Sun Ship

20 septembre 2017

Cappozzo/Lasserre/Lazro - Gardens

Ce disque, sorti sur le label Ayler Records dont on est content de retrouver les choix musicaux, est l'un de ce dont l'on peine à sortir. Ce n'est pas seulement sa densité, sa beauté et l'équilibre formidable que trouvent ensemble les solistes parmi lesquels on retrouve Daunik Lazro, même s'il est nullement question de figure centrale dans cet échange sans hiérarchie. C'est le sentiment d'un havre, d'une respiration dans un lieu préservé du tumulte.
Un poumon.
Les trois musiciens de réunis nous invitent sans davantage de formules à une retraite tranquille dans un jardin bien connu d'eux et qui dès la reprise de « Sophiscated Lady » donne le ton : un balancement continuel entre harmonie des couleurs et liberté des formes, un lyrisme empreint de modestie qui offre au baryton un chemin sinueux mais bien dessiné par les percussions attentives de Didier Lasserre, économe d'effet et de geste mais nullement de présence ; les cymbales tonnent dans ce morceaux court d'Ellington. Ou plutôt elles feulent et ronronnent à chaque pas de côté du saxophoniste, guidant sa route sans y mettre aucune contrainte.
Ce n'est bien sûr pas la première fois que les deux musiciens jouent ensemble, et l'on retrouve l'approche charnelle et palpitante qui était celle de Pourtant la Cime des arbres... Même soin à convier la matière dans un échange a priori impalpable. Pourtant, ce n'est pas Benjamin Duboc qui clôt le trio. Les boiseries craquantes absentes, le vent double de vigueur, et c'est la trompette de Jean-Luc Cappozzo que l'on retrouve dès « Joy Spirit », dont il est l'auteur. Un titre qui sonne Ayler comme la plupart des horloges mais dont la fougue est adoucie par l'apaisement alentour.
Nous sommes dans le jardin des improvisateurs. Dans les jardins intimes de trois musiciens forcément complices et cela s'en ressent à chaque instant. Chaque parcelle est partagée, même si la pochette nous apprend que c'est dans les jardins de Cappozzo, dans le Centre-Loire que la rencontre s'est faite, au cœur du mois de juin. Un jardin secret, voisin de celui qu'il nous avait visité il y a peu en compagnie de sa fille.
Le petit Liré. Ulysse y revient donc toujours...
Pour Lazro, c'est Coltrane qui vient toujours en ces moments. « Lonnie's Lament », au centre de l'album est la bande son idéale, à la fois apaisée et aux aguets, articulée d'une manière traînante, presque chantonnée pour lui-même avec cette légère amertume qui renforce tous les sens et laisse quelques anfractuosités dans les allées du sons pour que Lasserre y glisse quelques reliefs aux aspérités polies par la sédimentation. Un Lasserre pétulant dans « Hop Head » d'Ellington encore, qui clôt l'album comme une boucle sans cesse recommencée.
Un cycle du vivant.
Le jardin de Jean-Luc Cappozzo, on l'imagine luxuriant et regorgeant de plaisir des sens. On le pense variable au gré des saisons, avec une préférence néanmoins pour les période torrides, juste après l'orage, quand le sol expire de tous ses tanins et de son petrichor. Ce n'est pas surprenant dès lors qu'il trouve toute sa vigueur dans les trois improvisation « Garden », notamment « Garden 2 », magnifiques instants impavides où le sifflement des cymbales semble rythmer l'infiniment petit.
Silence, ça pousse !
Topographiquement, ces compositions instantanées sont des trouées, des puits de lumière (« Garden 1 »). Mais d'un point de vue agronomique, c'est l'engrais. La juste chimie qui permet à toutes les idées de pousser sur n'importe quel terrain. Garden(s), c'est le lopin où se ressourcent trois amis qui nous offrent un des beaux moments de l'année. Un jardin à la française, qui en musique à tendance à se nourrir de la catastrophe féconde et de l'imprévision, loin des cordons clinquants des jardins trop bien fréquentés.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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12 septembre 2017

Pedra Contida - Amethyst

Si tant est que l'on parle un peu portugais, ce que la fonction "traduction succincte" de google et quelques bases de langue latine et de logique permet sans grande peine, on comprend vite que Amethyst, le disque du quintet Pedra Contida est un disque de rocaille, minéral, qui va bien cacher dans ses éclats et ses faces tranchantes quelques reluisants et précieux trésors. Bien au fond, bien au coeur, dans une radiation générale des flux improvisés. 
On connaît la plupart des protagonistes. Le guitariste Marcelo Dos Reis est devenu en quelques temps un insatiable incontournable, que l'on voit tout autant avec les frères Ceccaldi qu'avec Onno Govaert. On le retrouve ici à la seule guitare électrique, lui qui nous avait récemment habitué à l'approche charnelle des cordes sèches du nylon ; on le retrouvera d'ailleurs bientôt dans un très beau duo avec Eve Risser (on en reparle !).
Pour l'accompagner dans cet écrin de cordes, on retrouve la harpiste Angelica V. Salvi sur un modèle habituellement dédié aux traditions celtiques. Présence de granit ? On est plutôt, dans les relations improvisées entre les musiciens dans une géologie plus volcanique, du schiste et du quartz, de l'Améthyste et de l''obsidian".
C'est d'ailleurs dans la noirceur de cette dernière pierre que l'alliance de cordes est la plus calorifère, tous les atomes se frottants les uns aux autres sur la frange la plus perçantes, tout près des bases et des chevalets, instillant un véritable mouvement lancinant, insatiable et perturbateur.
La confrontation Dos Reis/Salvi n'est pas nouvelle ; nous avions eu la surprise de découvrir le très beau Concentric Rinds l'année passée, sur le label Cipsela. Même si le quintet est plus explosif que le duo, on retrouve dans "Scree" notamment cette relation particulière, entre mimétisme, consonnance et accélération de particule qui correspondent bien aux chutes de pierre : le moindre mouvement infime peut amener au chaos, dans une réaction en chaîne qui ne mesure pas les conséquences.
Si la harpe et la guitare sont le noyau, le coeur lumineux de l'améthyste, elles sont entourées d'agents provocateurs, de basiques et de d'acides chargés de les éroder, de le faire virer, de les faire changer de nature. Dans le rôle du premier, on retrouve l'invisible, l'intangible indispensable ; l'électronique de Miguel Carvalhais qui s'insinue, goutte, drape, émulsionne, du cliquetis à l'écho, voire au drone subliminal ("Touchstone"). C'est lui qui donne à Pedra Contida son aspect très abstrait, pas totalement explosif mais pourtant franchement contondant.
L'acide, c'est le saxophone alto de Nuno Torres. Pourrait-il en être autrement, puisque le timbre de l'alto vaut déjà son pesant de sulfure ? Mais Torres, qui a déjà joué avec David Stackenäs, est plus acide qu'acide. Lorsqu'il intervient, sur de longues lignes tranchantes, il entame la densité tranquille que Dos Reis et Salvi construisent avec une gravité extrême, patiente et justement aussi immuable que la pierre, bien aidés en cela par la batterie discrète mais irréfragable de Joao Pais Filippe qui accompagne les lentes circonvolutions des cordes, dans leur coeur même ("Agate").
Parfois, on songe aux épopées cosmiques d'Hugo Carvalhais, dans cette radicalité sans rodomontades ici ramenées aux particules terrestres faussement inertes. C'est un bel album que propose le label anglais FMR, qui nous avait habitué à des disques plus heurtés. Mais il y a dans cet apparent polissage quelque chose de très précieux.
L'améthyste guérit des excès, paraît-il. Cet album en est une parfaite prescription !

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06 septembre 2017

LPT3 & invités - Vents Divers

La saine alliance de la baguette et de l'embouchure que représente le beau trio LPT3 a des envies d'expansion territoriale. C'est un plan qui s'échafaude et se prépare, mais a également besoin d'une haute dose de réactivité et d'imprévision pour pouvoir s'adapter à tous les terrains.
Comme toute bonne campagne militaire, elle se doit de commencer dans le Vents Divers. Pas seulement pour crier « Vive le Vent », mais pour garder de la tonicité et de la fraîcheur... Une qualité qui sied à merveille aux vieux amis de Yolk, canal historique, que constitue le tromboniste Jean-Louis Pommier, le tubiste François Thuillier et le batteur Christophe Lavergne.
Voilà plusieurs années que nous n'avions eu vent de ces soufflants ensemble. La souplesse de coulisse de Pommier et la grâche de Thuillier nous avait émerveillé dans le Brass Danse Orchestra ; mais dès « Diligence », composition de Pommier, on sait grâce au groove insolent de Lavergne que l'on est dans le cortège de LPT3. Orchestre à l'approche très contemporaine et raffinée, mais qui garde une certaine tendresse, voire un amour infini pour la déambulation. C'est en tout cas l'impression qui se dégage de « Dolac » et ses timbres gourmands, mutins et rigolards où des invités viennent dresser la carte des nouveaux territoires à annexer. Un frère d'embouchure d'abord, avec la trompette assourdie de Michel Marre qui s'amuse indubitablement au milieu de ses nouveaux camarades. Et puis les anches de clarinette de Louis Sclavis, contrepoint explosif au trombone et au tuba qui vient épicer un plat qui semble tout droit sorti d'une marmite infernale (« De Charybde en Scylla », sans doute le plaisir le plus immédiat de cet album).
En invitant ces deux symboles de leur instruments, le trio risquait-il de se diluer ? Il aurait fallu pour ça que les membres ne soient pas eux-mêmes des personnalités fortes de leur propres agrès. Lorsqu'on écoute « Fondeur d'hélice », où LPT3 se retrouve entre eux, on se rassure, si tant est qu'on s'inquiétait : c'est joyeux, poétique et bondissant, comme c'est souvent le cas lorsque Pommier et Thuillier sont ensemble. La connivence entre les deux, bien entretenu par un Lavergne intenable qui fait bien plus qu'accompagner un binôme éprouvé est pourvoyeuse d'image et conductrice d'une grande tendresse.
C'est ce qu'il ressort en premier de cet exercice très collectif où les échappées belles de solistes sont rares mais enflammées, comme ces soli successifs sur « La Bourrée du sauvage ». La danse, toujours...
L'image est le domaine de Sclavis, et si Michel Marre s'intègre avec beaucoup de bonheur dans l'orchestre, on sent que le clarinettiste est dans son élément. L'instrument fait des merveille dans « Le Lucullus », beau banquet de basse doucement caressé par une rythmique intraitable.
De la dentelle, de la tulle, de la mousseline... la musique de LPT3 évoque les tissus les plus fins et les drapés les plus luxueux et les plus souples.
Que Vents Divers soit un courant de fraîcheur, rien de plus normal.
Que l'on se sente léger, rien qu'à l'écoute relève en revanche davantage d'un processus magique pour lequel il n'y a guère d'explication réaliste, hormis que le souffle des cinq musiciens nous portent sans efforts.
Une joie simple et immense.

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31 août 2017

Henri Texier - Concert Anniversaire des 30 ans de Label Bleu

Nous nous sommes tant aimés.
C'est avec une pointe de nostalgie, mal placée cela reste à voir, que l'on place sur la platine un disque du label Bleu.
Nostalgie parce que l'on se rappelle de l'Azur Quintet de Texier d'année au même endroit. Et puis la Théorie du pilier de Marc Ducret, et puis aussi Musiques de Cinéma de Portal... Sans oublier des disques moins emblématiques ou simples madeleines, que ce soit certain disques de Steve Coleman, mais aussi de Julien Loureau, de Caroline ou de Battista Léna. Qui se souvient de ce I Cosmonauti Russi qui reste un disque de chevet ici ?
Label Bleu fête ses 30 ans. C'est un exemple rare de ce qu'une production indépendante, farouchement cohérente et apte à répondre à une exigence artistique peut faire. La maison bleue a turbulé, jusqu'à se faire discrète ; elle témoigne surtout par son catalogue d'une histoire particulièrement brillante du jazz français des deux décennies à la charnière du siècle. Grossièrement 1986-2006 pour la période dorée du label, qui correspond aussi à une effervescence de la Maison de la Culture d'Amiens, devenu centrale durant toutes ces années.
Quoi de plus logique de demander à Henri Texier de monter un orchestre pour fêter les 30 ans du label ? La musique du contrebassiste, dont on ne fera pas l'affront de vanter les qualités incroyable de mélodiste, est intimement lié au Label Bleu. Pas seulement pour la Suite Africaine, même si on y pense naturellement. On compte sans vérifier plus de dix disques. Quant à Portal qui est aussi de la partie comme Bojan Z et Manu Codjia, se sont aussi des habitués. Seuls Edward Perraud et Thomas de Pourquery ne sont pas forcément liés directement au label.
On se dira qu'on est ici entre amis, entre musiciens de bonne entente. Un sentiment immédiat, qui ravive certains souvenirs de scène. Heureux spectateurs de la capitale Picarde venus se remémorer des souvenirs (« Colonel Skopje » a lui aussi trente ans et permet un magnifique dialogue entre Pourquery et Portal...) et assister à la joie de jouer d'un All Stars, où les claviers de Bojan Z tiennent une place de choix, celle du liant et de la couleur.
On est en terrain connu, mais pas dans des chemins ravinés par le passage. Le sextet n'est pas un exercice confortable, quand bien même ce soit une formule éprouvée par le contrebassiste.
Il faut être clair, il n'y a pas de concessions : Codjia rudoie de rock ses camarades dans « Mucho Calor », ce que Texier reçoit avec la jubilation de celui venu pour en découdre. Perraud ne fait pas que souligner l'écriture très fluide de Texier, toujours tourné vers un blues suggéré où viennent se greffer quelques teintes balkaniques ou africaines. Sur « Desaparecido », il vient apporter une forme de déséquilibre fécond, qui place les morceaux sur un fil ténu, mouvant et diablement excitant. Il y a du talent sur ce disque qui est avant tout une belle documentation d'une certaine idée du jazz, luxueuse sans être clinquante, virtuose sans être écrasante, symbolique sans être lourdingue. C'est un beau moment, un bon moment aussi. Nous nous sommes tant aimés.
C'est le propre des amours qui durent : il y a forcément de la lassitude durant toutes ces années. Mais il suffit d'instants heureux comme ce live pour tout raviver.

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30 août 2017

Marco von Orelli / Max E. Keller / Sheldon Sutter - Blow, Strike and Touch

HatHut est un chat. Un label habile, qui retombe sur ses pattes et se moque de la gravité, mais qui surtout semble avoir neuf vies, et peut être quelques supplémentaires, avec des cœurs flambants neufs mais une enveloppe corporelle qui semble pour le moment être la même.
Longtemps, on l'a donné pour mort, et puis autour des quarante ans d'existence, ce fut comme un ultime sursaut.
Un dernier souffle ? A croire que non, puisqu'après une nouvelle pose, le label revit, relancé par Outhere qui semble vouloir faire plus qu'exploiter l'imposant back catalogue de la légende suisse à tranche orange. La preuve ? Les nouvelles sorties se multiplient, de Christoph Erb, dont nous parlerons très prochainement sur Citizen Jazz à ce présent disque du trompettiste Marco von Orelli auquel le label est depuis longtemps fidèle. Et tant pis s'il a été enregistré en 2014 et qu'entre-deux von Orelli ait enregistré un disque sur le même label avec son Marco von Orelli 5.
Blow, Strike and Touch, qui traduit à merveille le propos du présent trio fait parti de ses disques de l'instant qui peuvent donc se permettre le luxe de l'intemporel, à base de souffle, de frappe et d'effleurement.
Le trio suisse est un attelage nouveau, mais presque naturel : Marco von Orelli use depuis longtemps ses embouchures sur les chemins tortueux de la composition collective instantanée. Il est régulièrement accompagné du batteur Sheldon Suter, qu'on retrouvait déjà dans l'excellent Big Bold Back Bone à l'énergie parsemée d'électricité. « Jagdhund » (chien de chasse en allemand) le traduit à merveille, avec cette course folle et désordonnée de la batterie qui poursuit tout de même un but obsessionnel et patauge dans tous les marais, même les plus saumâtres, à la recherche des souffles étouffés de la trompette, versatile en diable.
Il a beau chercher, et souvent trouver, même pour quelques secondes, on comprend vite que tout ceci est pour le jeu, car les deux improvisateurs ce connaissent très bien, et depuis l'enfance, environnement propice à toutes les libertés.
L'autre complice est un pianiste, qui est un des multiples oubliés de ce panorama. Pourtant, il est, dit-on, un des premiers suisses à s'être réclamé du Free Jazz.
On a pu l'entendre avec Urs Leimgruber ou encore Hans Hassler. Son approche très marqué par le classique contemporain du XXe siècle fait merveille dans les Miniatures proposées par le trio.
Il ne s'agit pas seulement de « Miniatur #1 », où du silence transparaît quelques accords lointain avant que la trompette n'emplisse l'espace de tout son relief, mais surtout de « Miniatur #3 » qui précède « Jagdhund » où en à peine une minute, quelques frôlements des entrailles du piano livrent des informations sur les feulements à venir, qu'on retrouvera aussi sur l'intense « Nacht Schichten » où Keller vient se mêler aux remous qui n'ont absolument rien d'un tendre clapotis.
C'était déjà le cas pour Big Bold Back Bone, et sans doute plus encore ici, alors que les instruments sans électricités ne semblent constitués que de fluides organiques, mais la musique de von Orelli fait souvent songer à Kaze. Une musique où percole les particules élémentaires dispersées au gré des vents hostiles et des canicules soudaines que cette musique brute harmonise par la simple chimie.

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24 août 2017

Jean-Philippe Viret - Les idées heureuses

Voici cinq ans que Jean-Philippe Viret n'avait pas retrouvé cet orchestre atypique sur disque. Supplément d'âme était l'occasion pour le contrebassiste de dépasser les limites de son champs d'action habituel. Dépasser mais pas transgresser, puisque la musique, certes très écrite, ouvrait grande les fenêtre à la discussion avec les musiciens en présence. A ses côtés, on trouvait des anciens de l'Intercontemporain ou d'autres prestigieux orchestres. On retrouve absolument la même équipe pour Les idées heureuses, nouvel album publié par Mélisse. Le violoncelliste Eric-Maria Couturier y fait toujours office de formidable éclaireur, comme en témoigne « L'an tendre », douce berceuse au gré des pizzicati qui s'inspire d'un morceau de François Couperin.
L'organiste de la Chapelle Royal est au centre de cet album. Les idées heureuses, ce sont les siennes, et elles sont à l'image de sa musique, sensible et discrète, qui ne réclame aucun satisfecit ni d'autres effusions. Le premier disque proposait déjà un morceau de Couperin, mais ici, c'est tout le disque qui s'y réfère. Il ne s'agit pas pour Viret d'écrire à la manière de ou de mettre les partitions en perspective.
Il s'agit de s'inspirer de la grande bienveillance et de la légèreté de son œuvre. Dans le soyeux « En un mot commençant », qui confirme l'attrait de Viret pour les calembours signifiants, le dialogue entre le violoniste Sébastien Surel et l'altiste David Gaillard est à la fois savant et sans fioritures, capable avant toutes choses de donner du mouvement et de suggérer des images. La dimension cinématique de Viret est toujours omniprésente ; même dans cet exercice de style où son écriture joue l'équilibriste entre le Baroque et un dynamique d'ensemble très contemporain se glisse toute sortes d'histoires et d'impression. Elles sont parfois même empreinte d'une grande dramaturgie (« Peine Perdue », brillante construction répétitive où le violoncelle est insolent de liberté).
Ces idées heureuses sont aussi l'occasion pour la contrebasse de changer de registre. Dès « L'idée que l'on s'en fait », inspiré d'ailleurs de « Les idées heureuses », œuvre pour clavecin de Couperin, le jeu plus profond de Viret, sans archet, s'inscrit dans une complémentarité de timbres visant à redéfinir l'approche du quatuor de cordes. Dans Supplément d'âme, sa volonté était de remplacer numériquement le second violon et de donner à sa contrebasse une sensation de légèreté. Dans ce circuit autour de François Couperin, elle est contraire plus dense et plus centrale, pic arrimé autour duquel converge ses compagnons. Ce disque est « un écho admiratif et affectueux » écrit le leader dans ses notes de pochette. On le répercute avec plaisir.

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18 août 2017

Hugues Vincent & Rioji Hojito - Strange Days

Le violoncelliste Hugues Vincent offre la certitude de s'ouvrir aux artistes qui font du Japon un pays à part en matière de musiques improvisées.
Installé à Kyoto, c'est un observateur sensible de la scène nippone, qu'il détaille à travers diverses collaborations, souvent paru sur le label Improvising Beings qui a le soin de toujours suivre les artistes dans la durée ; nous en avons déjà parlé.
Après un disque avec la chanteuse Maki Hachiya, un autre avec son collègue Yasumune Morishige, c'est avec Rioji Hojito un pianiste à la renommée déjà grande en Europe que nous le retrouvons, pour un disque plus lumineux et plus joyeux que ce à quoi il nous avait accoutumé. Même si « For Sun » commence comme une étrange danse rituelle assez mystique, et le devient encore plus lorsque le pianiste psalmodie, il y a effectivement un côté très chaleureux à cette rencontre.
Non que les précédent enregistrement de Vincent furent sinistre. Loin de là ; mais son duo avec John Cuny était vif, tranché. Les zones d'ombres pouvaient être fugacement éclairés plein phares.
La matière qui nourrit Strange Days est plus en harmonie.
Plus sensible mais toujours aussi subtil. Ce n'est pas la folie qui s'empare du très naturaliste « Dans les marais (avec les crapauds) » qui dira l'inverse. Chaque son est pesé, s'inspire de tout un bestiaire mais ne cède rien à la facilité. Les cordes, frappées, triturées, pincées, frottées ou assourdies par toute sorte d'objets ne révèlent pas toujours le nom de leur propriétaire mais font fidèlement office pour suggérer des paysages dans un format très courts.
Des Haïkus, en quelque sorte, un mélange de tradition jalousement respectée et une volonté de développer un nouveau langage plus abstrait.
Rioji Hojito n'est pas un inconnu. Il collabore souvent en duo avec des improvisateurs européens. Qui se souvient de ses Sapporo Duets avec Joëlle Léandre au début de ce siècle ? Rien n'a changé. Hojito s'amuse autant avec toutes sortes de jouets aime jouer avec les codes, en témoigne l'entrée en matière (« Hello ») où son piano se fait Monkien dans des petites phrases avortées.
C'est ce qu'on note en préambule dans ce beau disque : le jeu. Le plaisir enfantin de jouer avec des objets (« Rain is Coming ! »), avec des effets (« Rock in The Farmyard »), et avec beaucoup d'innocence et de douceur (« Sweet Morning »).
On songe à deux autres duo nippo-européen dans l'approche très illustrée, presque rituelle parfois, même si la musique en elle-même a peu de points communs. D'abord celui qui lie Akira Sakata et Giovanni Di Domenico, avec qui le présent orchestre a déjà fait plateau commun. Ensuite, Donkey Monkey avec Eve Risser et Yuko Oshima pour cette volonté de ne jamais se laisser entraver par des règles et jouer toujours avec le maximum de poésie possible.
Vincent et Hojito ont beaucoup d'images poétiques à confronter et à accommoder. Ce n'est jamais outrancier, toujours minutieux. Strange Days n'est pas si étrange : il sort juste de l'ordinaire. C'est une des plus belles qualités.

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17 août 2017

Eric Zinman - Zither Gods

Figure intransigeante de la musique improvidée mondiale, le pianiste Eric Zinman est friand de collaborations, souvent fidèles, comme Linda Sharrock, Itaru Oki ou François Tusques. On ne s'étonnera pas dès lors de le retrouversur le label Improvising Beings. C'est même naturel, tant toute sa musique semble comblée par cette famille de musiciens.
On peut être fidèle et rompu aux traversées solitaires. Pour ces dernières, empruntes d'une certaine mystique du son et des couleurs, il aime penser son instrument, si ce n'est pas l'incarner, voire le transfigurer. C'est exactement ce à quoi nous invite Zither Gods, qui explore les 88 touches dans toutes leurs dimensions, leurs timbres et même leurs sympathies réciproques.
Qu'est-ce qu'un piano, au fond ? Et même, corollaire nécessaire qu'est-ce que le fond d'un piano ? Que donnent entre-elles ces myriades de cordes et ces enchevêtrements extrêmement travaillés de bois et de feutres ? Quels sont les objets qui s'amalgament et arrivent à se faire passer pour des touches ? Ces 88 touches ne sont elles pas autant de tambours, autant de cymbales, autant de rythmiques rituelles qui font comme une mini tour de Babel portative (par deux déménageurs entraînés et gaînés de ceintures lombaires, certes, mais quand même ?) qui trouverait son mantra dans l'intense "Tribal Piano", nécessairement à plusieurs voix en une seule, entre polyphonie et schizophrénie ?
D'ailleurs, la batterie n"est elle pas un piano comme un autre, à peine un peu cubiste ? Sylvain Darrifourcq lui-même n'est-il pas coutumier de l'usage de la cithare (zither) dans son set de batterie ?
C'est exactement ce à quoi Zinman tente de répondre dans "Zither Gods", morceau qui cherche et se cogne, plonge dans le cortex de tout ce qui peut être la dimension du piano et en ramène des trésors. Il y aura un "Zither Gods coda", en toute fin, court, comme les autres morceaux de l'album. Ce retour monte comme une vague, la batterie-piano se fait plus musicale à mesure que les cymbales sonnent comme les sons les plus caverneux. Ces artifices laissent voir, fugacement, l'âme du piano.
Entre deux, Zinman sert quelques douces rêveries qui rappelle qu'il a joué et étudié avec Bill Dixon ou Jimmy Giuffre. "Dance Sequence spring 2012" est ainsi une petite merveille de douceur et de délicatesse qui rappelle que le piano, comme n'importe quel dieu vengeur peut aussi se montrer carressant. 
Ce dieu versatile a même le droit de douter, et ce n'est pas donner à n'importe qui. Ainsi, les deux parties de "The Adventures of the Yippy Coyote Dance Orchestra" sont des miniatures en constant mouvement, comme un animal sauvage qui piaffe, fait des allers-retours, trépigne, se cogne et y retourne quand même.
C'est un carnet de route très intime capté entre 2011 et 2015 que nous présente Eric Zinman. C'est un fait : même en étant dépourvu de piété, on se recueille sur ce Zither Gods sans se faire prier !

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13 août 2017

Birds Of Paradise - Black Fables

Après un premier disque en 2013 avec ce bien beau trio Birds of Paradise, le saxophoniste Olivier Py revient avec Black Fables, toujours sur le label Vent d'Est, fidèle accompagnateurs de projets souvent contemplatifs à la beauté abstraite et unique. On se souvient notamment de la poésie de Zé Jam Afane aux rues étroites de l'Estaque.
Ici, les oiseaux de passage ont une route toute tracée, sans doute pour mieux en dévier ; obsédé par les relevés ornithomusicologiques d'Olivier Messiaen, Olivier Py s'est lancé depuis plusieurs années le défi de les utiliser comme matériau brut de l'improvisation, avec deux complices plutôt habitués aux éclats de métal et à la fusion des alliages.
Le contrebassiste Jean-Philippe Morel, qu'on connaît pour Print, l'ineffable United Colors of Sodom mais aussi expériences baroques de David Chevallier et le batteur polymorphe Franck Vaillant, que Py côtoie depuis tant d'année dans les orchestres de Sarah Murcia sont les partenaires idéaux de ce type d'expériences.
C'est fou ce que ces musiciens sont capables d'avatars de jeu. Quel rapport, au premier abord entre le batteur de Pearls of Swine et celui de ce Black Fables ? Outre que c'est le même (je suis facétieux), il y a cette polyvalence, ce goût pour les frappes complexes et impaires et cette implication collective.
Olivier Py n'est pas en reste. Lui aussi sait cacher de nombreux visages dans son jeu. Ceux qui l'ont entendu (avec Vaillant...) sur Never Mind The Future en seront persuadés. Il fait partie de toute cette troupe informelle de musiciens hexagonaux qui aiment à jouer ensemble aux franges de nombreux styles.
La base rythmique qui l'accompagne est à la fois suffisamment boutefeux pour pousser le timbre si doux et si élégant du saxophoniste dans tous ses retranchements (« Bazooka Beatnik » et ses saturations soudaines de la contrebasse, après des jolis pas de deux où anches et archets se confondent) et « Nocturne Nectar », la pièce certainement la plus inspirée par l'œuvre originelle, souvent tant diluée qu'il n'en reste quelques atomes où simplement un esprit, comme on le dirait d'un alcool.
Dans ce dernier morceau, il y a comme une quiétude, un chant plaintif et très mélodique du saxophone qui est simplement érodé par la raucité de la contrebasse et les frappes sporadiques des éléments de métal de la batterie. Il en ressort quelque chose de nostalgique et simplement beau, sans apprêt.
Aussi simple qu'un chant d'oiseau dans les dernières lueurs du crépuscule.
C'est bien ce qui différencie les deux albums de ces Birds of Paradise. Le premier était plutôt torride et éclatant, celui-ci se positionne plutôt aux confins du champ lumineux. Écoutons ensemble la dichotomie construite dans les deux parties de « Punk Prototype », entre un premier mouvement vif, avec un drumming nerveux et une contrebasse irascible qui fait songer aux nuits dont est friand Sylvain Cathala et une seconde partie presque détendue, pour le moins apaisée ? Le jour qui décline, les ombres qui changent... Mais qui peuvent devenir terrifiantes, en un instant et relancer la machine. Les contes troublants de la nuit noire. De ceux qu'on aime se raconter avec une certaine délectation inquiète pour les oiseaux de bon augure.

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27 juillet 2017

Lande - La Caverne

Le collectif Loo était jusqu'à lors majoritairement connu pour son grand orchestre PAn-G, dont le récent Futurlude reste dans tous les grimoires des amateurs d'aventures en Grand Format. Un orchestre jeune, prometteur, avec plusieurs sections particulièrement remarquables, à commencer par la remuante base rythmique composée du batteur Ariel Tessier, souvent très agressif dans ses prises de parole, ce qui fait des étincelles avec le jeu très sec et puissant du contrebassiste Alexandre Perrot.
C'est cette forte assise, finalement très complice que l'on retrouve au sein de Lande, quartet à la forme plus classique que PAn-G, mais qui ne se soumet pas au ronronnement. Dès "La Caverne", qui donne son nom à l'album, la contrebasse s'escrime à rebondir sur les calvalcades de cymbales de Tessier. C'est dense, rugueux, mais finalement très complice. La doublette rythmique vient se lier dans un dispositif de tension brut et néanmoins sophistiqué.
C'est dans ce brouet solide à l'aspect volatil que viennent plonger le saxophoniste alto Julien Soro, moins doux et rêveur qu'avec son comparse Schwab et le trompettiste Quentin Ghomari, Vibrant Défricheur qui est l'une des têtes de Papanosh ; on s'en apercevra dans "Loosy", petit exercice colemanien tendance Ornette qui vient profiter d'un orchestre à l'instrumentarium référentiel. Ce morceau, écrit par le rouennais, a quelques traît de Papanosh, dans un style plus strict, sans guère de fioriture.
Pelé et venteux, à l'image de la Lande.
Soro et Ghomari, qui se côtoient dans Ping Machine, ne se laissent absolument pas dominer par leurs invités de Loo. Ce n'est pas un face-à-face au couteau entre PAn et Ping. Ca cogne certes dans tous les coins et parfois dru, avec le trait alerte de ces orchestres qui vont tout droit, mais ce n'est pas une bagarre. Parlons plutôt d'effet d'entraînement, de mécanique bien huilée qui n'estompe pas vraiment les chocs incessants des dents d'engrenage lorsqu'ils se rencontrent.
On croit même déceler de la jubilation, dans "Skieur au fond du puit". Un éclair rire franc et même un peu sardonique, avec l'alto de Soro qui se cogne franchement, tête la première contre la basse très précise de Perrot, qui signe tous les morceaux, à l'exception du titre de Ghomari, qui sait lui aussi se faire vindicatif.
Et puis soudain, c'est comme si dans la Caverne, les musiciens se retournaient comme pour faire mentir l'allégorie. Fini de faire dans les ombres, ils font face au paysage et deviennent plus contemplatifs. "L'ode Maritime" en trois tableaux et deux instantanés élémentaires ("Embruns", dont ils empruntent le jaillissement et au contraire "Récifs", dont la contrebasse fait un beau relevé topographique) est une oeuvre profonde, où le vent souffle avec une certaine bienveillance. Le son rocailleux du saxophone frictionne autant qu'il caresse, et la batterie de Tessier est un flux et reflux des plus apaisants.
Cette Caverne dans la Lande est une belle découverte et cette rencontre, une belle occasion.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

Caverne

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