Sun Ship

24 juillet 2016

Ozone Acoustic Style Quartet - Organic Food

Enregistré en 2014 à l'Institut Français de Budapest, là où quelques années avant avait été capté La Manivelle Magyare, ce moment de folie avec la Campanie des Musiques à Ouïr, Organic Food est le deuxième album d'Ozone, l'orchestre à géométrie variable de Christophe Monniot qui paraît sur le label Budapest Music Center.
Le premier était un quartet avec le joueur de cymbalum Miklós Lukács et ses vieux complices Joe Quitzke à la batterie et son alter-ego du clavier Emil Spányi. Un orchestre équilibré, ou plutôt équilibriste : entre la batterie volubile de Quitzke, qu'on a l'habitude de voir et les explosions régulières de Monniot, il y avait une cristalisation immédiate.
This is C'est la Vie était un album funambulesques, où les cordes se mélangeaient dans des artifices électroniques puissamment acides, où les fausses pistes se succédaient avec une fougue qui sied parfaitement à l'univers de Monniot ; cette impression que tout part dans une déflagration d'enthousiasme avant de révéler une construction méticuleuse, discrète d'abord mais implacable. C'est ce qu'on constate ici sur « Grace » qui ouvre l'album sur un long morceau où Spányi et Quitzke entame un pas de danse ensemble, vite rejoint par le souffle guilleret de Monniot.
Le morceau tourne autour du traditionnel « Amazing Grace » sans jamais mettre le pied totalement dedans, où si vite que cela tourne au clin d'oeil.
On pense à ces jeux d'enfant imaginaires où l'on marche sur les bandes du passage protégé pour éviter les crocodiles. Ces stratégies d'évitement très malicieuses sont partout : dans le beau solo de batterie comme dans la dynamique générale, qui entreprend tout l'album, jusque dans la suite « Du vent dans les voiles qui occupe la moitié de l'album ; Cette suite, comme la plupart des morceaux d'Organic Food, est signé Monniot. En quatre partie, elle est d'abord lyrique avant d'être plus contemplative, le saxophone emmenant ses comparses dans différents climats, aux décors dessinés à grand traits par la batterie et le piano, dont l'amalgame permet toutes les libertés à Monniot, tout en gardant une ligne de conduite très collective.
La nouveauté, c'est qu'un grand musicien hongrois en a supplanté un autre. Le cymbalum de Lukács a laissé la place à la contrebasse très musicale de Mátyás Szandai, que nous aimons particulièrement par ici. En plus de donner une dimension plus profonde, plus charnelle à Ozone, la quasi-disparition d'artefact électroniques donne tout son sens à Organic Food. Ainsi, son solo sur la troisième partie « Du vent dans les voiles » est l'un des moment suspendus de l'album.
Il y en a d'autres : « Anatology » -un clin d'oeil parkerien, à n'en pas douter- en est un qui consacre ce nouveau quartet dans son équilibre, et son hoût affirmé pour une certaine tradition qu'il faudrait pouvoir gentiment malmener pour en sortir quelques nutriments nouveaux. C'est exactement ce qui suinte également de « Greensleeves », reprise du standard à la Monniot, sur la trame impeccable de son orchestre. Le saxophone tangue, perce, revient et se cogne jusqu'à trouver la place assez large pour libérer le thème.
Organic Food est un disque vivant, plein de puissance. On aime Monniot pour ces deux qualités, embelli par cette belle formation et un enregistrement impeccable. Un plaisir.

Et une photo qui n'a strictement rien n'a voir...

119-Détail-monument-pêcheur

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20 juillet 2016

Neuf ans

Ce fut une année bien difficile, pour tous, partout. On ne va pas s'enfoncer dans les truismes et les émotions faciles, j'ai évité d'utiliser ces pages ces derniers mois pour les registres liés à la colère, aux doutes, à la sensation d'aspiration par le vide que me laisse cette époque, et ce n'est pas maintenant que je vais recommencer.
J'écoute la clarinette, et ça n'empèche pas de tenter de rendre ce monde moins laid sans se saisir d'un clavier.
Ce monde a besoin de musique ; ni recongelé après surgélation, ni sous-vide. Ce monde a besoin de musique qui frappe, cogne, émeut, renverse, contribue, dérange, démange, lacère. Ces musiques qui vivent et que Sun Ship, avec ses presque 150.000 visiteurs uniques essaie depuis neuf ans (9 ans !) de mettre en lumière.
Cette année fut pour moi bien étrange, entre la sortie d'un livre et la participation a un spectacle sur la scène du Petit Faucheux. Aucune de ces choses n'est peut-être la dernière. Mais aussi dure fut cette année, il me reste, sur le plan de la musique et de l'écriture, ces deux moments qui laissent une pointe de fierté que je n'espère pas mal placée.
200 chroniques. Le chiffre me fait même peur en l'écrivant. C'est ce que j'ai écrit cette année. 100 environ pour Citizen Jazz, le reste pour Sun Ship. Ca veut dire près de 400 disques écoutés.
De quoi se préparer à fêter dignement les DIX ans de Sun Ship.

On fait quoi ?

Bonnétage

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19 juillet 2016

Ken Vandermark Resonance Ensemble - Double Arc

Alors qu'il fête prochainement ses 52 ans, Ken Vandermark paraît être dans le paysage de nos musiques depuis toujours ; enfin au moins depuis des décennies.
En réalité, ce multianchiste de Chicago est actif discographiquement depuis la fin des années 80 mais influence de manière assez importante de nombreux musiciens de chaque côté de l'Atlantique.
Il faut dire qu'il embrasse largement de nombreuses expressions qu'il amalgame, infuse et retranscrit dans son propre environnement, fait de soufflants pugnaces et de rythmiques insistantes, et qu'il est aussi prolifique en terme de disque qu'en terme de formations ; Aller sur son site, c'est contempler les ramifications d'une famille entière de la Creative Music. Celle de Mats Gustafsson et du fondateur Chicago Tentet de Brötzmann au crépuscule du XXe siècle, avec Joe McPhee et Fred Lonberg-Holm, ainsi que le fabuleux batteur Michael Zerang, que l'on retrouve sur ce Double Arc du Resonance Ensemble.
Resonance, orchestre-amiral de Vandermark. Toute ressemblance voire influence avec notre cher Christoph Erb ne serait absolument pas fortuite...
C'est depuis 2008 qu'existe cet orchestre transatlantique à géométrie variable. Il n'échappe à la boulimie d'enregistrement de Vandermark. Tant qu'on a du mal à suivre. Trop ? Sans doute. On notera par le passé le remarquable Head Above Water.
Mais c'est sans conteste Double Arc, et son impression de forêt primaire, qui est la grande pierre de l'édifice. Pour s'en convaincre, il faut écouter le tutti inaugural de la « Section D » de l'Arc Two et cette sensation qu'en quelques secondes on passe en revue 100 ans de Creative Music qu'elle soit écrite, improvisée, américaine, européenne, aléatoire ou dirigée.
C'est jouissif, autant que spontané.
Dans ce Resonance Ensemble, on retrouve de manière stable le tromboniste Steve Swell, lui aussi un compagnon régulier de Brötzmann, mais aussi l'Ukrainien Mark Tokar, remarqué avec Op Der Schmelz ou encore du suédois Magnus Broo, trompettiste furibard et véritable alter-ego de Vandermark. On avait pu entendre ce cuivre avec Paal Nilssen-Love (et Ken Vandermark) sur 4 Corners ; il brille ici dans la déconstruction méthodique de la « Section D » d'Arc One, entre l'alto du saxophoniste polonais Mikołaj Trzaska et la clarinette de son compatriote Wacław Zimpel.
Le tentet, où l'électronicien Christof Kurzmann vient instiller des formes étranges et déstabilisantes, à l'instar de l'entrée en matière quasi-silencieuse où apparaissent de manière éparses des chants d'oiseau torturé et une masse ronflante, a une incroyable force de frappe.
Ce n'est pas seulement lié à la double batterie de Zerang et Daisy, et ceux même lorsque la « Section B » d'Arc One offre quelques instants d'un funk fébrile.
Il s'agit plutôt de cette capacité à avancer collectivement sans direction précise d'un premier abord, mais qui en réalité marque une grande rigueur. Les deux axes filent droit, se tiennent au cordeau au dessus de l'Atlantique, et se rejoignent à l'infini.
On a le sentiment, tout au long de l'album, entre les interventions de chacun et les vagues successives d'un gigantesque maelström.
On songe à Zappa, dans l'Arc 1, et puis on l'oublie, Julius Hemphill de manière régulière dans l'Arc 2, et il persiste. Ca se croise, s'entrecroise, se rentre dedans mieux qu'en mêlée avec une euphorie qui n'oublie jamais cependant d'être rigoureuse. Vandermark tient fermement les deux arcs, ceux qui relient la musique contemporaine et le jazz, parvient à les dompter et nous faucher. Ce fan d'un certain cinéma de genre ou d'essai -des deux, même-, qui va des montages secs et tendus à la Cimino aux films de la Nouvelle Vague, voire aux documentaristes de génie (dans Kafka in Flight il dédicace un morceau à Chris Marker) use de sa musique comme d'un réalisateur, avec ses plans séquences et ses contrechamps, avec ses ellipses et ses plans américains soudains et appuyés.
Double Arc nous touche en plein cœur.

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Besançon

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14 juillet 2016

Frank Zappa - Road Tapes #3 (Tyrone Guthrie Theater, Minneapolis)

Il est sorti presque sous le manteau, ce troisième volume des Road Tapes de Frank Zappa. Pour tout dire, c'est presque par hasard que j'en ai découvert l'existence.
Rappelons un peu ce qu'est ce concept des Road Tapes, dont nous avions parlé à l'occasion de la sortie de la Road Tapes #2, qui exposait un concert de 74 au Finlandia Hall d'Helsinki : les Guerilla Tapes, nettoyées par les techniques numériques, dont la vertu documentaire est indéniable.
Il ne sera pas question de rentrer dans l'oeuvre de Zappa par cette porte, mais d'essayer d'y voir plus clair dans la continuité conceptuelle de son oeuvre... Voire de prendre son plaisir de fan où l'on peut : soit dans ce double album enregistré à Minneapolis en juillet 70, avec un line-up qui, à défaut d'être le meilleur techniquement, est l'un des plus attachant. Pensez, on y trouve aux côtés des deux ménestrels libidineux Mark Volman et Howard Kaylan rien moins que Ian Underwood, Jeff Simons, George Duke et Aynsley Dunbar.
Une équipe qui fera penser au magnifique Chunga's Revenge que je conseillais, il y a fort longtemps, parmi les disques "porte d'entrée" de l'oeuvre zappaïenne.
Et pour cause.
Paru en octobre 1970, ce dernier album a de nombreux point commun avec ce troisième Road Tapes, de l'usage d'un rythm'n'blues passé à la centrifugeuse jusqu'à l'exubérance des chants. Le morceau "Dog Breath" (ou "You Didn't Try To Call Me"), sur le premier disque, en est le premier exemple.
Il n'y a pas que ça : le morceau "King Kong/Igor Boogie's" est même repiqué dans son dernier tiers, le plus clair au niveau de l'enregistrement pour bâtir "The Nancy and Mary Music" sur Chunga's Revenge, selon la bonne vieille habitude zappaïenne du collage. On retrouve donc la combustion de George Duke et d'Aynsley Dunbar dans ce morceau de 20 minutes qui à lui seul vaut la chandelle...
A force de documenter les lives des années Volman et Kaylan récemment (le Carnegie Hall entre autre), mais aussi dans les You Can't Do That On Stage Anymore (YCDTOSA) et les disques "de l'époque" (Just Another Band From La, Fillmore East, etc.), on commence à avoir une idée précise de la folie furieuse de ces concerts, de leur aspect total, mais aussi de l'euphorie que procure les versions successives de "Call Any Vegetables".
Mais tout de même, la version de cet album, où la guitare de Zappa est TRES en forme est une joie intense ; on en oublierait presque la qualité assez médiocre de l'enregistrement. Parce que disons-le, le premier album est, de ce point de vue, assez mauvais. Ce n'est pas le cas du second disque, où les choses s'arrangent. On en profite pour avoir une version de "Sharleena" qui complète la collection, mais surtout "Pound For a Brown", remarquable d'unité chez les Mothers of Invention.
Le clou de ce second disque est surtout la "suite" que constitue "A Piece of Contemporary Music","The Return of The Unchback Duke" et "Cruising For Burgers". C'est un témoignage rare.
1970 était un petit angle mort dans la documentation discographique de Frank Zappa, seul Playground Psychotics y répondait parcellairement (et pas avec grande cohérence). Pas ou peu de morceaux de cette année la sur les YCDTOSA, pleine transition. Ce Road Tapes #3 vient en partie le combler, et permet pour le moins de raccrocher certaines évolutions, certaines idées en devenir, et un jazz électrique qui ne dit pas son nom et vient de plus en plus se faire une place ("Cruising for Burgers").
A conseiller aux fans et aux exégètes. Mais les amateurs de Zappa le sont un peu tous !

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31-Smile

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13 juillet 2016

Dominique Pifarély - Tracé Provisoire

Il fallait bien un moment où, à penser sa musique face au temps, le violoniste Dominique Pifarély allait s'attacher à l'éphémère. Il l'avait déjà tangenté, avec la Time Geography de son ensemble Dédales ou bien encore seul, dans le Time Before, Time After. Mais il s'agissait plus de travailler l'instant, l'éphémère est encore différent. L'instant est impensé en tant que tel, il n'est que le moment d'un continuum.
L'éphémère est conçu pour disparaître, mais encore : il laisse quelques atomes au passage. C'est une persistance, rétinienne ou auditive, peu importe ; c'est un sillon et quelques miettes de gommes. C'est un Tracé Provisoire.
C'est exactement ce que le quartet acoustique de Dominique Pifarély donne à entendre. Sur « Tracé Provisoire II », le pianiste Antonin Rayon émerge du silence à pas comptés, main droite aussi précise que musarde, dans la trame quasi imperceptible des cymbales de de François Merville pour suggérer quelques brisures de jazz lointaines, qui prennent corps lorsque le violon entre en jeu.
On est charmé par le jeu de Rayon, attentif et léger, charbonneux et aiguisé. Il s'équilibre à merveille avec Dominique Pifarély, en lui offrant une grande liberté dans chacune de ses interventions. « Il y a une synergie entre précision de l'écriture et une prise de risque sans laquelle le jazz ne serait pas » dit Denis Desassis dans Citizen Jazz.
Comme il a raison.
Dominique Pifarély se fraie un chemin, avec dans son sillage la contrebasse de Bruno Chevillon. Le jeu des cordes, à la fois complexe et subtil est empreint d'un calme profond, mais le feu couve sous la glace. La paire Chevillon/Merville se connaît depuis longtemps, et même si la puissance du contrebassiste n'est pas aussi tonitruante que dans d'autres projets plus électrique, il est un axe sur lequel ses compagnons peuvent s'arrimer et construire, notamment sur le puisant et collectif « Le peuple Effacé II », lorsque violon et piano jouent d'une passementerie aux allures de dentelles. Il y a dans les titres comme dans la musique une forme de révolte farouche bien qu'intérieure qui soulignent le caractère obstiné du propos du quartet. C'est éphémère car rien ne dure.
Et éphémère n'a jamais signifié sommaire, et encore moins fragile.
Les compositions de Pifarély pour l'album, enregistré à la Buissonne et paru chez ECM, sont justement des sophistications d'épure, ou chaque détail, chaque crayonné en un mot nourri la ligne claire à venir. « Vague 1 » en témoigne. Au milieu de l'album, cette masse de silence est comme les paquets d'eau : d'abord lointain mais lancinant, puis inouï à force de grossir, dans les stridulations et le bourdon des archets.
C'est fou comme cet album de Dominique Pifarély fait songer à un haïku. Un geste leste et immédiat qui construit un monde déjà passé en même temps qu'il est entrain de revenir. Ïl dit un monde qui n'est déjà plus mais qui perdure. Roland Barthes, dans L'empire des Signes, écrit : « Comme une boucle gracieuse, le haïku s'enroule sur lui-même, le sillage du signe qui semble avoir été tracé, s'efface : rien n'a été acquis, la pierre du mot a été jetée pour rien. Ni vague, ni coulée du sens ».
Seule la beauté perdure.
Elle est tout entière dans ce disque.

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Sous-le-sable

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12 juillet 2016

Fabrice Martinez - Chut! Rebirth

Qui dit renaissance laisse entendre qu'il y eut, à un moment, naissance. Ca parait une tautologie, mais il faut bien la préciser. Et que ladite Re-naissance est en partie différente de son originale. Sinon il s'agit, au mieux, d'un prolongement.
Pour Chut!, la formation du trompettiste Fabrice Martinez, la naissance est assez récente.
Certes, il existait il y a presque dix ans un trio Chut les chiens, où on le retrouvait avec son alter-ego le clavièriste Fred Escoffier (Ukandanz)... Mais Chut! a sorti son premier album il y a trois ans.
Un album paru sur le label dématérialisé Sans Bruit qui a la bonne idée de renaître ces jours-ci. Trois ans, et pourtant une éternité dans la carrière du trompettiste. Il y a d'abord eu le Sacre du Tympan, puis la place enviée du trompettiste dans l'Orchestre National de Jazz lumineux d'Olivier Benoit. dans le même temps, Martinez a rejoint Marc Ducret pour un récent album, et Chut! proposait un nouvel épisode dématérialisé avec les concerts à emporter de l'AJMI.
De sideman reconnu, voici le charlevillais devenu un incontournable de la scène hexagonale. Et s'il fallait une renaissance, elle devait être un recentrage, ou pour le moins une synthèse de tout cela. C'est dans Rebirth qu'elle s'incarne, avec un changement dans l'orchestre : ce n'est plus Fred Pallem qui tient la basse, mais le contrebassiste Bruno Chevillon, ici à la basse électrique. C'est dans l'ONJ de Benoit que la rencontre a eu lieu, et l'on peut affirmer qu'elle change tout.
Il y a, tout de même, la relation intacte entre Fabrice Martinez et Fred Escoffier. Pas seulement  parce qu'ils signent à parité les morceaux, mais parce que c'est l'axe central, vital même de l'orchestre. Sur le beau "Derrière la colline", comme le note la très chère Anne Yven, le bugle propose, le clavier dispose, avec la base rythmique comme forteresse impavide.
Comme dans Caravaggio, auquel on pense immédiatement, Chevillon est un dynamiteur rock. Ce n'est pas un hasard si comme ici, on retrouvait le batteur Eric Echampard. On y trouvera quelques rhizomes, notamment dans "Prune" qui clôt l'album dans un déferlement d'électricité et de rythmes impairs et acrobatiques. 
Le jeu de Chevillon est plus vindicatif, plus sec que celui de Pallem, et dans l'inaugural "Rebirth", c'est cette rocaille qui donne à Chut! un caractère plus sanguin, plus électrique, quand le premier album cherchait l'ourlet, le drapé, les re-recordings. Rebirth est plus direct. Plus charnel.
Paradoxalement, l'ombre de Pallem rode sur les claviers vintage de "Aux cendres etc.", qui fait penser à quelconque giallo italien fait de vampires où autres créatures sensuelles et inquiétantes. La trompette de Martinez claque dans cet univers électrique sans référence particulière a quelconque ancêtre trompettiste-avec-de-l'électricité-en-dedans (non, vous ne voyez pas de quoi on parle, même dans "Transe"...). C'est juste une volonté de cheminer sans posture dans une fournaise urbaine et plutôt dans ses bas-quartiers. Les populaires, les relégués, les plus funky en quelque sorte.
C'est fou comme la ville influence le travail de ces membres de l'ONJ. Entre la Nouvelle-Orléans éparpillée de Dousteyssier et cette autoroute urbaine pleine de chicanes zapaïennes ("Smity") et de bâtisses éventrées (l'inquiétant "P and T"). Ils semblent très éloignés, ces disque parus sur ONJ, mais ils partent des cartes, imaginaires ou non pour conter des histoires. C'est bouillonnant et plaisant à souhait.

07-Martinez

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09 juillet 2016

Jean Dousteyssier - Post K

Lorsqu'on pénètre dans l'univers de Post K, entrés comme subrepticement par le souffle conjoint des deux frères Dousteyssier, Benjamin le plus âgé qu'on connaît de DDJ et Jean le plus jeune qui ballade ses clarinettes dans l'ONJ d'Olivier Benoît, on est en terrain connu.
Pas le terrain auquel on s'attend si l'on en sait rien d'avance ; C'est à dire pas celui des éclats acrimonieux de métal du trio en compagnie de Desprez et Joussein, et non plus celui des constructions urbanistique hyper-ouvragé de la bande à Benoît... Même si, même si dans la déconstruction quelque peu erratique de « Get Out of Here Jack Carrey With Your Cadrille », morceau composé par Jean, on découvre quelques constructions embryonnaires pleines de brisures et de cicatrices.
Une fois rassemblées, elles filent avec une certaine gourmandise vers des folies New-Orleans porté par le stride du piano de Matthieu Naulleau qu'on retrouve, ce ne sera pas une surprise au sein du Umlaut Big-Band qui revisite ce patrimoine sans se confire dans la décoction de raisins aigres.
Jean Dousteyssier fait partie d'un ONJ de bâtisseur, avec une volonté de rendre sa beauté à la ville, et Post K, l'ami Philippe Méziat nous le révèle, c'est « Post Katrina », l'après cataclysme qui avait ravagé la ville. C'est la reconstruction d'un patrimoine avec les maténiaux d'aujourd'hui. C'est un cœur de Swing avec des poumons neufs. Mais ce n'est pas pour cela que l'on se sent en terrain familier.
Non, si l'univers nous ai bien connu, dès le magnifique « China Boy » de Phil Boutelje qu'Amstrong a, entre autres, rendu célèbre, c'est qu'il fait songer à l'approche très iconoclaste de Laurent Dehors lorsqu'il entonnait à Dommage à Glenn. Un même volonté de jouer librement en mélangeant les grammaires les plus traditionnelles et les improvisations contemporaines faite de slaps, de ruptures et d'entrecroisements parfois complexes.
C'est l'évidence lorsque le morceau s'ouvre sur les roulements caractéristiques du batteur Elie Duris, qu'on avait plutôt pris l'habitude de voir dans des formations foncièrement contemporaines comme MetalOphone ou le quartet Novembre.
On y retrouve cette volonté commune de ramasser les morceaux émoussés de la tradition pour reconstruire des mondes nouveaux. C'est également ce qu'on entend dans le jouissif « Charleston Rag » de Eubie Blake, d'abord complètement disloqué, puis que se remonte à mesure que les musiciens se rassemblent, tout en gardant un côté de guingois qui n'oublie que cette vieille musique de bastringue a vu passer le Free depuis, et ne s'en est pas vraiment remis, bousculé à tout jamais, défrisé, en quelque sorte.
Quand Jean Dousteyssier fait des miracles à la clarinette basse, et avec quel son, on songe au rouennais. Notamment sur le roboratif « Shreveport Stomp » de Jerry Roll Morton qui se termine en une belle confrontation free entre les deux frangins dans ce quartet sans basse à corde (un autre point commun, et pas des moindres).
Mais il y a chez Dehors une distanciation qu'on ne retrouve pas chez Post K ; du moins la prise de recul est ici différente, cherchant moins le point d'ironie.
Ce n'est pas pour rien que le quartet est affilié au Umlaut Big Band, et que l'on sent poindre l'influence du trio Un Poco Loco où l'on retrouve -Ô surprise-, des musiciens de l'UBB et de l'ONJ d'Olivier Benoit. C'est une même démarche, celles de joyeux cosmopolites qui voyage à travers le temps, à travers les temps avec une aisance. Nous écrivions à propos d'un concert qui avait vu se succéder Julien Desprez (DDJ) et l'UBB : « Entre les deux il y a un monde ; c'est le notre. ». C'est également celui du quartet qui y évolue tout en grandeur et signe encore une belle réalisation du label ONJ Records. Un label qui montre à quel point il est l'image de la musique d'aujourd'hui, loin de tous les aigres ronchons qu'on n'entend d'ailleurs plus guère.

Le vent souffle, la musique reste.

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21-Volet

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07 juillet 2016

Thumbscrew - Convallaria

Revoilà Thumbscrew, l'un des trio les plus alléchant de ces cinq dernière années.
Un trio de synthèse, qui est suffisamment Power pour faire monter la pression artérielle juste comme il faut et fin comme il se doit pour que l'improvisation aie l'air d'une petite sculpture raffinée. On pourra même ajouter, dans ce Convallaria sorti sur le label Cuneiform qui représente le second album de l'attelage Mary Halvorson, Tomas Fujiwara et Michael Formanek, la dimension individuelle qui s'intègre au mouvement collectif qui marquait le premier disque, qui a donné le nom au groupe.
En témoigne par exemple la magnifique échappée de Fujiwara sur le complexe « Danse Insensé » où les percussions, très contemporaine s'agitent avec une grâce autour d'une guitare solide, avant de prendre seules quelques mesures de liberté frondeuse.
Revoilà Thumbscrew ? Il ne semblait pas que le trio nous avait quitté. On les retrouvait il y a peu dans le Kolossus de Formanek ; peu de temps avant, c'était au sein du Hook Up de Fujiwara. Les trois musiciens avancent ensemble, mais Thumbscrew est clairement leur instant de répit. Leur petite clairière où ils jettent leurs envies sans trop se soucier de la forme, qui vient d'elle-même.
Convallaria est le fruit de quelques jours de résidence d'artiste à City of Asylum, à Pittsbugh, et l'on perçoit le disque comme une volonté de se poser. Il se trouve que l'oralité du français a la particularité de ne pas faire de différence entre pose et pause. Ca tombe bien, le présent disque est manifestement un subtil mélange des deux.
Ainsi « Trigger », qui s'ouvre sur l'un de ces solos dont Formanek a l'habitude : simple, profond, plein d'émotion et de retenue tout en même temps, avant que la machine ne se mette en route... La guitare d'Halvorson arrive sur un roulement de tambour. Le son est un peu sale, tremblotant, presque timide dans un premier temps avant que l'on se rende compte qu'elle a emplit tout l'espace.
Plus que jamais, la guitare d'Halvorson est un générateur de climats, qui peuvent être ici très troubles, opiacés, vénéneux, voire même complètement bruitiste, lorsque « Screaming Piha » se bâtit en érodant peu à peu la masse de bruit impavide de la guitare.
Il y a dès « Cléome » qui ouvre l'album comme des substrats de rock progressif dans la guitare de Mary. Quelque chose de canterburyen qu'on voit pousser parfois comme les fleurs de rocailles et que l'on retrouve plus loin sur le très obstiné « Spring Ahead », qui est certainement le meilleur moment de ce bel album.
Convallaria, c'est le nom latin du muguet. Celui du premier mai et de la liberté. C'est extrêmement bien trouvé, car la musique de Thumbscrew est largement à son image. C'est une petite fleur d'apparence fragile mais qui pousse n'importe où. Elle a un parfum capiteux, enivrant qui fait songer aux beaux jours... Mais chacune de ses clochettes abrite un poison puissant qui peut tétaniser et glacer en un rien de temps.
On ne saurait avoir meilleure définition de « Convallaria » et de sa construction solide qui s'effiloche à mesure de déviation d'apparence soudaines qui sont en fait d'autres mécanismes subtils.
On ne lassera sans doute jamais de ces trois là.

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06-Fog

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01 juillet 2016

Twenty One 4tet - Live at Zaal 100

Incapable de savoir si le Twenty One 4tet fait référence au siècle, mais une chose est certaine : si les 45 minutes que durent cette capatation de concert sont d'avantage intemporelles, le Free que propose les quatre musiciens est du genre instantané ; il ne ressasse pas les vieux rêves, il les remets en perspective.
Il leur construit de nouveaux paysages avec une base rythmique comme on les aime : le contrebassiste Wilbert de Joode et son jeu sec comme un caillou de volcan éteint et le batteur Onno Govaert, toujours en mouvement, toujours attentif, toujours prêt à aller chercher le son qui va changer le cours des choses. Wilbert de Joode est vraiment l'un des improvisateurs européens qu'on reconnaît immédiatement, tant dans ses aventures avec Michael Vachter que récemment avec le pianiste Achim Kaufmann.
Bref, une séance d'improvisation dans le pur continuum des musiques improvisées européennes, avec les plus fins représentants de cette scène batave qui n'a jamais fini de nous impressionner par son ouverture et sa solidité. Sur "Rising Tide", le long morceau se développe en érodant peu à peu une masse de silence qui ne demande qu'à être entamée, abîmée, déchirée.
Les deux musiciens de la base rythmique, intarissables mais pas omniprésents, jouent au chat et à la souris entre les soufflants dont l'économie de gestes n'a d'égale que l'économie de souffle : à peine entend-t-on quelque cliquetis de John Dikeman, le saxophoniste ténor que l'on a pourtant connu dans le registre du cri (voir à ce titre l'excellent Across The Sky) et le souffle de Luis Vicente, à l'origine de ce projet, dont le son naît à force d'aller et retour et de dialogue.
Certes, le trompettiste portugais Luis Vicente est plutôt un bon représentant de ces musiciens du XXIème siècle, ou plus exactement de cette jeunesse insolente qui a à la fois la technique et la connaissance de toute sorte de terrains. Elle pourrait être encyclopédique et hors-sol, elle se frotte à toute sorte d'atmosphère.
Avec un brio et une adaptabilité à tout épreuve, même, car lorsqu'on écoute les cycles de "Vesuvius", long morceau où Dikeman fait parler la poudre et cogne tel qu'il sait le faire, le biotope de Vicente est assez éloigné de ses collaborations récentes avec le Tricollectif (de Happy Meal aux aventures avec les frères Ceccaldi dans Chamber 4).
Son interaction avec le trident néerlandais s'inscrit plus dans une tradition du Free brut, rocailleux, virulent. "Red Moon" qui ouvre l'album en est le parfait exemple :son échange à la fois pugnace et complice avec Govaert, sur le jeu si nerveux de De Joode est toujours sur le fil, comme son duel avec Dikeman. C'est du bonheur. Un bonheur qui se poursuit en quintet, avec une autre formation mais toujours avec Dikeman, le même jour dans la même salle.
Regarder la discographie et les collaborations de Vicente, c'est regarder une cartographie de la musique improvisée européenne. Evidemment, il y a le soufflant japonais Akira Sakata qui semble détonner géographiquement, mais qui n'est pas si loin de Dikeman. Mais sinon, de Jari Marjmäki le finlandais à Johannes Bauer l'allemand en passant par le Tricollectif ou ses camarades lusitanien, il y a des kilomètres au compteur.
Et ça s'entend tout entier dans ce disque.

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01-Port-du-Havre

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28 juin 2016

Christoph Erb & Frantz Loriot - Sceneries

Avant toutes choses, il faut se souvenir de deux disques, qui concernent nos deux improvisateurs de Sceneries, le suisse Christoph Erb, formidable multianchiste de Lucerne, et le violoniste alto Frantz Loriot, improvisateur franco-japonais installé depuis des années à Zurich. 
Pour le premier, c'est son duo avec le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, Screw and Straw sorti sur la belle aventure Exchange (nous en parlions ici, et surtout ...), où la clarinette basse joutait avec le violoncelle dans un bouquet de textures chaotiques et de flux heurtés et brisés, parvenant tout de même à agglutiner les timbres, à s'unir à force d'entrechocs.
Pour le second, c'est son magnifique solo, Reflections of an Introspective Paths, où l'on découvrait son jeu étourdissant, mais surtout parfaitement pulsatil, capable de faire de chaque rebond sur les cordes des rythmiques aux profondeurs étranges, tirant parti du son si particulier de l'alto. Une technique que l'on retrouve ici sur "Aurore" où le violon palpite de son bois à ses cordes, presque vivant tout entier. Charnel et inquiétant.
Nous avions un alto seul, de l'autre côté, une clarinette basse et un violoncelle.
Amalgamons.
On réajuste les dispositifs timbraux, on adapte les instruments, mais c'est exactement l'enjeu d'un morceau comme "Floating in a tempest", où le ténor puissant d'Erb vient se laisser porter par les remous de l'archet. La mer de cordes est déchaînée, mais la ligne de flottaison est immuable. Elle se débat, le souffle est parfois submergé par les glissements imperceptibles et inquiétants, mais tout est tenu par la tension, omniprésente.
La tension, c'est la grande affaire de Erb, dont nous n'avons pas fini de dire toute l'importance sur la scènes des musiques improvisées européennes.
"Floating in The Tempest" est un exemple de cette opiniâtreté farouche, qui ne cède pas un millimètre, qui va fouiller le cliquetis de ses clés lorsque l'alto se fait plus perçant. On pourrait en dire de même de "Tincture", où le moindre mouvement, comme autant de tics nerveux, est un moyen d'aller au plus profond de l'improvisation, d'instaurer un équilibre précaire permanent, qui demande à chacun des improvisateurs une attention constante.
Voici les points communs avec le duo avec le violoncelliste de Chicago : ce goût pour les chocs obsédant, pour la pénétration au plus profond des limites de l'instrument avec une certaine délectation. La nervosité extrême.
Mais Loriot n'est pas Lonberg-Holm. Il ne tonitrue pas, il explose rarement.
Avec son Notebook Large Ensemble comme dans toutes ses récentes collaborations, on note sa capacité à organiser le chaos, à le mettre en perspective, à lui intimer une direction sans ne rien imposer. Avec d'ailleurs un volontarisme similaire à Erb.
Sceneries est donc la rencontre de deux acharnés, qui instaurent dans chacune de leurs cinq improvisations, de leurs cinq Scènes, un climat tout aussi inquiétant qu'il sait être fascinant.
On en revient à "Floating in The Tempest" qui en constitue le sommet. Il y a cette impression qui domine de deux roues indépendantes, deux tourneries parallèles qui n'en finissent pourtant pas de se croiser en s'évitant avec une grâce et une légèreté incroyable.
Sceneries est une belle rencontre, de deux musiciens que l'on sent très complices. Sorti chez Creative Sources, il plaira énormément à ceux qui aime l'énergie folle de l'improvisation européenne.
Nous en sommes.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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Et n'oubliez pas !

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Posté par Franpi à 18:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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