Sun Ship

28 mars 2017

Escape Lane - The Bridge Session 05

Aventure transatlantique qui revendique son lien transcontinental, les rencontres organisées par The Bridge sont depuis quelques années un acteur majeur du dialogue incessante entre la jeune Europe et la vieille Amérique.
Cette dernière a depuis longtemps cessé d'exercer une tutelle sur le jazz européen, remplacé par une sorte de fascination réciproque que la plupart de ces séjours croisés subliment. On ne compte plus les orchestres plus ou moins inattendus que cela a pu engendrer, les prolongements qui en ont découlé, et les instants de magie qui sont ceux de deux cultures qui se frottent comme du silex et de l'amadou.
Nous en sommes à la treizième session de ce séjour musico-linguistique, mais si certains n'ont pas fait l'objet d'un disque, il reste de nombreuses traces vivaces de ces souvenirs, à commencer par le premier d'entre eux, mais aussi The Turbine, sans doute le plus impressionnant.
Escape Lane est le fruit de ces rencontres ; il s'agit d'un quartet à parité, avec des rôles dédiés et des chemins croisés. La base rythmique est française, les deux autres comparses sont de Chicago. Le contrebassiste Joachim Florent, figure du Coax Collectif (et récent partenaire de Hugues Mayot) et le trompettiste Marquis Hill, lauréat du prix Thelonious Monk sont plus jeunes que le batteur Denis Fournier qui travaille depuis longtemps avec Alexandre Pierrepont et la scène de Chicago et le guitariste Jeff Parker, connu pour avoir été l'une des têtes pensante de l'inclassable Tortoise à la fin des années 90 et par ailleurs membre ancien de l'AACM.
Qu'elle pouvait être la musique dispensée par cet attelage ?
La question, à bien des égards, est légitime : si l'entente entre le coloriste Fournier et son compatriote dont la basse sèche et solide permet toutes les digressions est évidente, la rencontre avec un trompettiste très ancré dans la tradition jazz et un guitariste imprévisible ne pouvait qu'attiser la curiosité.
C'est justement le rôle de ces Bridges que de créer l'irréalisable.
Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus tout de suite, un film existe sur cette aventure. Il montre la phase d'approche, l'apprivoisement des formes et des personnalités, l'apprentissage progressif d'une liberté collective. Une quête d'altérité qui s'étale sur sept morceaux, du langage véhiculaire foncièrement colemanien (tendance Ornette) à l'idiome commun joliment atmosphérique. De « Lane Open » où guitare et trompette cernent une batterie nerveuse à « 4800 S. Lane Park » où chaque note semble pesée, où la guitare soudainement plus bruitiste semble rebondir sur les cymbales pendant qu'une trompette très atmosphérique fait un pas de deux avec Florent, passé à l'archet. Une jolie douceur.
Une concorde.
Le disque, enregistré en studio est la lente naissance d'un orchestre, auquel on assiste avec un certain ravissement. On le voit prendre doucement son envol et toucher le ciel sur le magnifique « Lever de soleil au loin sur le lac agité où s'est réfugiée, usée, la tempête ». Ce titre accueille une préparation tranquille, qui enfle joyeusement sans jamais aller au point de rupture. Escape Lane reste contemplatif, avec cette façon rare de Parker d'avancer avec une impassible certitude. La contrebasse est pleine, directive sans jamais être autoritaire, laisse beaucoup de place à Fournier dont le calme est celui d'un équilibriste. Et puis la trompette emporte le tout dans un sentiment de plénitude.
Escape Lane est comme une ligne de fuite, un axe qui ouvre des perspectives. Les points de suspension du pont.

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37-MSM

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14 mars 2017

Caravaggio - Turn Up

Lorsqu'on se range sous l'égide du Caravage, c'est qu'on aime les atmosphères contrastées avec un goût plus prononcé pour les ténèbres. C'est une description qui convient parfaitement à Caravaggio, le quartet qui regroupe quatre fortes têtes qu'on voudrait nous présenter comme en provenances de latitudes différentes.
En réalité, Bruno Chevillon comme Eric Echampard, Benjamin de la Fuente comme Samuel Sighicelli ont le même horizon, celui d'une musique instinctive et nerveuse. Cogneuse comme il faut c'est à dire qui ne tombe pas comme à coups redoublés mais par petites accélérations précises, leste, qui font mouche à chaque fois.
Bien sûr, la basse de Chevillon est à la fois dure et bondissante, la batterie d'Echampard est comme toujours puissante, sauvage et explosive ; leur univers est celui du jazz et de la musique improvisée, dans le trio de Ducret entre autre, mais aussi dans l'ONJ d'Olivier Benoit que Chevillon a quitté depuis. Samuel Sighicelli est un pianiste et un compositeur qui évolue dans un registre contemporain comme son comparse violoniste Benjamin de la Fuente... Qui a participé en tant que compositeur au volet romain de l'ONJ d'Olivier Benoit. Comme on peut le voir, rien n'est simple dans ces franges équivoques où les limites entre les genres s'effacent.
C'est dans ces territoires en défrichage permanent que nous nous sentons bien, et sans nul doute qu'ils auraient plu au Caravage. Il trouve dans Turn Up, le nouvel album de Caravaggio paru sur le label de La Buissonne (où Sighicelli avait enregistré une très belle pièce contemporaine...) une illustration parfaite, qu'on pourrait presque résumer au titre « Blue Crytal », où une nappe inquiétante semble monter des profondeurs turbides, bouté par une rythmique inquiétante qui submerge d'électricité où les feulements hurlants se disloquent sous les riffs saignants et répétitifs qui se termine dans un sorte de mélopée hollywoodienne presque ricanante et malsaine.
Bambi matricide.
C'est violent, irrespirable parfois, mais on est attiré par le flot comme une sorte de sidération. C'est un sentiment qui poursuit à intervalle régulier durant tout l'album, mais trouve son point d'orgue dans le déchaînement de « 1064°C », sorte de d'orgie de métal soudaine et sporadique qui cogne avant de s'évanouir dans une longue plainte saturée et triturée, comme un corps essoré par un coup de rage qui s'essoufle.
On pourrait songer que tout ceci est très physique, musculeux, uniquement dans le rapport de force, mais l'interaction entre les musiciens est au contraire très réfléchi, s'installe dans une foultitude de détails qui maintiennent toujours l'écoute en alerte (« Tanker Fever »). Comme Le Caravage encore, si la scène pris dans sa globalité peut être crue, le soin apporté à chaque détail, à chaque symbole offre une lecture plus large.
Ce que propose le quartet dans Turn Up, c'est une forme de Rock déconstruit qui s'en donnerait l'allure, conservant les dispositifs de tension mais en changeant absolument de matière. Une grammaire adoptée avec un vocabulaire différent, en quelque sorte (« Street Art »). Un vocabulaire où l'électronique, le traitement du son et même le silence ont une importance cruciale. Une expérience moins radicale que ce que l'on peut parfois entendre chez Coax ou chez BeCoq, mais qui démontre d'une belle volonté de faire sauter les verrous, ce que les quatre musiciens de Caravaggio s'appliquent à faire depuis longtemps ensembles ou dans leurs carrières respectives.

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09-Stairs

09 mars 2017

Roberto Negro - Garibaldi Plop

Roberto Negro est un formidable conteur. Nous le savions, au moins depuis Loving Suite pour Birdy So et cette approche scénarisée et poétique qui bâtissait un album tout entier. La narration n'était certes pas totalement linéaire, mais elle n'était sans doute pas aussi morcelée que ce que nous découvrons avec Garibaldi Plop.
Le pianiste, pour ce court album est entouré de fidèles du Tricollectif. De ceux qui de In Love With au MilesDavisQuintet! ont depuis longtemps prouvé que leur alliance était d'une rare efficacité : Valentin Ceccaldi au violoncelle, lui aussi grand raconteur d'histoire et façonneur de climats devant l'éternel et Sylvain Darrifourcq, batteur paysagiste qui délibérément ici travaille à l'éclatement des formes.
Tous les trois, ils créent un récit enlevé, échevelé, entre conscience et inconscience, gravité et fougue, bref dans la brèche des émotions contraires qui accompagnent un choix de liberté et une mise en danger. L'histoire de jeunes hommes des milieux populaires qui se lèvent pour prendre les armes et rejoindre le maquis pour combattre le nazisme.
Pas une histoire lyrique pleine de héros brillants et de bravoure clinquante, non. Pas un hymne, pas une complainte, pas de trompettes de la renommée... D'ailleurs de trompettes, il n'y a point, juste un violoncelle qui imprime une cadence et chuchotte à voix basse, dévale quelques cascades de piano aussi soudaines qu'à-pic et se courbe lorsque la mitraille intermittente de la batterie s'éveille.
L'Histoire que nous raconte Garibaldi Plop, c'est une histoire réelle : celle de la nuit, de l'hésitation, de l'aventure dans ce qu'elle a de plus imprévisible et de plus commune. Une histoire qui peut varier d'une minute à l'autre, comme ce magnifique "Farina, crusca et voto alla madonna" où la batterie imprime une rythmique sinueuse marqué par de éclats soudains suivies de courses courtes, comme on se cache.
Les futs de Darrifourcq réagissent comme un coeur qui s'emballe sous le danger alentour. Les morceaux sont souvent courts, des séquences très sèches qui font voir un portrait global ; une histoire intime qui se révèle universelle.
Une histoire d'amour comme Birdy So, finalement.
Mais ici, l'amour est filial. Et le courageux italien de la brigade Garibaldi, résistants communistes armés de bravoure et d'armes rudimentaires (PLOP), c'est le père de Roberto Negro, que l'on voit en photo sur l'émouvante pochette et que l'on entend en toute fin d'album. Un héros qui est plus que la carcasse du temps mais qui en est le véhicule, la mémoire, le témoin individuel d'une histoire collective. On pense parfois à Atomic Spoutnik dans cette déclaration d'indépendance ; c'est une même histoire hors du commun qui sert un destin ordinaire. 
Le papa de Roberto Negro héros qui avance à pas de loup sur cette version désordonnée de "La Marche de Ménilmontant" de Maurice Chevallier, symbole d'une France occupée et assoupie qui doit tant à cette jeunesse consciente qui déboula des montagne pour la libérer. Il y a beaucoup de choses dans cet album : de l'émotion, bien sûr, de la rage, du souvenir, de la joie, de la fougue. On est joyeux à son écoute, joyeux comme devaient l'être ces combattants à la mine grave en revenant du feu.
C'est un formidable devoir de mémoire que ce Garibaldi Plop. Une histoire dans le plus pur style du Tricollectif, à la fois réelle et rêveuse. Sérieuse et poétique. 
On les aime, ces gens-là.

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17-Hiver

07 mars 2017

Art Sonic - Le Bal Perdu

Les recettes qui doivent marcher à tous les coups avec des auditeurs comme votre serviteur ont cela de rassurant qu'elles marchent à tous les coups. C'est rassurant, douillet, chaleureux. Le nouvel album de l'Ensemble Art Sonic s'adapte parfaitement à ce schéma, et même un peu plus.
Le quintet à vent qui nous avait tant séduit il y a un peu plus de trois ans avec leur magnifique Cinque Terre se réunit de nouveau pour faire parler les arrangements malins et les orchestrations finaudes du flûtiste Joce Mienniel et du multianchiste Sylvain Rifflet. Ils sont même plusieurs à bosser, sur Le Bal Perdu. C'est le corniste Baptiste Germser qui arrange « La Javanaise » avec un soin particulier, notamment le basson de Sophie Bernardo qui valse avec la flûte de Mienniel, accompagné du chant des soufflets de l'invité, Didier Ithursarry, décidément toujours dans les bons coups.
On l'aura compris, Le Bal Perdu, et son kiosque décati au milieu d'une forêt abandonnée est un temps passé auprès des chansons intemporelles d'une époque si ancienne et si fantasmée qu'on peine à croire qu'elle a eu lieu.
Un temps passé, pas un hommage. On rend hommage aux choses qui ne sont plus, mais peut-on rendre hommage à une mémoire collective et vivace ? Lorsqu'on écoute le magnifique « De Dame et D'Homme » de Marc Perrone, on sent bien la sève du musette qui irrigue cette mauvaise herbe qui s'accroche au cœur avec ses petites fleurs graciles.
Le morceau est comme il faut, hâbleur à souhait avec les belles attaques de flûte de Joce Mienniel et le dialogue entre les bois, où s'illustre le hautbois de Cédric Chatelain.
On aurait pu craindre, dans cet exercice périlleux de la relecture d'un patrimoine populaire par une palette de timbre iconoclaste et luxueuse, de tomber sur une attitude de faiseur. Quelque chose d'un peu guindé, où l'on voit les coutures.
Il n'en n'est rien : prenez « Papillon Noir » de Jo Privat. C'est joyeux et pétillant et l'on en oublie presque que la mélodie passe d'anches en double-anches sans ralentir. Elle virevolte avec une limpidité joyeuse. Tout est guilleret, nostalgique sans mélancolie. « La Flambée Montalbanaise » de Gus Viseur, standard s'il est des standards se donne même un petit coup de jeunesse, une gageure pour une musique qui ne peut avoir d'âge.
Au milieu de cela, Didier Ithursarry exulte. Il apporte avec son accordéon la couleur nécessaire à l'harmonie générale mais n'en rajoute pas dans la dimension populaire. Parfois, même, sur « la Ballade Irlandaise », il trame avec beaucoup de douceur un tutti du quintet qui donne une solennité bienvenue à la magnifique chanson de Bourvil.
On guinche avec le quintet et son invité en ce disant que c'était bien. Et c'était bien, « Le Petit Bal Perdu ». Ca l'est toujours, même, avec cet arrangement de Mienniel virtuose sans être clinquant. Plein d'images s'associent au disque, des images parfois troublées d'ivresse ou de moment de liesse, notamment lorsque dans « La Java des Bombes Atomiques » Art Sonic devient quelques instant un orgue de barbarie à six têtes...
L'image est très importante dans le disque ; on connaît l'amour du cinéma de Mienniel et Rifflet, il est ici omniprésent. « Allez Glissez/Allez Roulez » fait songer à un film imaginaire de Jacques Tati où chaque plan est réglé au millimètre ; on retrouve la même impression avec « Reine de Musette », emprunté à la Campagnie des Musiques à Ouïr.
Pour ce disque sorti chez Drugstore Malone, Art Sonic a fait le choix d'un procédé qui procède d'une réflexion cinématique : en gardant quelques secondes des séances d'accordage, quelques rires et quelques faux départs saupoudrés dans le disque, l'orchestre laisse un grain qui rend le propos plus chaleureux et évite de le figer.
C'est sa grande réussite : quand on est l'Art Sonic, on a raison de se fier aux vieilles dentelles.

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15-Rifflet-Mienniel

02 mars 2017

Hugues Mayot - What If ?

What if ? est une question qui induit de la fiction, de la narration. Mieux, elle induit une forme d'uchronie, de chamboulement dans le continuum qui en général est très créatif en musique.
"Que se passerait-il si ?" Belle question, très prometteuse, surtout lorqu'elle est posé par un quartet d'aventuriers du sons qu'on s'est habitué à voir dans le paysage du jazz mais jamais ensemble. Autour du saxophoniste Hugues Mayot, dont la présence dans l'actuel ONJ lui vaut les honneurs du Label ONJ Records, c'est une certaine vision de l'improvisation qui s'agrège.
Avec Joachim Florent à la basse, Jozef Dumoulin en sorcier fiévreux des claviers et Frank Vaillant au raffinement énergétique des rythmes, que peut-il se passer d'autre que des choses merveilleuses ?
Alors, que ce passerait-il si le commerce ne s'était pas emparé des machines pour rentabiliser l'émotion ? Que se passerait-il si l'on rendait leur sensibilité à fleur de peau à des instruments réputés froids ? Que se passerait-il si l'on glissait un peu d'imprévision dans des motifs implacables, comme la belle visite des profondeurs que nous propose "Abyssal Borders" au fil du son clair et pénétrant de Mayot ?
Ce très beau disque, cotonneux comme un rêve.
Hugues Mayot est le prototype même de musiciens que l'on est jamais étonné de retrouver dans les projets d'excellence et les oeuvres collectives mais qui prend le temps de maturer sa musique intérieure avant de la livrer en leader; On l'a rencontré dans Le Sens de la Marche de Ducret, dont on ne se lassera pas de dire qu'il est la couveuse de bien des talents, mais c'est également un pilier de Radiation 10 où il est accompagné du contrebassiste Joachim Florent que l'on retrouve ici également.
De L'orchestre du Coax Collectif, on conserve ce sentiment de force implaccable qui n'a pas besoin de s'empeser avec de la puissance et monte comme une nappe épaisse des profondeurs, bouillonnante mais pas malsaine, à l'instar de ce très bel "Attila" ou la basse contondante de Florent s'entrelace avec un saxophone ténor qui aime à se placer toujours à l'orée du point de rupture. Une relation de frottement qui convient également au bassiste, dont on sait depuis son After Science à quel point il aime la mystique et la transe, dont l'état second et planant est ici souvent convoqué, notamment par les compagnons désignés pour concevoir la densité atmosphérique.
On ne présente plus Jozef Dumoulin et Frank Vaillant ; on lit leur discographie qui se suffit à elle-même. Voici des musiciens qui aiment les machines et les atmosphères fébriles, comme le clavièriste Jozef Dumoulin, dans un registre assez proche de son Red Hill Orchestra avec Eskelin ("A Dream Was Riding The Wave") ou le batteur Frank Vaillant, dont les pulsations intrépides et parfois cabossées font merveille dans cette accumulation d'effluves alcalines qui saturent l'atmosphère d'autres flux qui l'électricité. Il y a comme une alchimie qui relie les deux pôles, en permanence inversés entre climat et pulsation ("We're Fighting"). Dans cette succession d'images flirtant avec le flou tant la lumière y est tamisée, on songe beaucoup aux albums de Sylvain Cathala, notamment avec Print. Mais Mayot parvient à y insuffler une touche très personnelle, qui va certainement s'installer dans le temps.
C'est tout de même la force de cet ONJ d'avoir su réunir tant de musiciens différents qui s'expriment dans le label ONJ Records. Entre Fabrice Martinez, Jean Dousteyssier et Théo Ceccaldi, voici donc Hugues Mayot qui décoche sa propre flèche. Quel beau panorama hexagonal !

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26-Tombelaine

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01 mars 2017

Naïssam Jalal & Rythms of Resistance - Halmot Wala Almazala

L'accélération de l'histoire se mesure souvent au gré des oeuvres. C'est le sentiment qui prévaut lorsque la flûte de Naïssam Jalal sort d'une nappe électrique persistante qui peine à retomber, un peu comme une poussière soulevée par une déflagration sur "Hob wa harb", le premier morceau de Halmot Wala Almazala, le nouvel album de ses Rythms of Resistance, dont nous avions déjà parlé l'année passée.
L'Histoire s'accélère sous les attaques de flûtes, mais ce ne sont pas elles qui sont délétères : la musicienne d'origine syrienne, installé en France depuis longtemps (elle est de la bande de l'ARBF de Yoram Rosilio) évoque encore une fois son pays dans ce nouvel album. Et le premier constat, c'est un paysage désolé, duquel on se relève groggy mais vivant. Un paysage qui concerne le Monde. Qui regarde le monde, même, avec ses citations ironiques de Grieg.
Elle l'évoque comme une toile de fond d'un discours universel, si ce n'est universaliste. Elle l'évoque avec une gravité qui tranche avec la teinte d'espoir qui teintait Osloob Hayati.
Mais cette gravité n'est pas lourde de renoncement, au contraire, le nom de l'album qui signifie "La mort plutôt que l'humiliation" catalyse une colère souterraine qui fait relever la tête. Rien n'est fini tant qu'on lutte ; c'est le message asséné tout au long de l'album. Et après l'accès de mélancolie qui plongeait dans les cratères des bombes, accompagné par la guitare de Karsten Hochapfel ( de Odeia, entre autres), il y a une volonté de remettre en avant cette pulsion de vie qui vaincra toujours la pulsion de mort. Ca éclot des percussions de Medhi Chaib, qui rejoint la batterie d'Arnaud Dolmen sur "Dar Beida". Ce morceau porte les gemmes d'un espoir insolent, dans les psalmodies de la flûtiste.
Oui, on se relèvera toujours, même à "Alep" où la flûtiste assume seule une complainte chargée de larme sans jamais être larmoyante.
La ligne de Jalal est droite, elle n'en dévie pas, et c'est la force de l'album. Même lorsqu'elle demande avec une tension palpable "Où est la touche pause de mon cerveau" (ce qui est la question la plus pertinente de nos temps insupportables...), elle se tient debout, comme les protagonistes de la révolte de 2011, auquel elle rend un vibrant hommage. A ses côtés, Chaib au saxophone cette fois à des accents coltranien dans son jeu fait de coups de boutoir. 
Là encore, l'impression de trop plein de mauvaises nouvelles est transformé par l'orchestre en un chant de lutte future, appuyé par le drumming coloriste de Dolmen qui s'accorde à merveille avec la contrebasse impeccable de Mátyas Szandai.
Arnaud Dolmen est le nouveau venu de l'orchestre, inchangé depuis le précédent album. Il supplée Francesco Pastacaldi sur cinq morceaux, dans un style assez voisin, qui laisse beaucoup de place, ou nourrit la colère, comme "Ain Jalout", où il soutient la flûtiste dans une algarade avec la guitare d'Hochapfel, lointaine et menaçante comme des avions lointains.
Il y a des phrases musicales récurrentes dans cet album, comme des mantra qu'on se répète comme pour rester debout. C'est ce qui donne aussi à ce disque un souffle d'espoir qui semblait pourtant, au regard du sujet, une gageure.
Comme elle l'a fait dans le récent Golan de Hubert Dupont, Jalal arrive à transcender une musique qu'on pourrait banalement ranger dans la catégorie "du Monde" mais qui est bien plus que ça. Un chant universel et intemporel sur la capacité à être vivant et résilient sans perdre une once de sa rage.

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13-Réception-d'hiver

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28 février 2017

Sylvain Rifflet Mechanics à la Chapelle Corneille

un petit mot à la va-vite comme à l'accoutumée car il est fort tard et nous y reviendrons à coup sur chez Citizen Jazz, mais ce soir à la Chapelle Corneille de Rouen avait lieu un concert du Mechanics de Sylvain Rifflet, avec Joce Mienniel, Benjamin Flament et Phil Gordiani.
Un écrin parfait pour cette musique très écrite, qui mature depuis le formidable Alphabet et qui n'en finit pas de bonifier. Depuis le disque Mechanics, on sent que le saxophoniste au manteau rouge a vraiment passé un cap qui sautait au visage ce soir.
On y revient vite.

Une photo pour patienter...

01-Sylvain-Rifflet

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22 février 2017

Panorama classique & contemporain du moment, de BMC à NoMadMusic

Des écoutes compulsives en musique classique et contemporaine me donnent à nouveau envie de passer à l'écriture de chroniques sur ces musiques. Comme je l'ai dit déjà, je me sens moins à l'aise et en tout cas moins légitime... D'où sans doute le recours au « JE » que d'habitude je bannis. Disons que ce qui suis s'apparente plus à des notes d'écoutes sans doutes décousues, mais qui sont sincères. Le fait de recevoir depuis un an maintenant les œuvres classiques de Budapest Music Center permet de juger de la grande qualité du label dans toutes les expressions, mais vous le verrez en fin de chroniques, j'ajoute également deux disques récents de NoMad Music.
Reprenons donc la forme de ces « mini-chroniques » expérimentées en avril dernier, et délaissées depuis.

Imaginons que le Paradis soit balayé. Qu'Adam, plutôt que de trouver Eve à son goût, trop ressemblante à sa côte, lui préfère Lilith. Lilith, première femme d'Adam dans les légendes juives, fille de la nuit et de la tempête, femme libre et indépendante. Elle ne devient pas le serpent. Pas de péché originel, mais un monde où la lumière crue et les ténèbres profondes ne laissent guère de place à la tiédeur. C'est le sens de l'Opéra Paradise Reloaded (Lilith) du grand Peter Eötvös, qui paraît pour la première fois. Accompagné par le Hungarian Radio Symphonic Orchestra dans des conditions idéales, éclairés par la mezzo-soprano Annette Schönmüller qui joue Lilith, la partition d'Eötvôs est magnifique. Il y a à la fois de l'audace (de nombreuses citations, un jeu avec les bois et les percussions particulièrement fin dans le central « Eve & Adam as Migrants » qui résonne avec force dans la période actuelle) et la volonté de s'inscrire dans la lignée d'un Ligeti, qui reste, avec Boulez et Stockhausen, les grands maîtres d'Eötvös. Le hongrois est à mon sens l'une des légendes vivantes de la musique contemporaine. On peut rajouter à Paradise Reloaded une dimension politique certaine, qui n'est pas pour déplaire.

Avec le disque Végh conducts Schubert, BMC nous fait replonger dans l'histoire ; cet enregistrement avec le Camerata de Salzburg a vingt ans. Capté par l'irréprochable WDR de Cologne, on ne s'en préoccupe pas : la musique est chaleureuse, profonde, et rend surtout grâce aux quatre premières symphonies de Schubert. Ce ne sont pas forcément à elles qu'on pense lorsqu'il s'agit d'évoquer le compositeur, mais ces partitions sont sans doutes ses plus légères, celles qui permettent de juger de la noirceur qui vient. La Symphonie no. 1 est encore pleine de l'apprentissage d'un jeune homme de 16 ans ; mais peu à peu, jusqu'à cette n°4 « Tragique », on sent le trouble poindre, une dualité naître. Ces œuvres, écrites avant la vingtaine ont la plupart été jouées posthumes, mais l'on sent Végh habité par ces partitions. Ce disque constitue l'un de ses derniers enregistrements, il est mort en 97. Le violoniste et chef d'orchestre, plus connu pour sa lecture de Bartók avec le quatuor Végh livre ici une magnifique prestation. A noter tout de même que Végh comme Eötvös furent à des degrés divers des élèves de Kodály. On ne mesure pas à quel point le rayonnement du maître continue toujours à éclairer l'époque.

J'ai bien conscience que « Keur avec les doigts » peut être considéré comme un peu léger comme chronique de disque. Mais même si on va tenter de mettre plus de mots sur ce petit bonheur que constitue les Suites de Violoncelle de Britten joué par Noémi Boutin, l'essentiel est là. NoMad Music, l'un des labels « dématérialisé » les plus excitant qui soit nous offre avec ce disque un moment de liesse. Les suites de Britten, écrites à la fin des années 60 pour Rostropovitch sont virtuoses mais surtout d'une beauté absolue et sans doute trop méconnue. Seule avec son archet et son instrument, avec son seul souffle comme accompagnement tant l'enregistrement est proche de l'instrumentiste. Il y a une dimension magique à cette musique, transcendante, mais Noémi, qu'on a pu entendre avec Sylvaine Hélary, lui donne une chaleur supplémentaire. Je ne suis pas toujours touché par l'Op.72, un peu trop classique, solennel, Bachien (même si c'est d'une beauté incontournable). Mais le corps à corps que Boutin nous impose sur l'Op.80 et l'Op.87 est beau à tirer des larmes.

On termine en quelques mots avec un très bel album de nouveau proposé par NoMadMusic. Les Cris de Paris de Geoffroy Jourdain est un ensemble vocal fascinant par le spectre qu'il embrasse, de la musique Ancienne à la musique contemporaine. IT vient tout juste de sortir, et il regroupe quatre pièces de quatre compositeurs italiens contemporains. La musique jouée est palpitante, dans toutes les acceptions du terme : elle fait découvrir des compositeurs en prise avec le monde, qui s'intéressent à la réalité sociale. Ainsi, « Perché non riusciamo a la vederla » de Marco Stroppa, mélange de cris et de clameurs de toutes traditions qui s'unissent pour créer une sorte de dazibao universel qui publierai des graffitis italiens collectés sur les murs comme autant de cris. Il y a aussi cette pièce magnifique de Luca Francesconi, « Let Me Bleed », comme un Requiem pour Carlo Giuliani, mort sous les violences policières au rassemblement anticapitaliste de Gènes en 2001.

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05-Pressoir

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17 février 2017

Le Grand Orchestre du Tricot - Atomic Spoutnik

Il est des phénomènes métaphysiques qui mènent aux franges de la folie. La décorporation est une manifestation de désordre psychique évident, mais c'est aussi une perception symbolique, un état créatif assez commun. La folie est un état subjectif dont les limites sont suffisamment lâche pour qu'on n'y trouve que des frontières ténues avec les artistes ; c'est un imaginaire qui aurait oublié de fermer la fenêtre et verrait s'évader son univers en expansion.
Ceci est une vision optimiste et affable de la folie.
Atomic Spoutnik, le spectacle proposé et transcrit en disque par Le grand orchestre du Tricot, l'amicale des improvisateurs du Tricollectif, et dirigé par le violoncelliste Valentin Ceccaldi est un voyage. Pas un voyage dans le temps, dans les baloches populaires et les chants réalistes fantasmés de Lucienne Boyer, comme il nous l'avait habitué, mais un voyage dans l'Espace.
Ou plutôt, un de ces voyages dans le continuum où l'Espace et le Temps sont abolis, où les différences se font ténues, où l'inconnu domine. Un Inconnu qui n'est pas sombre ou désolé, mais au contraire baigné de lumière cru et d'agitation des molécules ; Pas le Big Bang, pas un Big Band, mais un agglomérat sensible et ordonné de sons qui mis bout à bout racontent des histoires et s'inscrit dans cette lame de fond des sons sensibles, ceux du MilesDavisQuintet!, de In Love With, ou de Jean-Brice Godet, que l'on retrouve bien entendu ici.
Le très cher Olivier Acosta a raison dans Citizen Jazz de parler de peinture. Chaque détail est individuellement indépendant, et c'est dans la globalité qu'on voit l'œuvre. C'est un voyage universel qui commence par une lente prise de contact dans les interférences stellaires et se termine dans un hymne à la Liberté, avec des musiciens qui répondent présents à chaque mouvement collectif. 
Ici, à bord du Spoutnik, la poésie est de mise ; quant à la douceur, elle a laissé place à une certaine rugosité, sensible surtout dans le saxophone de Quentin Biardeau qui joue du même registre que celui qu'on avait vu dans son Trio à Lunettes ("AS II"), mais sait également servir des paradigmes très contemporains qui trahissent la grande finesse de l'écriture de Valentin Ceccaldi.
Le discret Valentin est à l'honneur. On retrouve cette façon qu'il a de décrire une scène comme s'il dissipait le brouillard au fur et à mesure, trait que nous avions déjà noté dans Marcel & Solange ou Durio Zibethinus. Qu'il soit au violoncelle ou à la basse, il étincelle.
Le propos est le voyage interstellaire, mais il n'est pas vu du côté de l'imaginaire des cosmonautes. Pas de Major Tom, pas de Cosmonauti Russi. Pas de drapeaux. Juste le vaisseau pétaradant de passion d'André Robillard, le capitaine magnifique et endimanché de cette excursion dans les tréfonds oniriques de l'univers, porté par Robin Mercier en textes et en voix qui donne un éclat zappaien à certains mouvements ("AS IV").
Robillard est de la région d'Orléans, comme le Tricollectif. C'est une des grandes figures de l'Art Brut, adoubé par Dubuffet. Il a déjà collaboré avec le Tricollectif pour une pochette de disque, avec ses fameux fusils. La société a jugé de son anormalité, mais l'Art transcende ces limites. Le disque ne nous propose pas d'embrasser cette folie avec une compassion voyeuriste. Elle nous emmène dans un univers dont Robillard est l'unique transcripteur.
Le skipper apparaît en photo sur la pochette du disque : Valentin Ceccaldi parvient à garder sans rupture sur une ligne de flottaison complexe entre scrutation et mise en scène sans voyeurisme ni compassion. Le voyageur instellaire n'est ni un sujet d'étude, ni un spectacle de Freaks. C'est le grand narrateur d'une aventure épique dans le Grand Tout qui nécessite un carburant qui se nourrit tout autant de la musique improvisée, du rock ou de la musique contemporaine et des danses populaires, parfois tout ensemble, à la manière du Tricollectif.
C'est un disque majeur.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Road

11 février 2017

Michel Edelin's Flute Fever Orchestra - Kalamania

C'est tout à la fois une personne rare, qui a traversé les décennies sans un dommage et un musicien aux collaborations étourdissantes et à l'aura intacte qui est à la proue de ce présent double-album. Lorsqu'on pense flûtiste de jazz, on pense avant tout à Dolphy. Dans les contemporains, bien entendu à Nicole Mitchell. Quand on pense flûtiste de jazz européen, on songe à Michel Edelin. Parmi les jeunes générations, à Sylvaine Hélary.
Qu'on se rassure, dans ce double album Kalamania, joué par le bien nommé Flute Fever Ochestra et dirigé par Michel Edelin, mis à part Dolphy retenu pour cause de décès, ils sont tous là.
Enfin, à écouter "Totem", sur The Song of The Mad Faun, on peut tout de même se demander si son esprit ne rode pas alentour. Il danse fantomatiquement dans le creuset de l'impeccable base rythmique tenue par le contrebassiste Peter Giron et le batteur John Betsch ; on a vu attelage moins luxueux.
Kalamania est une déclaration d'amour obsessionnelle au roseau, à la tige, au souffle, au bois dont on fait les flûtes quand bien même celles-ci sont en métal. Il se compose de deux albums, regroupé dans une seule pochette parue sur l'exigeant label Rogue Art : le premier, The Song of The Mad Faun, est un sextet à quatre flûtes où la très douée Ludivine Issambourg, passée chez Wax Taylor, clôt le trio de soufflantes qui accompagne Edelin. Le second, Domus, est un exercice remarquable d'Edelin en solo qui joue avec toute la famille des flûtes, de la piccolo à la basse, des courts morceaux où l'atmosphère générale prévaut sur la virtuosité, pourtant omniprésente.
Un mot d'abord sur le solo, Domus, qui est un exercice périlleux. Récemment, on avait vu Mark Alban Lotz s'y frotter. On retrouve comme lui une dose d'électronique et des overdubs, mais l'usage étendu de la flûte reste centré sur l'instrument. C'est un travail sur le souffle et les harmoniques ("The Breath of Salomon Island") qui atteint son sommet avec la reprise du "Pannonnica" de Monk à la flûte basse.
Un trésor.
Edelin est un personnage. Venu du rock progressif, presque naturellement dans sa génération, il côtoie des les années 80 la fine fleur de la musique improvisée : Phil Minton, François Mechali, Simon Goubert, etc. Son premier album sous son nom, en 1980 chez Marge était déjà une Flute Rencontre dans une configuration présentant quelques similitudes (3 flûtes et piano/basse/batterie). Kalamania est son troisième album chez Rogue Art, après Resurgence en 2013 avec Goubert, Di Donato & Avenel.
Cet hommage à la flûte est particulièrement réussi. Le leader développe son goût pour les formes libres nées dans le milieu des années 60, en témoigne "Joyfull Struggle", un morceau de Mitchell où les quatre flûtes se répondent entre un solo de batterie particulièrement inspiré du trop rare John Betsch et la basse sèche de Giron, un fidèle d'Edelin. Nicole Mitchell est éclatante dans ce disque, elle qui rend visite à Edelin après l'avoir invité dans son Indigo Trio (The Ethiopian Princess Meet The Tantric Priest chez Rogue Art encore en 2011).
Mais la grande réussite de ce disque, c'est que son concepteur laisse beaucoup de place à ses comparses. Ainsi le très beau "Obsession", qui est finalement le sous-titre caché du disque pourrait être tiré d'un disque de l'ancienne président de l'AACM. Il rappelle par ailleurs que la plupart des flûtistes sont d'excellents chanteurs, et qu'une attaque de flûte est l'une des plus belles choses qu'on est créé pour susciter le groove.
De la même façon, "Le Chant du Faune Fou", avec ce Spoken Word si familier de Sylvaine Hélary est typiquement l'univers musical de la musicienne, avec cette façon si particulière de chanter dans son instrument. La flûte dans tous ses états ; voici le désir de cet album.
On y adhère pleinement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Monochrome