Sun Ship

14 janvier 2021

Jubileum Quartet - A UIŠ ?

Si les improvisateurs européens vous manquent autant qu'à moi-même, si vous avez besoin de la chaleur et de l'invention de quatre grandes figures de nos musiques par temps de COVID, il existe un palliatif qui a toujours fonctionné, même en période normale : le disque.
Dans ce disque du Jubileum Quartet, on jubile, et c'est le moins. On jubile pour deux raisons : d'abord parce que ce sont les quarante ans de carrière de ce diable de Zlatko Kaučič, slovène de son état et percussionniste important, peut-être trop négligé de ce côté-ci des Alpes. On jubile aussi par l'énergie qui nous secoue à l'écoute de cette plage unique joué par des monstres sacrés. Il y a le saxophone ténor d'Evan Parker bien sûr, tout en insistance, tournant en rond avec une trajectoire instable, et parfois largement imprévisible qui invente néanmoins le mouvement permanent.
A ses côtés, Joëlle Léandre omniprésente et qui aime comme souvent offrir à l'ensemble quelques trames, des climats, à l'archet. Un archet qui plonge dans quelques souterrains, lorsque le saxophone et le piano d'Augusti Fernandez, qui agissent par trames, viennent l'ensevelir, voire la polir pour que ce son puissant de contrebasse ressorte plus brillant que jamais. C'est impressionnant d'ailleurs cette complémentarité, cette continuité qui existe entre Joëlle Léandre et Evan Parker. Ils se répondent mais agissent parfois comme un seul corps, en mimétisme. Une masse sonore que piano et percussions tailladent, parfois avec de micro-fissures qui donnent davantage de mouvement.
Il y a comme une force tranquille qui se dégage de cette rencontre au sommet, mais anniversaire oblige, c'est bien à Kaučič qu'on offre le plus de libertés. Lorsqu'au coeur du morceau, alors que la contrebassiste sonde ses chères infrabasses, c'est à l'autre bout du spectre, fouillant dans un bric à brac de métal que Kaučič lui répond. Au milieu, piano et ténor s'empeignent bien comme il faut, comme au centre d'un cercle protecteur A UIŠ ? est un disque remarquable. Tu pars ? (A UIŠ  signifie cela en slovène). Non, je reste. Pour le plaisir !

 

Et une photo qui n'a strictement rien à voir !

 

03-Duchamp

 

Posté par Franpi à 17:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


13 janvier 2021

Roberto Negro - Papier Ciseau

Quand Valentin Ceccaldi, interviewé cette semaine sur Citizen Jazz rejoint Roberto Negro dans le pourtant bien installé Dadada, ça fait des étincelles. Et les étincelles, le pianiste piémontais les aiment. Il les cultive, et sait même leur faire faire long feu, avec un goût du jeu, et partant du risque, qui n'appartient qu'à lui. On s'en assurera avec « Lime », ouverture d'abord calme de ce Papier Ciseau qui lui aussi appelle le bricolage et l'enfance. C'est calme, c'est quiet, et puis ça prend feu au détour d'une déflagration qu'on doit tout autant au piano qu'à l'espièglerie de ce diable d'Emile Parisien.

Espiègle, la définition est exact pour ce disque qui joue avec les codes de la musique électronique parfois (« Apotheke », où l'on danse littéralement sur un médicament) pour mieux affirmer une volonté organique, bien incarnée par les diableries rythmique de Michele Rabbia. On pense parfois aux envolées tout en puissance de God at The Casino, mais avec une douceur supplémentaire, une innocence qui tend à la simplicité dans le minimaliste « Toot », mais qui sait aussi se faire très turbulent aux prémices du remarquable « Neunhzen », avant qu'une certaine longueur, menée de front par le roi de l'horizoncelle Valentin Ceccaldi et les percussions ne changent totalement le climat. Papier Ciseau est une ode au changement, aux petites inflexions qui font la poésie du quotidien. Pour ce disque, malgré son habitude, Roberto Negro ne raconte pas d'histoires. Où elles sont microscopiques, à la taille d'un morceau, bien qu'appartenant à une sorte de corpus, comme un recueil de nouvelles. Ca ne les rend pas moins poétiques. Un disque accrocheur servi par de grands musiciens.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

52-Bateau

Posté par Franpi à 16:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

12 décembre 2020

Les meilleurs disques 2020

C'est désormais la tradition, et même sur un blog en déshérence, les traditions ont du bon. Voici donc les 10 albums qui ont marqué cette bizarre année que fut 2020. Bizarre et triste, pleine de colère et de beauté, Impavide et rugueuse. Au niveau disque, il y a eu des évidence : Mary Halvorson au dessus du lot, et des belles confirmations, comme Ellinoa et son disque incroyable, Ballad of Ophelia auquel je m'enorgueuillis d'avoir participé, fut-ce bien modestement avec des notes de pochette. Camille "Ellinoa" Durand n'a pas fini de nous étonner, tout comme Naissam Jalal. Jean-Jacques Birgé et les agitateurs de nato ne sont pas non plus en reste.

Il va falloir serrer les rangs, et défendre nos musiques pour 2021, d'autant qu'il est clair que le mécénat public d'Etat s'en moque comme de sa première censure au conseil constitutionnel. Cette année, pas de concert de l'année, il n'y en a pas eu, mais un clin d'oeil à Verlaine, le seul où j'ai fait des photos. Il me tarde.

 

Naissam jallal – om al aagayeb

Jean-Jacques Birgé - Perspectives du XXIIe Siècle

Anthony braxton & eugene chadbourne – duo (improv) 2017

Jeb bishop flex quartet – re-collect

Rempis/mcphee/reid/lopez/nilssen-love – of things beyond thule v1 & v2

Mary halvorson's code girl – artlessly falling & Thimbscrew - The Anthony Braxton Project (Mary Halvorson, artiste de l'année)

Ellinoa – ballad of ophelia

Roberto ottaviano – extended love & eternal love resonnance et rhapsodies

Onj fred maurin – rituels

Artistes nato - Vol pour sidney (retour)

 

03-Nkake

Posté par Franpi à 12:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

28 novembre 2020

Michael Alizon - Expanding Universe Quintet

On avait connu Michael Alizon dans Les Couloirs du Temps avec Jean-René Mourot, mais aussi dans le trio Tricycle. Le saxophoniste a de la suite dans les idées, la chose est entendue : voilà qu'avec Expanding Universe Quintet, il interroge de nouveau les dimensions : spatiales, temporelles...
En un mot cosmique.
Le saxophone est chaleureux au ténor, et souligne une certaine référence au M-Base, sans pour autant s'enfermer dans les langages de Steve Coleman. Contrairement aux couloirs du temps, Alizon a abandonné tout lyrisme : avec l'équipage qu'il embarque sur son quintet, il convient d'être plus centré sur le son, plus ombrageux aussi, ce que l'on entend sur "Total Apesanteur", tout en sensation.
Cette entrée dans les contrées cosmiques de Coleman ne représente d'ailleurs pas le seul canal de communication du quintet : si "Signal Immuable" est une abstraction électrique qui nous fait renouer avec les claviers de Benjamin Moussay et de Jozef Dumoulin, qui habitent résolument cet album. On retrouve d'ailleurs plus loin leurs Rhodes sur "Vers l'infini (... et au delà !)" qui permet à la mécanique d'avancer à toutes vitesse, sous la mitraille de Franck Vaillant.
Toute cette matière d'outre-univers est le miel d'Alizon, qui échange avec un certain bonheur avec le saxophone baryton de Jean-Charles Richard qui vient donner un point d'encrage dans cette univers en douce entropie.
Car il n'y a pas de points de repère, dans cette expansion. A l'écoute de "Le monde des ondes" (déjà dans Les Couloirs du temps) , on perçoit certains cycles, des mouvements concentriques qui se donnent rendez-vous au centre, où la simplicité nous accueille : juste Alizon au ténor avec la batterie très colorée du maître de Benzine, Franck Vaillant. Puis on sort de nouveau, avec le retour des arcs électriques, qui donnent de nouveau de l'espace, beaucoup d'espace.
Un infini.
C'est un magnifique voyage que nous propose Michael Alizon. Un petit plaisir référentiel et plein d'étoiles qui se dévore comme un livre de SF, plus vers Asimov que vers le Space Opéra...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

24-Abattoirs

Posté par Franpi à 10:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

23 novembre 2020

Kaze & Ikue Mori - Sand Storm

Ajouter de la matière au vent, et il va vous giffler le visage. Ajoutez de la matière au vent, et il va assécher votre voix. Ajoutez de la matière au vent, et il va se densifier.
Le vent, ici, on le connaît : c'est Kaze, le vent en japonais, qui a l'attrait d'être à la fois insulaire et métropolitain. De Honshu à Lille, du Nord au Sud, on les a déjà rencontré six fois. De la Tornade à la simple brise, le quartet s'est agrandit une fois, si Trouble. Le temps reste ailleurs le même avec ses formes parallèles : deux trompettes (Christian Pruvost, Natsuki Tamura) entouré par une pianiste (Satoko Fujii) et un batteur (Peter Orins). Deux japonais, deux français. Et le reste confié à l'entropie. L'ami Guy en parle à merveille sur Citizen Jazz
On s'en doutait, Atody Man, le précédent album, était dit de transition. Il fallait se recentrer, repartir à la rencontre. C'est le cas avec ce Sand Storm ou Kaze accueille l'électronicienne Ikue Mori.
Le grain de sable.
"Rivodoza" parle de lui-même : jusqu'à ce que le piano ample de Fujii vienne remettre de l'ordre, et un certain lyrisme inconnu jusqu'ici, Tout était dominé par la tempête, par le mouvement désordonné de la matière. Par le tourbillon des sons synthétiques qui s'instille dans tous les plis, dans tous les pores et vampirise tout...
Pour mieux le faire évoluer.
On pourrait penser qu'un japonais de plus ferai rompre l'équilibre précaire.Celà le galvanise. "Kappa" en est l'exemple parfait, où une certaine langueur domine l'urgence, et où la batterie d'Orins trouve en Mori un nouveau partenaire de jeu. Le sable de Mori est de ceux dont on fait le mortier. C'est un stabilisateur qui offre de la liberté et surtout du renouveau au quartet.
C'est surtout qu'avec Mori, on ne perd rien du luxe de détail qu'offrait Kaze. Au contraire, on les multiplie en de nombreux cristaux aux formes uniques et diablement sophistiqué, comme de la neige, ou du sable, dans sa version plus minérale.
Une réussite.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Veraval

Posté par Franpi à 18:32 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


20 novembre 2020

Nathalie Darche - 15 Berceuses

On avait aimé Pétrole, disque fin et puissant, véritable pas de côté qui nous emmenait dans l’univers rêveur de Nathalie Darche. Dans Pétrole, Nathalie n’était pas seule, mais son piano, et surtout son toucher Debussyen se reconnaissait entre mille. La tentation du solo restait à venir, et voici quinze berceuses.
Les 15 berceuses sont signées de Geoffroy Tamisier ; il avait déjà signé de nombreux morceaux jouées par la pianiste. Le trompettiste, compagnon de route de longue date de l’aventure Yolk ou le disque est sorti, garde ces compositions très classiques dans leur forme comme un jardin secret. Mais est-ce étonnant de la part d’un disciple de Kenny Wheeler ? La douceur est souvent partout dans son jeu.
Elle est omniprésente dans ses morceaux, prenons « Berceuse pour Zoé » pour s’en convaincre : la main droite de Nathalie Darche décortique la mélodie comme une petite boite à musique en nacre, la main gauche est caressante, en soutien.
Un portrait de Zoé apparaît, n’importe quelle Zoé, mais la Zoé que Nathalie a en tête et celle à qui elle nous fait penser. Les images sont en ombre chinoise, les rêves de la gamine (puisque c’est une gamine qu’on berce, l’évidence est là) tournoient comme des phylactères à remplir à l’envi. Ce n’est pas rose, pas plus que bleu. Ce n’est pas guimauve ou en pierreries ouvragées… C’est suffisamment ouvert pour que l’auditeur y mette ses propres projections.
Et c’est ça qui est très fort.
On sait depuis des années l’importance –quoique trop discrète- que revêt Nathalie Darche dans les orchestres d’Alban Darche. Quelle articulation elle apporte, quelle profondeur aussi. L’onirisme qui caractérise l’Orphicube notamment doit beaucoup à son approche classique qui se plaît à ne jamais s’enfermer. A s’ouvrir, même à des instants plus turbulents, à l’instar des ostinati légèrement entêtant de la « Berceuse pour Marius », qu’on imagine facilement distrait par des idées fixes et des passions uniques et débordantes.
Ces quinze berceuses sont des rêves, les yeux ouverts. Il y a des instants, fugaces, et des images, persistantes, qui s’enchaînent et s’articulent ensemble. On pourrait penser que les rêves se ressemblent, ils sont tous différents. Il se nourrissent juste de la langueur et de la douceur de la pianiste.
Ce disque est à la fois personnel et universel. Universel car dans toutes ses berceuses, on trouve en miniature des portraits d’enfants, des instants qui les définissent, des caractères à La Bruyère. Parfois en une poignée de secondes : il faut 101 secondes pour pénétrer l’univers des rêves de Joseph, mais on en perçoit mille contrastes, une volonté de fer et une légèreté ombrageuse. 15 berceuses est aussi un disque fichtrement personnel, car il y a un seizième portrait, en filigrane davantage qu’en creux. C’est celui de Nathalie Darche, dans toute sa bienveillance.
Il y a des sourires sur chacun des visages des enfants à qui l’on fait sérénade, même lorsqu’il y a un peu de spleen. C’est un spleen de pyjama, celui qu’on a des fois le dimanche soir avant le repas et que l’école pointe son museau quand on est gamin.
La chaleur qui émane de ce disque est douce, le climat rassérénant ; c’est un disque-doudou, ce qui semble cocher les cases de la berceuse, on ne peut pas dire mieux.
Un beau disque qui accompagne et dont on ne se lasse pas.

05-Orphicube

Posté par Franpi à 17:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

08 novembre 2020

Yves Rousseau - Fragments

Les souvenirs du lycée en musique sont primordiaux. Quels seraient les miens ? Beaucoup de choses, de découvertes. Beaucoup de musiques dans le rétroviseur, le crépuscule de Zappa et l'arrivée à maturité pop de la musique électronique. C'est le malheur des années 90, et ce n'est pas ce qu'à connu Yves Rousseau, qui l'évoque joliment dans l'important Fragments, dont la présente chronique ne pourra pas être aussi complète que celle de l'ami Denis sur Citizen Jazz.
L'érudition des contemporains.
Les souvenirs d'Yves Rousseau ont mon âge ou peu s'en faut. A l'époque, c'était Magma et King Crimson ! Du premier, j'ai les codes, du second, je n'ai rien retenu, à part le sentiment d'une grandiloquence en papier mâché (autant se faire des ennemis) et beaucoup d'emphase. Le Jazz-Rock est un langage qui s'apprivoise et peu suinter d'ennui, mais comprenons qu'à l'époque, dans la trépidence des seventies, c'était une lame de fond.
C'est de cette lame de fond dont il s'agit ; et il faut concéder qu'Yves Rousseau la traite davantage en poète sociologue qu'en fan éploré, c'est ce qui la rend très intéressante, et à tout prendre tout à fait exaltante, notamment lorsque Csaba Palotaï à la guitare et Etienne Manchon au Wurlitzer font parler les watts sur la seconde partie de "Efficient Nostalgia" où tout l'orchestre tend vers une rage tellurique, une fracture, une brèche qui plonge tout droit dans la fébrilité de l'adolescence.
On pense à Shangri-Tunkashi-La, bien sûr, mais il ne s'agit pas d'un travail de relecture, comme l'était le disque de Mederic Collignon. Il s'agit d'un disque très personnel où la basse pérégrine, et où le matériau est inédit ; Rousseau retranscrit l'époque qu'il a vécu avec une mémoire pointilliste, habillée de ses propres atours. Il le fait avec un orchestre très soudé où l'on aime les individualités comme Jean-Louis Pommier au trombone ou Thomas Savy à la clarinette basse. 
Fin et puissant, Fragments est une sacré surprise de chez Yolk qui donne un jour neuf à toute la musique électrique des seventies. Une sacré sortie de chez Yolk qui s'écoute avec le goût d'y revenir. Même si ce n'est pas ça qui me donnera envie de réécouter du Robert Fripp !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

10-bol-d'eau-1

 

Posté par Franpi à 11:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

16 août 2020

Sarah Murcia - Eyeballing

« Moi ce que j'aime sur les disques, c'est me taire ». On serait tenté d'accompagner de vivats et d'encouragements certains, tant il est bon que la musique orchestrale ait sa revanche. Mais n'en déplaise à Sarah Murcia, et quand bien même sa chanson « Volonté avec un nuage de lait » soit d'une joyeuse ironie grinçante, on préfère quand elle ne se tait pas ; à moins qu'elle ne joue de la contrebasse et des claviers... Mais elle sait faire tout çà en même temps, ce qui a de quoi nous faire écarquiller les yeux. Eyeballing est donc le nouvel album de Murcia, avec un nouveau quartet. Il est composé de joyeux anciens, comme le saxophoniste Olivier Py et le clavièriste Benoît Delbecq qui l'accueille par ailleurs sur son label du Bureau du Son, DStream. Ce n'est pas anodin d'ailleurs si l'électronique est si présente sur cet album, paru dans la même collection que The Recycler. Sur l'excellent « Come Back Later », où Delbecq s'occupe des rythmiques synthétiques pendant que Sarah Murcia joue d'une station de basse, on rentre de plein pied dans l'univers de la musicienne, d'une façon assez directe, à la fois lumineuse et très sèche. 

Le petit nouveau dans l'orchestre est aussi celui qui apporte une dimension supplémentaire. Le tubiste François Thuiller est omniprésent, et fait une sorte de lien, d'alchimie entre les acidités de l'électronique, très versées dans la pulsation, et la voix. Sur l'intense et complexe « Eyeballing », alors que le débit de la voix est proche du murmure, ou de la scansion contondante du Spoken Word, le tuba tisse des toiles de fond, des lignes quasi invisibles qui donnent à ce quartet un grand relief sur lequel les ombres sont tranchées, géométriques et parfaitement bien placées. La relation entre Delbecq et Murcia est primordiale, mais elle n'est pas unique. On perçoit chez eux une grande culture des musiques électroniques qui ne sombre jamais vers la démonstration où le goût pour une quelconque transgression. Un morceau comme « The Caretaker », où Olivier Py introduit une atmosphère de nuit d'été brûlante, en est un parfait exemple : la rythmique paraît erratique, elle est diablement bouclée. Quant à la voix elle incarne, elle réchauffe. Elle d'une douceur apaisante qui nous intime cependant de rester sur nos gardes. 

Après les Sex Pistols qui marquaient chez Sarah Murcia un goût pour l'indépendance et la liberté, Eyeballing est l'occasion de chanter des textes de Vic Moan. Un autre punk, peut-être un peu plus dandy que les glaireux golems de Malcom McLaren, et qui offre au quartet de beaux terrains de jeu, à l'instar de « Inneficient », où Delbecq fait tinter son si familier piano préparé, qui dialogue avec une contrebasse au son clair, mélodieux et pleine de contraste. On pourra faire un parallèle avec la voix de Sarah Murcia, on le devra même. Depuis Caroline, mais aussi quelques mémorables vidéos pour Arte, on sait que la contrebassiste est une formidable chanteuse. Ici, et sans doute plus que jamais, elle s'affirme dans cet exercice avec évidence. « Avec moi, t'as intérêt à pas prendre d'habitude », nous assène-t-elle dans « Volonté avec un nuage de lait ». Le pli est pris, Sarah.
Et on aime ça.

03-Murcia-1

Posté par Franpi à 18:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

21 juin 2020

Défaite de la musique, le retour (définitif)

J'aimerai vous dire comme tous les ans, mais c'est faux, ce blog est en jachère, et je ne mets que quelques chroniques de temps à autres, et même, j'en ai quelques unes au frigo, mais je ne les mets même pas.
Désespérant.
La dernière fois que j'ai parlé de Culture, c'était quand ? Il y a longtemps sans doute. Cinq ans ? On regarde défiler les hôtes de la rue de Valois, et on reste interdit.
Interdit de culture, c'est presque amusant. Enfin ça pourrait l'être, si ce n'était pas si dramatique. Si la situation n'était pas aussi terrible. Si la précarité n'avait pas gagné toutes les strates de la culture. Si les décisions prisent, n'avait pas été, à tout coup, tout aussi terriblement délétère qu'on en arrive là.
On dira "han mais c'est le COVID, qui nous met dans la merde."
Pour ça, comme pour tant d'autres choses, les artistes se sont débrouillés tout seuls. Le DIY, la mutualisation de la pénurie est devenu une nouvelle façon de créer, et c'est bien ; on est heureux (et fier) de voir Adlib. On est passionné par les débats sur l'écologie. On ne sera pas surpris de voir les collectifs renaître à la sortie de cette putain de crise du COVID.
Le COVID. On a ri (non), devant les tergiversations, le mépris des concerts sur des chaises en plastique à dix avec les gestes (crash-)barrières et les solistes qui donnaient une vision très claire de comment Valois voyait les concerts en province ; forcément dans des salles polyvalentes. Forcément un peu moisie.
Mais n'est pas moisi qui veut. Faut de l'entraînement, et c'est peu de dire que la culture institutionnelle d'Etat nous a de ce point de vue donné une belle feuille de route.
Le Co, je sais pas. Le vide, c'est sûr, et si le virus n'a pas aidé, le niveau d'amateurisme (soyons-en fier, paraît-y) des décisionnaires nationaux de la culture, ou plutôt des directives et des directions données y est sans doute pour bien plus que les-gens-qui-toussent-dans-la-corbeille. C'est simple, il n'y a plus que les territoriaux pour donner encore un sens institutionnel à la Culture.
La rue de Valois est peuplée de fantômes.
Ou c'est devenu un garage Peugeot, on a du mal à savoir.
La Culture institutionnelle d'Etat est devenue sous nos yeux ébahis, dans la droite suite de l'Education National, le royaume du boy-scoutisme.
Er quoi de mieux que la Défaite de la musique, la pierre noire de la création pour que ce boy-scoutisme s'exprime au mieux ? Dans cette catégorie, le 21 juin covidé fait dans la génie : Jean-Michel Jarre dans une sorte de 36-15 Second Life et des chanson à apprendre par coeur, comme des Diapason Rouge sur papier CERFA.
On ne sait pas s'il y aura toujours un ministère de la Culture. On est tenté de dire, si c'est pour ça, c'est pas la peine... Et Vous savez quoi ? C'est l'effet voulu.
Alors il faut se battre pour que le mécénat culturel public ait un sens, sans perdre l'indépendance acquise.
Vous savez quoi ? C'est pas avec ces gens là que ça arrivera !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

18-Errance-Montauban

Posté par Franpi à 20:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

16 janvier 2020

François Corneloup - Révolution

François Corneloup a eu plusieurs vies.
Et il faut avoir eu plusieurs vies pour avoir envie de faire la Révolution. Une vraie révolution, celle qui n'est ni un diner de gala ni un fantasme qui se soigne au biactol.
François Corneloup a eu plusieurs vies, et pourtant il a surtout été saxophoniste baryton. Un baryton reconnaissable entre tous, qui se charge d'animer la rythmique sans abandonner cependant une certaine légèreté que lui seul sait avoir, à l'image de la douceur amicale de "Fileuse" que Corneloup dédicace à sa vieille amie la contrebassiste Hélène Labarrière.
Parce qu'il n'y a pas de Révolution, s'il n'y a pas de camaraderie.
Des Jardins ouvriers aux orchestres d'Henri Texier, de Noir Lumière jusqu'à Ursus Minor, il y a plusieurs chemins qui mènent à un même but. Et peut être est-ce ça la révolution : réveiller les consciences (et faire gigoter les membres) tout en ne se lassant pas d'une certaine poésie. C'est tout l'enjeu de ce disque enregistré en quartet, avec des pierres angulaires comme l'électricité de Sophia Domancich, plein de douceur feutrée et néanmoins de tension sur le très beau "un arbre", mais aussi tout le travail de contrepoid exercé par le jeune tromboniste Simon Girard, remarquable de bout en bout et qui offre à Corneloup beaucoup de Liberté.
Qui dit révolution dit jeune garde (prenez garde...). Il ne s'agit pas de jeunisme, il s'agit de sang frais. A ce titre, outre Girard entendu chez Gaël Horellou, on trouve une bien saignante base rythmique avec Joachim Florent à la basse électrique et Vincent Tortiller à la batterie, qu'on avait pu apprécier dans l'orchestre de son père, singulièrement dans le génial hommage à Frank Zappa où il était indispensable.
Dans le présent exercice, qui se situe au mitan des expérience d'Ursus Minor (ça groove de partout, et notamment lorsque la basse asticote le Rhodes de Domancich) et de la dynamique générale des orchestres de Texier, le rôle de Vincent Tortiller est absolument primordial. Il est le genre de batteur qui sait en faire beaucoup sans en faire trop, qui sait libérer la basse et permettre aux deux soufflants de batailler avec grand enthousiasme. C'est sensible dans un morceau comme "Avant la danse", où, considérons-le, la danse a bel et bien commencé.
Révolution assume son côté rock, sans pour autant sombrer dans la caricature. C'est aussi l'une des forces de Corneloup qui sait très bien doser les choses tout en gardant un côté gouailleur voire bravache : en témoigne cette reprise très osée de "Tomorrow Never Knows" des Beatles qui sait garder l'esprit tout en dynamitant l'aspect ésotérique et psychédélique du morceau initial.
La Révolution, c'est du concret, l'oisif ira loger ailleurs !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir... Enfin presque.

48-L'apéro

 

Posté par Franpi à 09:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,