales, j'ai été voir avec plaisir l'exposition Paris-Londres Music Migrations 1962-1989 avec un plaisir mélangé de joie, de nostalgie et d'une forme de tristesse. Des sentiments mêlés donc, mais qui sont tous un par un extrêmement importants ; tout comme l'est cette exposition.
Il en fallait beaucoup pour que ce blog se ravive d'un point de vue autre que les chroniques strictement musicales, et c'est sans doute cette exposition qui se termine le 5 janvier 2020 (vous n'avez donc aucune sorte d'excuse de ne pas y aller) qui en est à l'origine.
Les raisons sont simples.
J'ai 45 ans bientôt. En 1989, j'avais 15 ans, et entre Les Garçons Bouchers, la Mano Negra, le rap d'ice T et le Ska des Specials, mon environnement culturel et politique était celui de l'antiracisme militants : les campagnes pour Mandela, la mémoire de Steve Biko, l'assassinat de Jean-Marie Tjibaou, le souvenir de la marche pour l'Egalité, les figures des Clash et du carnaval de Notting Hill, les musiques africaines qui perçaient les ondes avant que l'âge et la culture musicale sache faire la différence entre World Music et Sono Mondiale, la découverte d'Areski et de Colette Magny, puis un peu plus tard de Radio Nova et de tous les liens logiques et les raccrochages de wagon (que mon ami Cyrille en soit publiquement remercié) de toutes les musiques que j'écoutais par ailleurs et que -surprise-, j'écoute toujours...
L'éveil politique est venu de là, essentiellement de ces musiques, et redécouvrir dans cette expo à la fois les germes et les fruits (Les années 60 à Londres avec l'arrivée des Jamaïcains, les mobilisations des travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra qui ont permis les dialogues entre les musiques et les traditions, la créolisation de certains instruments, le souffle qui changea totalement les musiques de danse, etc.). La nostalgie aussi : le souvenir de luttes, d'affiches, de certaines musiques entendues dans certains contextes, de discussions avinées improductives et interminables sur l'inanité du reggae, le fait d'être passé à côté de choses, d'entendre Dibango expliquer que la musique africaine traditionnelle est arrivée par les foyers... Mais aussi des impasses faites par les commissaires de l'expo : Magny, Areski et Fontaine, Francis Bebey (on ne peut pas tout mettre).
A l'inverse, la joie des découvertes : Constance Mullando, Vigon, etc.
La tristesse enfin. D'être vieux sans doute, mais aussi de voir dans quel état nous sommes tous alors que nous nous sommes tant battu et nous battons encore. Pour quel résultat politique ? Pour quelles musiques de masse ? De cette perte d'une vision des luttes qui ne piétinait pas les revendications particulières sans mettre à mal le caractère global et -accesoirement- des émissions de télé qui offrait de la vraie diversité, pas simplement quelques visages castés.
Une tristesse qui remobilise ? Commencez par aller voir l'expo !

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113-Souel

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16 mars 2019

Naïssam Jalal - Quest of Invisible

Elle nous avait caché ça.
C'est le premier réflexe que nous avons en ouvrant le luxueux nouvel album de Naïssam Jalal et que le piano de Leonardo Montana s'égraine, doucement, détaché de toute sorte de lien terrestre, à peine retenu par les cordes qui claquent de la contrebasse de Claude Tchamitchian pendant que Naïssam cherche à s'envoler, à prendre du champs dans le magnifique "Al Leil", d'une douceur sans pareil.
Lorsqu'elle trouve la brèche, c'est une musique chargée de ses années passées au Moyen-Orient qui s'échappent, mais qui ne s'enferment jamais dans une identité. Elle souffle sur des braises à peine éteintes. Fini la révolte de révolte de Osloob Hayati ? Plutôt mourir ! Non, sur le chemin d'étoile de Quest of The Invisible, la colère se ressource. Elle cherche une sorte de paix intérieure qui permet de ne pas se perdre en combats inutiles.
Elle nous avait caché ça, vraiment ?
Depuis des années, la flûtiste, pour peu qu'on ne l'ait pas rangé un peu trop tôt par habitude, négligence ou fainéantise dans cette musique du Monde, propose un jazz pétri de traditions et d'un certains mysticisme. Certes, elle utilise le ney en surplus de la flute, ses notes s'échappent dans des gammes qui traversent la Méditerranée, mais elle affirme une énergie et une universalité qui évoque tout autant Pharoah Sanders que l'AACM. Et dans la psalmodie toute douce du morceau "Le Temps", une figure soudain évidente, un trait doucement appuyé de Coltrane.
Tchamitchian et Jalal se sont trouvés. Ils s'accompagnent, ils se bercent tout les deux. Le contrebassiste est attentif, à l'archet comme en pizzicati à toujours enrober, compléter, donner de la profondeur à une flûte absolument libre de ses pérégrinations, de ses contemplations et d'une certaine joie du mysticisme. Surtout lorsqu'elle vocalise dans sa flûte, ce pourquoi elle est aujourd'hui l'une des plus douée. Montana n'est pas là non plus pour le décor, mais dans "Ivresse", où l'on serait fou de ne pas songer à Omar Khayyam : "La nuit n'est que la paupière du jour". Discret au départ, le pianiste emporte ses comparses dans une autre dimension, soudainement plus colorée
Naïssam Jalal n'a pas trouvé la foi derrière un pilier. Elle ne s'adresse pas à un dieu, pas même à ses saints. Elle s'élève, cherche les atomes invisibles d'un monde du sensible, notamment dans le mantra de "Al Reda", alors que le grand Hamid Drake a rejoint le trio dans une belle osmose et s'amuse à faire vibrer les basses du piano. La flûtiste lâche totalement prise, entre chien et loup, dans le velours confortable de l'ombre.
Certains appelle ça la contemplation, d'autre le mysticisme, mais lorsqu'on fait fi des mots, ne reste qu'une grande poésie du mouvement infime et de l'ivresse intime. C'est cette corde là que Naïssam Jalal parvient à toucher avec une beauté absolument universelle. La rencontre avec Drake est un moment suspendu, évident, et chargé d'un message pour l'avenir. Oui, Naïssam Jalal n'en n'a pas fini avec cette atmosphère et ces rencontres. Et c'est joyeux.
Conçu comme un album vinyle avec ses deux faces narratives, Quest of Invisible est l'un des joyaux les plus réjouissant de l'année. Même si l'on n'est qu'en mars.

01-Naissam_smalls

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19 février 2019

Ingrid Laubrock - Contemporary Chaos Practices

C'est peut être tout simplement le disque que l'on rêvait d'entendre.
La saxophoniste allemande Ingrid Laubrock, installée depuis tant d'année à New-York qui se lance dans la musique orchestrale, contemporaine, avec une trentaine de pièces et quatre solistes, un quartet où elle côtoie des fidèles : Mary Halvorson, Kris Davis et Nate Wooley.
On percevait celà. Comment faire autrement. On l'entendait dans Ubatuba où la masse était l'ingrédient prégnant. On l'entendait dans Serpentines qui montrait tout en souplesse que le mouvement, la circulation entre les musiciens de l'orchestre était indispensable à l'expression de la musique de Laubrock.
Mais ici, dans les deux parties de Contemporary Chaos Practice, on prend la mesure de la richesse de son écriture, et surtout de la passementerie raffinée qui offre une place incroyable aux bois comme aux cuivres. Cela prend corps dans l'échange permanent entre la clarinette basse et le hautbois dans le premier mouvement, mais cela percole de chaque instant, de chaque mouvement avec une simplicité désarmante.
Les parties sont très écrites, mais les quatre soloists, Mary Halvorson en tête, jouissent d'une grande liberté. Dans le premier mouvement de la première pièce, sa guitare est instigatrice du chaos ; il pourrait y avoir dichotomie entre l'écriture et l'improvisation, une sorte de lutte bipolaire. On découvre une facilié déconcertante chez Laubrock pour naviguer entre ses deux mondes, voire de les laisser s'entrainer à la manière d'un jeu d'écrou.
Ingrid Laubrock travaille depuis des années maintenant avec Anthony Braxton. Cela s'entend à de nombreuse reprises, notamment dans "Vogelfrei", la dernière pièce, avec ce travail très en profondeur, aux franges du silence où les voix sont suggérées avant de prendre leur part. Le choix des musiciens, voire des chefs (C'est Taylor Ho Bynum qui dirige "Vogelfrei") y est pour beaucoup. On retrouve ainsi dans un orchestre très féminin des musiciens habitués de Braxton, comme le tromboniste Jacob Garchik, le tubiste Dan Peck ou encore (outre les solistes évidemment) la chanteuse Kyoko Kitamura.
Braxton est une référence majeure, parce qu'il s'impose dans le dialogue entre les grammaires musicales, mais il n'est pas le seul compositeur influent. On peut songer à Ligeti aussi, dans cette poésie de l'infiniment petit qui se nourrit notamment du travail des percussions.
Ce morceau a figuré dans le catalogue de la Tricentric, mais il semblait pertinent de le confier à ce disque uniquement, tant il résume le travail d'Ingrid Laubrock, qui n'en finit pas de maturer. Un matériel d'apparence austère qui n'en finit pas de s'embraser, à l'image de la seconde partie de Contemporary Chaos Practice qui a des atours de Stravinsky mais où à chaque instant on imagine que la moindre brisure peut tout renverser.
Le feu sous la glace.
L'enthousiasme qui étreint à l'écoute de ce disque paru chez Intakt Records ne fléchit pas. Il a la puissance de ces disques à tiroir où l'on découvre sans cesse de nouvelles pistes, de nouvelles ruptures et de grandes richesses.
Un coup de maître.

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06-Braxton_CJ

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18 février 2019

Cécile Cappozzo - Sub Rosa

Bon sang ne saurait mentir, dit-on. Lorsqu'on voit certaines dynasties politique ou culturelles, on peut être en proie au doute, mais celui-ci ne concerne pas la famille Cappozzo. Ici le sang est neuf, gonflé par les nutriments du jazz et des musiques improvisées, et a la couleur rouge vermillon des meilleurs crus du Val de Loire.
Après tout, c'est autour de Tours que ces musiciens gravitent.
Bienvenue dans Sub Rosa, premier album de Cécile Cappozzo en trio, que son père Jean-Luc rejoint sur le morceau titre dans une célébration du Free-Jazz dans son acception la plus fructueuse.
Nous avions déjà entendu le père et la fille dans un joyeux et émouvant Soul Eyes sorti en son temps sur l'impeccable label Fou Records. C'était déjà une ode à la liberté et aux petits cailloux semés dans le soulier du jazz pour le faire chalouper.
Ici, c'est sur le label Ayler Records, qui offre à la pianiste un magnifique écrin que les choses se passent ; on ne sera pas étonné du choix esthétique de Stéphane Berland : la musique que Cécile Cappozzo nourrit avec ses comparses, le batteur Etienne Ziemniak et le contrebassiste normand Patrice Grente, est indomptable, rugueuse et à la fois chaleureuse.
Ainsi, sur « Fragment 2 », la contrebasse extrêmement sèche de Grente, qu'on a déjà pu entendre avec François Chesnel tient une rythmique volontaire bien soutenu par le batteur. La pianiste, qui vient d'éclater totalement les formes dans la première partie de cette suite nommée « Chaos » vient s'immiscer dans la relation duale comme on dans au milieu des flammes. C'est elle, la matière brute du trio, le diamant qui modifie la stabilité de chacun... A force d'éroder la relation entre les deux rythmiciens, c'est le rythme plus chaloupé, plus voluptueux du piano qui s'impose...
Les fragments s'entrechoquent et se polissent aléatoirement, mais avec une certaine harmonie. Sub Rosa est une célébration de la vigueur de ce trio qui puise ses racines au coeur du Free, A force de se cogner aux autres, chaque fragment prend un peu de la générosité de l'autre. Dans "Fragment 1", c'est la batterie qui explose comme de petites charges parsemées aléatoirement; plus loin, alors que le piano adoucit son jeu très percussif dans "Fragment 4" tout en gardant sa vivacité, c'est la relation duale piano/contrebasse qui se révèle des plus précieuses.
Mais la découverte principale, évidente, stupéfiante même, c'est le talent au clavier de Cécile Cappozzo. Elle éclabousse de classe, dans un jeu simple, direct, qui joue avec le temps et flotte toujours aux limites de la syncope. On la savait danseuse (elle enseigne à Tours), elle confirme au clavier, magnifiquement servi par une base rythmique unie et turbulente.
Sub Rosa, sous la rose, en latin, c'est le symbole du secret. Secret, cette musique ne doit pas le rester longtemps, tant elle fait du bien aux oreilles et au coeur. Mais elle sous-entend également l'intimité et la discrétion, deux qualités qui vont très bien à ces musiciens.
Sous la rose, de quoi s'offrir un beau bouquet.

114-Sun-Beam

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13 février 2019

Quentin Ghomari & Marc Benham - Gonam City

C'est une rencontre inattendue au premier abord, un pas de côté entre le trompettiste de Papanosh Quentin Ghomari et un pianiste, Marc Benham, pas nécessairement placé dans nos radars, mais manifestement pétri d'une culture jazz classique qui fleuri dans ce duo. On s'en apercevra dans le "Background music" de Warne Marsh, avec une main gauche solide et une main droite aventureuse. Gonam City est le lieu de rencontre de deux musiciens dont on aurait pas dit il y a quelques années qu'il se seraient croisés.
Mais c'est tout l'intérêt du pas de côté.
On connapit Ghomari dans Papanosh et Ping Machine, son clair, précis. On connaît moins, sauf si l'on s'intéresse aux indications des pochettes, son talent d'écriture qui est sensible chez les Vibrants Défricheurs. Ici, entre différents standards abordé avec sagesse (on s'étonnera du suave "Petite Fleur" dans sa trompette gorgée de nectar), le duo propose des compositions communes.
Parmi celles-ci, "Mésozoïque" est certainement la plus déconstruite avec ce souffle inaugural, bardé de silences, où le piano s'abstient. C'est dans  solo, plein de scories, où la mélodie se construit à tâton, que le but de cet album se fait jour : les deux musiciens se cherchent, entament divers rituels pour trouver un langage commun dans des morceaux courts.
Ainsi Benham, qui s'exprime peut être avec plus de liberté sur les standards se prend à davantage d'abstraction sur le beau "Misterioso" de Monk où la trompette aussi se transmute dans des attaques diverses, à la fois pseudo-orchestre de cordes et grasseyante de sourdines.
Monk est un formidable terrain de jonction pour les deux musicien, leur lande de passage, mais on ne s'étonnera pas que ce soit sur une musique de Mingus, tant défrichée par Papanosh qu'on trouve le terrain de jeu le plus abouti. On s'en apercevra avec "Pithecanthropus Erectus", où piano et trompette s'amuse, parlent le même langage sans tatonnement ou round d'observation, malgré l'entrée en matière très concertante du pianiste.
Gonam City est un premier album, une rencontre de deux musiciens qui se sont trouvés et on plein de choses à dire ensemble. Il y a indéniablement une idée de transgression dans le disque, à la fois Ghomari qui s'en va vers des contrées plus sages, mais qu'il connaît bien et Benham qui se dépouille à mesure d'un élégant costume à la cravate parfois un peu trop serrée. "Terrarium" en toute fin d'album en est un réjouissant exemple abstrait et sauvage. Pas au sens d'une violence ou d'une rugosité, mais bien parce qu'il y a mise en danger et remise en question.
Cheminement donc, et jolie introspection. On attend la suite avec intérêt.

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14-Ghomari-Maddox

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11 février 2019

Bernard Struber Jazztet - la Symphonie déjouée

Le Jazztet de Bernard Struber est l'exemple même de l'excellence du modèle Grands Formats en France, et de sa difficulté à être entendu pour des raisons économiques et donc, partant, politiques (puisque la molesse des programmations culturelles est un choix politique, la volonté d'alimenter la paresse du plus grand nombre aussi.
De cette trouille de l'altérité, certains sont vaccinés. C'est le cas de Jazzdor, le célèbre festival et saison Strasbourgeo-Berlinois qui s'est lancé depuis quelques années dans la création d'un label : au menu, des concerts enregistrés pendant un évènement. Nous avions eu la Magie de Denis Charolles, les exercices de prononciation des Ceccaldi, voici la symphonie déjouée de Strubber, passée par le studio comme pour mieux rendre grâce à la profondeur et à l'intelligence de la musique jouée. 
Car elle est jouée, et bien jouée cette musique, l'inverse n'est pas de mise !
Si la symphonie est déjouée, comme on le dit d'un complot ou d'une traîtrise,  c'est davantage pour tirer la moustache d'Haydn (La Symphonie des Jouets) que pour créer de la tension. Elle est simplement absente dans ce disque où tout s'assemble avec une précision et une douceur peu commune, en trois mouvements où la simplicité prédomine malgré la complexité de la partition proposée. Avec deux sopranos comme autant d'instruments-voix qui complètent l'orchestre conçu comme une palette complète, Strubber envisage de nombreux chemins qui mènent à une grande clarté, de l'Aria à la Sinfonia (la plus belle) en passant par la Gavotte.
Tout est question de complémentarité : le piano de Benjamin Moussay s'imbrique avec le cor de Serge Haessler, qui répond au violon de Frédéric Norel. Personne ne tire la couverture à soi, c'est l'expression collective qui prédomine.
Et c'est ce qui rend l'exercice particulièrement intéressant.
Célèbre en France pour avoir, au début de ce siècle revisité, parmi les premiers, le patrimoine de Frank Zappa (je regrette d'ailleurs qu'il n'ait pas répondu à notre questionnaire...), le guitariste alsacien Bernard Strubber est tout sauf un simple exégète. Remarquable compositeur et arrangeur, il sait s'appuyer sur un orchestre plein d'individualité (à commencer par les deux saxophones, Jean-Charles Richard et Michael Alizon qui se montrent aussi discrets qu'indispensables, tout comme sait l'être la guitare.
Parfois, comme dans "Ricercare" dans le second mouvement, un soliste s'échappe, ici le trop rare Frédéric Norel, mais c'est pour mieux souligner la cohésion du groupe, bien encadré par François Merville à la batterie et Bruno Chevillon à la contrebasse. La symphonie déjouée, qui témoigne d'une proximité avec des compositeurs contemporains comme Berio ou Ligeti, mais qui ne fait pas l'impasse sur Zappa est le genre d'oeuvre à prendre dans sa globalité. Qui s'écoute et s'appréhende en s'y laissant plonger. Et c'est un lâcher prise à la fois luxueux et poétique

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

20-Souel

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