Sun Ship

13 décembre 2017

Courtois / Erdmann / Fincker - Bandes Originales

Bandes Originales est un disque qui ne surprendra pas les mélomanes qui suivent depuis longtemps la carrière du violoncelliste Vincent Courtois. Pas uniquement parce qu'il est le compositeur de la musique d'Ernest et Célestine. Ni parce que depuis toujours, l'expressivité de sa musique s'est toujours plu avec les images, a fortiori avec ce trio composé des saxophonistes Daniel Erdmann et Robin Fincker, qui joue aussi de la clarinette.
Ne pas être surpris, même lorsqu'on adore ça, n'est pas forcément un défaut. Ce n'est pas non plus une constante : c'est vrai que la force cinématique du trio à qui l'on doit Mediums et ses airs de fête foraine décâtie est une telle réalité que l'on perçoit la narration et la mise en scène s'emparer souvent du climat général.
La narration, elle était déjà omniprésente dans Mediums, elle nous transportait dans des histoires inquiétantes, parfois douce, parfois terrible, avec la même intensité dramatique qui l'on perçoit dans "Le Ballon Rouge", où Vincent Courtois nous offre toute la palette de son talent de mélodiste, à la fois doux, caressant et soudainement nostalgique, le tout sans rupture, avec une sensation de grande cohésion entre les musiciens.
Comme un montage parfait.
"Plein Soleil" de Nino Rota tiré du film de René Clément, où Fincker mêne le triangle à la clarinette, en est un autre exemple, sur un registre très différent. Brillant, profond, dans une constante recherche de l'imbrication des timbres, dans un contexte où le violoncelle se retrouve à faire le liant entre les deux soufflants. La "Tarentelle" qui lui fait suite et est tiré du même film est tout aussi lumineux et porté sur la cohésion du trio. Mais il y a plus de mouvement, engendré par un archet devenu cinglant, véritable moteur d'une musique aussi solaire (évidemment), impulsive et bravache que Delon.
Ce qui étonne, et pour tout dire ravit, c'est le choix de la playlist, très porté sur le cinéma francophone (Rohmer, Corneau, Clair...), mais sans en faire une ligne directrice, en témoigne "His Eyes, Her Eyes", tiré de l'affaire Thomas Crown de Jewison où le jeu très classique et luxueux du violoncelle semble se frotter lascivement aux lueurs vacillantes d'une ville qui semble être accaparée par le crime. Une ambiance qui se prolongera dans l'improvisation "Variations sur Thomas Crown" où l'on retrouve le goût pour les climats interlopes qui ont toujours plu à ce trio.
On aura l'occasion de goûter à la grande diversité du jeu de Vincent Courtois du "badinage" tiré de "Les Matins du Monde" de Corneau où l'influence baroque est forte jusqu'à "E.T l'Extra-Terrestre" qui s'amuse avec la grandiloquence orchestrale de John Williams en simplifiant le thème à l'etrême avec un goût certain pour l'étrangeté.
On notera également le goût de Courtois pour les jeux de piste. Ce disque enregistré à la Buissonne, ce qui se ressent dans la qualité et l'intensité de cette musique, ressemble à L'imprévu, un disque déjà enregistré par Courtois chez Gérard de Haro. Pas seulement à cause de ces jambes nues en noir et blanc dans une robe d'été qui patientent ou courent au devant de l'auditeur. Aussi pour cette sensation de liberté entre musique improvisée et très écrite qui ne se différencie sans doute ici par un plus grand sens du mouvement...
Normal. Tout cela c'est du cinéma ! 

05-Ikui-Doki

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12 décembre 2017

Les Meilleurs disques 2017

C'est désormais la tradition... C'est même devenu, paraît-il un exercice obligé, à l'heure dite. Après avoir déposé une première liste de 25 albums sur la page Facebook de Sun Ship, j'ai replongé dans l'année 2017, fort des plus de la centaine de chronique pour Citizen Jazz ou ce modeste blog qui, j'en fais le serment, va reprendre un peu plus de vigueur en 2018.

Alors, qu'en a-t-il été de cette cette année 2017 ? Elle fut riche, peut être moins qu'à l'accoutumée, mais 25 albums se sont détachés nettement à tel point que ce fut dur d'en extraire 10. J'en profite pour (re)dire que ce classement n'a pas d'ordre particulier, qu'il ne témoigne que d'une démarche très personnelle, basée avant tout sur le ressenti. Ce sont donc mes meilleurs compagnons de 2017 dans nos musiques de maer.
Pour un palmarès plus collégial, attendez le 17 décembre pour voir les étoiles !

Sylvain Rifflet – Refocus
Un Poco Loco – Feelin Pretty
Andreas Schaerer – The Big Wig
Jean-Brice Godet – Lignes de Crêtes
Quatuor Ixi & Melanoia – RED
Roberto Negro - Garibaldi Plop + Dadada - Saison 3 + Le Grand Orchestre du Tricot Tribute to Lucienne Boyer & Atomic Spoutnik (Roberto Negro, musicien de l'année)
Tomas Fujiwara - Triple Double
Roberto Ottaviano – Sideralis
Eve Risser & Marcelo Dos Reis - Timeless
Emmanuel Bex & David Lescot – La Chose Commune 

La meilleure Reissue 2017 : Le Coffret Willem Breuker Kollektief

Le meilleur concert : Novembre à Jazz Migration #3 à Pantin

16-Novembre

 

11 décembre 2017

Tomas Fujiwara - Triple Double

Encore un problème de mathématique, encore un jeu de piste. A croire qu'on aime ça.
Mary Halvorson aime rajouter des lames dans ses orchestres, augmentant d'un pupitre à chaque disque comme les athlètes à la perche. Pléthore sont les double quartet à axe commun qui démontrent qu'en chevauchant les tâches, sept équivaut parfois à huit.
Des dizaines de disques sur ce blog posent la question de la forme de l'orchestre et de ses intéractions, des relations entre les solistes et les sections, jouent l'amalgame de timbres, la force de frappe, la mutabilité de la base rythmique ; rare sont ceux qui en font le thème central et s'en saisissent avec une vorace gourmandise tout en s'affranchissant de tout système.
Pour cela, il y a le batteur Tomas Fujiwara et son album Triple Double qui paraît sur le label new-yorkais Firehouse 12, qui publie régulièrement les album de Braxton, mais aussi ceux de Taylor Ho Bynum et de Mary Halvorson qui sont tous les deux dans ce disque.
Le label est-il un album de famille ? Oui, et à plus d'un titre ; nous allons y revenir.
Dans ce nouveau disque, il ne s'agit pas de construire une mécanique parfaite, huilée, sans couture où chacun trouve sa place dans un jeu d'engrenage phénoménal. Au contraire, dans un premier temps, dans l'orgiaque "Diving For Quartets", c'est une véritable harmonie du chaos : d'un côté, la guitare de Mary Halvorson, acide instable prêt à tout enflammer. De l'autre, son homologue Brandon Seabrock qu'on avait pu entendre notamment dans le EEMH de Braxton (encore lui). C'est dense, une sorte d'union des oppositions qui forme une base éthérogène propre aux déflagrations.
Elles viennent du cornet de Ho Bynum, puis de la trompette de Ralph Alessi, qu'on attendait pas forcément à pareille fête, qui viennent se superposer plus que s'amalgamer. Une opposition de style là aussi, entre le clair et l'obcur, entre la mélodie et la matière qui trouve son fonctionnement collectif que lorsque les deux batteurs viennent s'emboutir à la suite. Tomas Fujiwara et Gerald Cleaver. Le maître et l'élève ensemble font leur sort aux rythmes. 
C'est un flot, apparemment icontrôlable mais qui dessine des formes, explose, se reconstruit, va se chicaner plus loin dans le magnifique "Décisive Shadow" où Mary étincelle. C'est aussi un magnifique enfin à entropie, nouvelle formule de moteur à explosion qui rend hommage à ses pairs dans le formidable "For Alan", dédié à Alan Dawson, formidable pédagogue que l'on entend sur bande, avec la voix d'enfant du petit Tomas.
Une sorte de boucle bouclée, puisque dans son précédent album avec The Hook Up, Fujiwara avait rendu hommage à Rainey et Cleaver de la même façon. Sur le morceau dédié à Dawson, les deux batteurs s'expriment avec beaucoup de personnalité ; on pense à ce disque enregistré par Fujiwara et Rainey avec Braxton.
On y revient toujours. Et c'est sans doute là que commence cette famille, où du moins la saine émulation qui en découle et semble ne venir de nulle part ailleurs.
Ecoutons "Love and Protest" et sa beauté brute pour s'en convaincre.
Voici alors que ce pose le problème mathématique : qu'est-ce qu'un triple double ? Trois fois deux sections, comme l'évidence pourrait le faire croire, avec les guitares qui se fracassent l'une sur l'autre, ces batteries complémentaires par leur opposition de style et l'option prise des rythmiques complexes et mouvantes et ces trompettes qui surplombent ce maelström comme des noyés qui se débattent ?
C'est une option, c'est parfois le cas ("Blueberry Eyes").
Est-ce une multiplication commutative où nous pourrions retrouver deux trios (Cleaver Alessi Seabrock vs Ho Bynum Halvorson Fujiwara, schématiquement) ? Ca arrive, régulièrement, notamment lorsque le sextet se fait soudainement plus free ("Pocket Pass").
Mais en réalité, c'est davantage une sorte de liaisonà choix multiples, d'alliance de circonstance entre solistes qui forment un ballet erratique mais magnifique, plein d'entrechats, entrecroisement, d'intermède....
Une sorte de déambulation magnifique de liberté d'un danseur doué de la double vision.
Un travail on ne peut plus jouissif !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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08 décembre 2017

Kamilya Jubran & Sarah Murcia - Habka

Rien n'a changé depuis Nhaoul', c'est ce que nous suggère la "Balad" qui ouvre Habka, le second album du duo composé de Sarah Murcia et de la chanteuse et oudiste Kamilya Jubran. Rien n'a changé : rondeur et précision du jeu de la contrebassiste, qui éclaire d'une lueur de lune le chant profond et recueilli de la palestinienne.
On le sait depuis longtemps, il faut souvent, dans les projets aboutis, que rien ne change en façade pour que tout soit chamboulé. Aussi, Habka est différent sur un point crucial, à l'oreille, avant même de consulter la pochette où toutes les informations à notre disposition ; il s'agit du trio de cordes qui vient complèter la contrebasse.
Justement, il ne le complète plus, il le prolonge. Il étend le geste. Il ne lui donne plus seulement une assise, il insiste sur les reliefs, voire il les fore à dessein pour en modifier la texture, par une utilisation subtile de formes improvisées, d'appropriation de l'atmosphère et d'enrichissement de la formule délicieusement enivrante. On est tenté de trouver cela logique, tant la musique classique arabe n'a jamais laissé s'échapper l'improvisation. Mais pour cela, il fallait des improvisateurs de talent. C'est donc naturellement que violon, violoncelle et alto fut confié à trois quarts du quatuor Ixi
C'est sensible dans la "Suite Nomade 4", qui fait le lien avec l'album précédent. Une suite, plus erratique que les précédentes mais laisse plus de place à une forme d'imprévision et de liberté, avec l'alto de Guillaume Roy qui offre comme des plages de respiration au milieu du long morceau, se confrontant au chant de Jubran, empreint d'un certain vague-à-l'âme en ces mêmes instants. Murcia y répond comme un guide ; c'est elle qui est la boussole de ce convoi, pas celle qui décide de la direction, mais plutôt celle qui l'indique, maintient un cap que ses complices peuvent contester, mais jamais contredire.
Elle est là, elle s'impose.
Elle s'intègre quand il le faut à l'ensemble à cordes et sait le dépasser quand il en est besoin. C'est la seconde voix, le contrechant. Pas le coeur qui est indéniablement du ressort de Régis Huby et Atsushi Sakai. Ecoutons "Nouriya" qui est le véritable exercice d'équilibriste de cet album et certainement le moment où ce nouvel orchestre trouve son rythme de croisière. Sarah Murcia y est terrestre, solidement ancré dans le mouvement perpétuel créé par le oud et le trio. Un trio qui construit en temps réel un canevas dense, sophistiqué et en révolution permanente. Une énergie puissante mais apaisée par la chanteuse qui, l'air de ne pas y toucher, maîtrise et dirige son monde avec la jubilation de ceux qui usent d'une tradition pour bâtir une grande modernité.
Quelque chose de foncièrement universaliste, que le violoncelle de Sakaï habite d'autant plus facilement que le musicien, féru de baroque, a une véritable intimité avec le dialogue entre l'orient et l'occident. La musique entendu dans Habka se rit des frontières parce qu'elles sont ténues, mouvantes et sans grand fondement artistique. C'est une musique dédiée "Aux Enfants", sans doute tant elle est rêveuse, qu'elle conserve un caractère magique par sa gravité formelle qu'annule la légèreté de l'exécution. Encore une fois, Sarah Murcia et Kamilya Jubran nous offre un grand moment de belle liberté.
C'est un disque Abalone, n'en soyons pas surpris !

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06-Flêches

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18 novembre 2017

Roberto Negro - DaDaDa Saison 3

Roberto Negro est un fabuleux conteur d'histoire, nous ne nous lasserons pas de le dire. Le genre de musicien pour qui la narration fait partie intégrante de sa musique et pour qui les musiciens qui l'accompagnent doivent être autant d'unités de lieux et de temps du fil de ses compositions. Et ceci que ce soit des histoires complètes, linéaires, comme ce magnifique Birdy So auquel nous revenons toujours et qui sera à coup sûr un des faits marquants de cette décennie dans nos musiques ou des miniatures comme ce DaDaDa Saison 3, nouvel équipage en trio pour le pianiste piémonto-orléannais.
Saison 3 comme une série, avec ses épisodes et ses coups de théâtre. Ce n'est pas fortuit.
Dans ce disque paru chez Label Bleu, comme aux meilleurs temps de la fin du siècle passé, tous les morceaux sauf le très vaporeux "Gloria é la poetessa" où le piano nous accueille dans une atmosphère satienne sont au format chanson. Peu dépassent les quatre minutes. Peu de temps pour installer une histoire, certes, mais c'est sans compter ses partenaires, deux fabuleux créateurs qui s'unissent à Negro pour créer des climats étranges, oniriques, parfois turbulents dans lesquels ils sont comme chez eux.
Emile Parisien et son saxophone soprano est une arrivée presque naturelle dans l'univers du pianiste, pour toutes les bonnes raisons du monde : même génération, même fougue tempérée par un soucis du collectif, et surtout même approche à la fois moderne et sans limite qui s'attache à une certaine révérence du passé et des traditions. On entend ici l'Emile de son duo avec Vincent Peirani ; un Emile facétieux mais concentré, dynamiteur mais constructif. Bref un musicien complexe capable d'un jeu simple et efficace ("Brimborion", aussi joli mot que musique).
Un morceau comme "Bagatelle", où le verbe fleuri du soprano entre parfois en collision avec un piano perclu d'effets et de trifouillages des cordes en est exemple. Il y en a d'autres, avec plus de retenue ou de distance, comme le très beau "Ceci est un Merengue" où Parisien souligne les contemplations du piano dans une galaxie d'électronique.
Mais "Bagatelle" est une véritable construction tripartite avec le percussionniste Michele Rabbia qui clôt le triangle avec la foultitude d'objets, de sons, de transformations, de mutations électronique dont il est capable. Parfois il s'intègre parfaitement et prolonge le propos par quelques interventions pleines de relief ("Shampoo"). D'autre fois, il disparaît et son silence est presque éloquent dans l'attente de la pulsation ("The Upside Down"). On se souvient de son travail récent avec Federico Casagrande. Ses interventions ici, toujours en ponctuation, sont du même acabit, très colorée voire chamarrée mais souvent impalpable ("Poucet", un peu comme les cailloux déposé par le personnage du conte).
DaDaDa est un bel équipage et un très bel album qui confirme ce qu'on savait déjà : Roberto Negro est un grand compositeur dont on aime l'univers. Et tant pis si la saison 3 nous arrive en premier : c'est le propre des grandes séries que d'être captivante dès les premiers instants, quelle que soit l'intrigue...

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17 novembre 2017

Alexandra Grimal / Valentin Ceccaldi / Benjamin Duboc - Bambú

On a la certitude de tenir une oeuvre musicale hors du commun dans deux cas, très précis : lorsque vous adhérez totalement, absolument, sans réserve au propos qui vous parle aux tripes. A l'inverse, quand il y a un dérangement qui n'est pas une répulsion, mais une résistance, une élasticité, une volonté de ne pas se livre tout de suite, de se montrer rétive, revêche, complexe.
C'est rare quand c'est un peu des deux, voire les deux en même temps : c'est à dire une fascination immédiate, mêlée d'une certaine jouissance lorsque tel ou tel instrumentiste se livre à une soudaine prouesse, mais également une ombre. Une forme d'inquiétude, de turpitude.
Quelque chose qui reste mystérieux malgré les écoutes successives tant le sentiment d'intensité est là, malgré le calme relatif qui règne, parfois aux franges du silence ou totalement dedans. Quelque chose d'hostile puisque largement indépassable. Une hostilité qui peu à peu vous accroche et vous balotte, et dans l'intensité des échanges entre les improvisateurs vous projettent à vitesse centrifuge dans un précicipité de liberté sans vous garantir l'aterrissage.
Bienvenue dans Bambú, un disque paru sur le label Ayler Records et qui regroupe trois musiciens que nous adorons ici et se retrouvent ensemble pour la première fois : Valentin Ceccaldi, dont chaque démarrage au violoncelle est cinglant et galvanisant. Benjamin Duboc dont la contrebasse semble vivante tant chaque geste offre un registre qui va du souffle au cri. Enfin Alexandra Grimal, remarquable conteuse qui aux saxophones comme à la voix habite absolument cet espace de liberté plein se sensualité, de frottement, de griffures et de caresse.
Ecoutons "Toucher" qui ouvre l'album dans un canevas complexe de cordes, avec cette contrebasse dont le bois semble se réveiller par on ne sait quelle formule magique. Puis la voix douce, presque enfantine et légèrement cassée d'Alexandra vient donner de la matière au son. C'est de celà dont il s'agit : donner de la matière au son.
Confondre les sens.
Les titres des morceaux ne sont pas neutres, il sont le témoignage de ce mélange des perceptions. "Densité" et ce remarquable mécanisme qui enserre le saxophone, de plus en plus lointain jusqu'à ce qu'il se fonde dans la masse. "Adhérence à la terre" et cette sensation d'être dans la boule d'argile pétrie par le sculpteur. Ce sculpteur, c'est Giuseppe Penone, dont Alexandra Grimal utilise les mots comme matière première.
Penone et l'Arte Povera, fasciné par la matière brute et le temps au point d'en faire son sujet. Le bois de l'arbre et sa mutation naturelle, le regard prolongement du toucher... Ce que le trio parvient à faire, c'est de traduire et d'ordonner ceci en un langage abrupt mais universel.
Le trouble provient de cette sensation de confusion. Une confusion magnifiée, entretenue par l'absolue liberté qui règne. Rien ne saurait la remettre en cause. Elle est présente lorsque le violoncelle vient atomiser le chant du soprano par un cri soudain. Les instruments vivent, respirent, à l'instar du long "Empreinte" où la voix, comme une complainte traditionnelle sans racines dans un italien chuchotté semble bercé par les archets. Ils sont le prolongement des improvisateurs et à ce titre animés, doués d'une forme de raison, sensibles.
Cette magie là n'est plus troublante, elle s'offre à nous avec une volupté rare qui devrait apaiser mais nous laisse en éveil. Il convient d'évoquer Petite Moutarde, ou Alexandra Grimal côtoyait un autre Ceccaldi. On y ressent des persistences rétiniennes qui seraient comme à mémoire de forme.
Une poésie brute, presque violente dans sa liberté acharnée et belle pour cela avant tout. Un coup de maître.

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16 novembre 2017

Barbares - Débris d'orgueil

Lorsqu'on regarde la définition commune de Barbares, dans les dictionnaires, on peine à croire dans un premier temps qu'il s'agit des quatre musiciens qui se présentent devant nous dans un quartet qui ressemble à s'y méprendre à un all-star de Fou Records, si l'on fait abstraction du grand batteur nippon Makoto Sato qui ne dépare pas dans le paysages.
Non, ce quartet n'est pas pas « à un niveau inférieur d'humanité ». Il n'est pas « primitif », ou alors dans une acception chamanique, d'une spiritualité presque animiste, qui sacralise chaque son comme une chose vivante.
Peut-être Barbares est-il un quolibet, de ceux qui n'ont pas d'oreilles, ou qui ont le cerveau lacéré par l'inattendu et qui ne supportent plus l'émotion de se faire surprendre par la concentration extrême d'improvisateurs qui vont à l'aventure... Après tout, on appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage, disait l'autre dans les dissertations.
En tous cas celles qui ne citent que trop rarement René Char et Tristan Tzara.
Mais d'un point de vue attentif aux émotions de la musique, Débris d'orgueil ne peut-être en aucun cas barbare. Comment pourrait-être barbare l'addition de la clarinette contrebasse de Jean-Luc Petit et le trombone de Christiane Bopp ? Comment pourrait-on qualifier de barbare la grande complexité des souffles et des éclats électroniques de Jean Marc Foussat ? La mutation infinie du sopranino et de la clarinette dans les sifflements des machines exacerbé par un drumming élégant mais pressant, courtois mais diablement urgent ?
Et puis n'y aurait-il pas une cruelle ironie à proclamer Barbares un orchestre dans lequel la tromboniste s'appelle Christiane ? Surtout lorsque celle-ci, dans l'intense et long « Flèche de boussole » guide Jean-Luc Petit hors des ténèbres à raison de glissandi précis et impavides pour aller vers une lumière puissante et sauvage, où le synthi de Foussat se joue d'un écho déformé, comme passé au travers d'un kaléidoscope sonore.
C'est ouvragé et sophistiqué. Rien qui ressemble de près ou de loin à l'oeuvre de vandales.
Ou alors le barbare n'est jamais celui qu'on croit.
A l'intérieur du disque, une poésie de René Char, Au pays de la magie, confère à ce disque une autre aura. Nous sommes dans le monde de l'étrange, un univers qui a toujours été celui de Foussat. La tangente de la ligne de boussole est un pôle onirique, souvent entêtant, parfois inquiétant, notamment lorsque des voix sortent de l'éther pour mieux nous hanter et son chasser par le dense canevas qui se tisse entre Jean-Luc Petit et Makoto Sato. Enfin, pour un temps, puisque tout au long de ce Débris d'orgueil, on assiste à des cycles inéluctables et presque immuables, comme des mantras.
Débris d'orgueil est un disque puissant, abouti dans son instantanéité. Fruit de deux captations dans des lieux ouverts, accueillants, c'est la rencontre de quatre musiciens qui parlent le même langage, prônent les mêmes valeurs et sont ouvert au monde et à toutes les influences. Toute cette unité, qui n'est pas de façade, n'attire qu'une conclusion : on a rarement fait plus civilisés que ces Barbares-là. Mais il est d'usage de rappeler que les barbares d'une époque sont souvent devenus les sages du lendemain. Félicitons ces « primordiaux crépusculaires », dés lors de toutes les constructions à venir et de leurs splendide déconstruction présente !

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27 octobre 2017

Eve Risser & Marcelo Dos Reis - Timeless

Dans le cœur et les tripes. Sous le capot, dans le secret du mécanisme, au plus près des rivets, dans la poussière des engrenages sur la feutrine des mécaniques de précision. Voilà où se situe la rencontre franco-portugaise entre Eve Risser et Marcelo Dos Reis. Entre le piano et la guitare. Entre le bois et les boyaux, puisque les instruments sont on la même structure alchimique.
Reste à savoir ce qu'on en fait. Assemblance ou Ecartèlement ?
Comptons sur nos deux improvisateurs pour connaître la direction. La confrontation est inédite, mais elle est naturelle : il est question de communauté générationnelle et artistique. Envisager la Eve Risser des Pas Sur la Neige et de Fenêtre Ovale avec le Dos Reis de Pedra Contida et de Concentric Rinds, c'est déjà cartographier sur quel terrain aura lieu la rencontre. Une rencontre sans filet, à la fois douce et écorchée.
On peut légitimement se dire que Dos Reis est en ce moment partout. Depuis le début de l'année, ne serait-ce pas au moins le quatrième album ? Est-ce sérieux ? Les questions plus globales sur l'insatiabilité du lusitanien sont vite balayées par l'engagement de la musique et la puissance de ce corps à corps.
Deux musiciens se sont trouvés. Ca valait donc le coup de se disperser en amont.
Dans l'urgence d'un morceau comme « Water Clock », alors que la guitare s'affole et que le piano grogne, renâcle sur quelque objet qui donne à force de heurts une trajectoire courbe à la course, rien n'est si simple. Tout se règle à l'instant, sans prévision ni chaos, comme la pondération des montres molles dont la logique se désagrège mais reste implacablement régulière et pointilleuse, jusqu'à garder des points de repères, des sentences parfaitement alignées même lorsque les instruments semblent s'atomiser en de multiples discours, se chevaucher et se télescoper sans jamais s'interrompre, avec un art fascinant de l'évitement et de la liberté (« Timewheel » et cette rythmique de caisse claire qui s'abat sur le clavier sans qu'on puisse en déterminer l'artefact.)
Piano et Guitare ne sont pas nus. Ils avancent plutôt dans leurs avatars augmentés, travaillé au gré du temps par des objets intrus d'apparence plus sculpteurs que mystificateurs : des feuilles, des pinces, des trombones, de la gomme plus ou moins adhérente... Et puis surtout une volonté de s'attacher à l'harmonie du geste et des fulgurances communes plutôt qu'à celle des sons. Cette dernière serait si superficiel quand il s'agit de travailler le derme, les nerfs et les vaisseaux sanguins nourriciers, tout ce qui permet à l'âme et à la sensibilité de s'exprimer sans se soucier du corps, en toute liberté.
Ecoutons « Sundial », magnifique entrée en matière où les notes suspendues du piano semblent sonner une heure perdue dans le lointain. Les tintements alentours, provenant des deux instruments préparés sont comme un brouillard qui monte, de plus en plus impénétrable. Il y a évidemment une grande attention portée entre les deux artistes, quelques effleurements fugaces, des lignes brisées qui forment au fur et à mesure que la lumière s'affermit une trajectoire cohérente.
Dans ce nouvel album édité par le label portugais Jacc Records, les parallèles avec les horloges ne sont pas liés qu'à la magnifique gravure de la pochette ou à la mécanique de précision précédemment évoquée. On se souvient de Fail Better !, un disque en quartet de Dos Reis sur le même label qui montrait une autre tocante...
Ce dont il est question, c'est aussi d'un rapport au temps. On sait qu'il presse pour Dos Reis dont la volonté d'embrasser tout, tout de suite est forte et parfois troublante. Mais ce n'est pas de ce temps là dont il s'agit. C'est le Temps en tant que mesure impalpable mais faisant autorité. Concept abstrait mais on ne peut plus inscrit dans le monde réel. Particule soumise au jugement des hommes mais réputé impartial juge de paix. Eve Risser et Marcelo Dos Reis en sont deux maîtres implacables, ouverts cependant à toutes les mutations. Sur la pochette, les phases de la Lune suggère leur relation : la lumière et les ténèbres unis dans un même astre en perpétuelle révolution. Comme le piano et la guitare. Timeless est l'un des disques les plus époustouflants de cette année pourtant si riche.

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26 octobre 2017

David Lescot & Emmanuel Bex - La Chose Commune

Le ventre d'une révolution, c'est à cela que nous convie les six artistes qui proposent La Chose Commune, le genre de disque inclassable et sans étiquettes que nous aimons particulièrement par ici. Le ventre d'une révolution, c'est à dire son fonctionnement interne, dans ce qu'elle a de plus prosaïque. Et pas n'importe laquelle : la plus forte, la plus belle, la Commune de Paris de 1871, celle d'Eugène Pottier et de Jules Vallès, un des rare Jules de cette époque à ne pas avoir une prose de nul...
C'est du moins ce qu'on l'on conclut lorsqu'on écoute la belle histoire de David Lescot, comédien, musicien, dramaturge et auteur de ce opéra miniature et trompettiste surprenant. Une œuvre où l'on a le plaisir infini de retrouver Mike Ladd, le Mike Ladd des Infesticons, et Elise Caron au meilleur de sa forme et dans son élément. Les lecteurs réguliers de ce blog le savent, il n'y a pas de plaisir tel que lorsque les wagons se raccrochent.
Autant dire qu'en l'espèce, avec ce disque paru sur le label du Triton des Lilas, il y a matière à être plus que comblé.
Une belle découverte que ce Lescot : belle écriture, scansion parfaite dans « Le 18 mars » inaugural où il se coule dans le groove insolent d'Emmanuel Bex à l'orgue, qui retrouve Mike Ladd, et Simon Goubert à la batterie, lui aussi dans son jardin.
Le climat de 1871, 100 ans avant la naissance de l'auteur se place avec une simplicité fabuleuse.
Rien n'est appuyé, il n'y a ni postures ni clin d'oeil si appuyé qu'il en devient douloureux. Nous sommes dans la Commune, au cœur des rues de Paris, entre lumineux portraits admiratifs d'« Elisabeth Dimitrieff » ou de Louise Michel » dressés par Elise Caron exubérance poing levé lorsque Mike Ladd prend la vague d'un groove agressif sur « Versailles Assault » où Elise Caron nous rappelle qu'en plus d'être une grande chanteuse, c'est une remarquable flûtiste.
Parfois, le disque fait une petite place à la nostalgie, souvent dans le saxophone de Géraldine Laurent, qu'on avait rarement vu à pareille fête. Il y a « Le Temps des Cerises », bien sûr, patiemment déconstruit où le dialogue met en perspective un espoir et une transmission. Mais il y a aussi « Duo de femmes », beau texte et belle interprétation Caron/Laurent qui rappelle que, oui, la Commune était féministe
Il n'y a pas de clichés dans cette interprétation, pas de militantisme qui se regarde chanter, mais une lecture politique et clinique d'une révolution réprimé dans le sang qui peut encore nourrir l'époque. Ni hagiographie, ni récit historisque, mais une belle projection au cœur des barricades avec une musique explosive, joyeuse, frondeuse. Mais belle d'abord, et haletante, avec une volonté de s'inscrire dans une fougue populaire.
Ce n'est pas du rap, du slam ou de la chanson, ce sont quelques grammes de chaque produit actif qui parvient à constituer une formule explosive, souvent sur le mode revendicatif et incantatoire. On citera notamment l'incroyable travail de David Lescot et Elise Caron sur « Les œuvres », qui rythme à coup de syllabes et de scansion le programme communard qui semble toujours d'une brûlante actualité et ne s'interdit pas un peu d'humour qui fait immédiatement songer au duo ancien entre Elise Caron et Jacques Rebotier.
On ne croira pas au hasard.
« Ingénieux et intelligent » dit mon camarade citoyen Gilles Gaujarengues dans Citizen Jazz. On ne dira pas mieux. La Chose Commune est le genre de disque et le genre de spectacles qui comme le Nietzche de Archimusic ou le Profondo Rosso du Surnatural dépasse le simple cadre du plaisir musical. On se croirait souvent dans un roman de Georges Darien.
La référence, à n'en pas douter, ravira David Lescot.

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01-Elise

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24 octobre 2017

Fabrice Favriou / Jean Luc Petit / Julien Touéry

L'image sur la pochette, grainée de points noirs qui nous font hésiter entre la photo où la gravure représente, sur un ciel laiteux, une plaine désolée qu'on imagine battue par les vents, à bien regarder les arbres, qui ploient sous la pression. Une forme de plénitude, d'immuable s'en dégage, malgré l'apparence hostile.
Nous sommes face aux éléments. Et ce sont ces derniers que le trio constitué du guitariste Fabrice Favriou, du multianchiste Jean-Luc Petit et Julien Touéry convoquent à force de sons, de coups de force et de masse bruitiste. Cette dernière, les improvisateurs s'acharnent à la sculpter. Pas à la polir ou à lui donner de joli atours. Non, il s'agit plutôt de l'entamer, de l'altérer grâce à des sifflements de anches et des éclats soudain d'électricité.
Dans les deux morceaux d'un album sans titre, comme pour mieux installer l'idée que le paysage est un titre sans parole, tout le travail d'organisation du son, de choc, de frottement s'apparente à de l'art brut, frontal mais tout sauf brutal.
Tout à fait naturel, comme les catastrophes savent l'être, inéluctable et sublime, jusque dans le chaos.
A l'écoute attentive, au casque, on arrive à distinguer les instrumentistes dans le maelström, même lorsque celui-ci se rapproche des limites de l'audible, qu'elle soit celle du silence ou des déflagrations. Dans « Au coucher de l'éclair », dénomination étrange qui évoque le calme après la tempête, le ronflement grasseyant de la clarinette contrebasse se mélange aisément avec le grondement sourd, lointain mais menaçant de la guitare électrique. Le piano de Touéry, qu'on ne connaissait que trop peu dans ce genre d'exercice très improvisé, semble tinter en retrait, mais en y prêtant attention, on remarque qu'il s'amalgame à l'ensemble comme pour prolonger les sons, leur donner de l'épaisseur, à la manière d'un fusain. C'est un travail d'équipe, une dynamique collective, mais chaque membre est facilement identifiable, chaque pièce de la mécanique inexorable agit dans la lumière, au risque que celle-ci ait parfois l'aveuglement des flashs
C'est exactement ce qui se passe dans « La fièvre nous dénombre ». Ce premier morceau qui comme son suivant se déroule en plus de vingt minutes, dévoile une atmosphère lancinante, répétitive. Angoissante même parfois lorsque la guitare chamboule un souffle de sopranino aux franges du silence ou au contraire lorsque quelques stridences viennent perturber une construction piano-guitare à la rythmique presque industrielle qui fera songer de loin en loin au MilesDavisQuintet!.
Jean-Luc Petit, également dessinateur, est un homme des profondeurs, nous l'avions écrit. On sait désormais que c'est un homme de l'ombre.
On pourrait jouer sur les mots, puisque depuis 33 ans et son premier album avec Etienne Rolin, le musicien est un artiste des marges, de ces belles marges qui ont quelques chose à exprimer et à ressentir. Mais l'ombre dont il s'agit ici, c'est cette frange noire qui occulte la lumière et est la raison d'être de cette dernière. La lumière, ici, ce sont ses complices d'un soir, au Carré Bleu de Poitiers. Elle est souvent crue, directe, éclatante, notamment dans la dernière partie de l'album.
Elle est parfois tamisée et sournoise lorsqu'elle est mouvante comme si elle passait dans le tamis naturel dessiné par les feuilles d'un arbre.
A l'écoute attentive de ce disque, on s'aperçoit que le paysage sur la pochette du disque paru naturellement chez Fou Records pourrait être une image de notre cerveau. Un scanner aux prétentions figuratives. Nous sommes cet arbre ballotté par les vents, couché par le courant dominant, vautré par le chemin des éléments. Nous sommes cet arbre qui plie, bien sur, mais qui ne romps jamais. Et qui, au delà, s'accommode parfaitement de sa situation.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Ah-Vals

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