Sun Ship

13 août 2017

Birds Of Paradise - Black Fables

Après un premier disque en 2013 avec ce bien beau trio Birds of Paradise, le saxophoniste Olivier Py revient avec Black Fables, toujours sur le label Vent d'Est, fidèle accompagnateurs de projets souvent contemplatifs à la beauté abstraite et unique. On se souvient notamment de la poésie de Zé Jam Afane aux rues étroites de l'Estaque.
Ici, les oiseaux de passage ont une route toute tracée, sans doute pour mieux en dévier ; obsédé par les relevés ornithomusicologiques d'Olivier Messiaen, Olivier Py s'est lancé depuis plusieurs années le défi de les utiliser comme matériau brut de l'improvisation, avec deux complices plutôt habitués aux éclats de métal et à la fusion des alliages.
Le contrebassiste Jean-Philippe Morel, qu'on connaît pour Print, l'ineffable United Colors of Sodom mais aussi expériences baroques de David Chevallier et le batteur polymorphe Franck Vaillant, que Py côtoie depuis tant d'année dans les orchestres de Sarah Murcia sont les partenaires idéaux de ce type d'expériences.
C'est fou ce que ces musiciens sont capables d'avatars de jeu. Quel rapport, au premier abord entre le batteur de Pearls of Swine et celui de ce Black Fables ? Outre que c'est le même (je suis facétieux), il y a cette polyvalence, ce goût pour les frappes complexes et impaires et cette implication collective.
Olivier Py n'est pas en reste. Lui aussi sait cacher de nombreux visages dans son jeu. Ceux qui l'ont entendu (avec Vaillant...) sur Never Mind The Future en seront persuadés. Il fait partie de toute cette troupe informelle de musiciens hexagonaux qui aiment à jouer ensemble aux franges de nombreux styles.
La base rythmique qui l'accompagne est à la fois suffisamment boutefeux pour pousser le timbre si doux et si élégant du saxophoniste dans tous ses retranchements (« Bazooka Beatnik » et ses saturations soudaines de la contrebasse, après des jolis pas de deux où anches et archets se confondent) et « Nocturne Nectar », la pièce certainement la plus inspirée par l'œuvre originelle, souvent tant diluée qu'il n'en reste quelques atomes où simplement un esprit, comme on le dirait d'un alcool.
Dans ce dernier morceau, il y a comme une quiétude, un chant plaintif et très mélodique du saxophone qui est simplement érodé par la raucité de la contrebasse et les frappes sporadiques des éléments de métal de la batterie. Il en ressort quelque chose de nostalgique et simplement beau, sans apprêt.
Aussi simple qu'un chant d'oiseau dans les dernières lueurs du crépuscule.
C'est bien ce qui différencie les deux albums de ces Birds of Paradise. Le premier était plutôt torride et éclatant, celui-ci se positionne plutôt aux confins du champ lumineux. Écoutons ensemble la dichotomie construite dans les deux parties de « Punk Prototype », entre un premier mouvement vif, avec un drumming nerveux et une contrebasse irascible qui fait songer aux nuits dont est friand Sylvain Cathala et une seconde partie presque détendue, pour le moins apaisée ? Le jour qui décline, les ombres qui changent... Mais qui peuvent devenir terrifiantes, en un instant et relancer la machine. Les contes troublants de la nuit noire. De ceux qu'on aime se raconter avec une certaine délectation inquiète pour les oiseaux de bon augure.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

04-Windows

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27 juillet 2017

Lande - La Caverne

Le collectif Loo était jusqu'à lors majoritairement connu pour son grand orchestre PAn-G, dont le récent Futurlude reste dans tous les grimoires des amateurs d'aventures en Grand Format. Un orchestre jeune, prometteur, avec plusieurs sections particulièrement remarquables, à commencer par la remuante base rythmique composée du batteur Ariel Tessier, souvent très agressif dans ses prises de parole, ce qui fait des étincelles avec le jeu très sec et puissant du contrebassiste Alexandre Perrot.
C'est cette forte assise, finalement très complice que l'on retrouve au sein de Lande, quartet à la forme plus classique que PAn-G, mais qui ne se soumet pas au ronronnement. Dès "La Caverne", qui donne son nom à l'album, la contrebasse s'escrime à rebondir sur les calvalcades de cymbales de Tessier. C'est dense, rugueux, mais finalement très complice. La doublette rythmique vient se lier dans un dispositif de tension brut et néanmoins sophistiqué.
C'est dans ce brouet solide à l'aspect volatil que viennent plonger le saxophoniste alto Julien Soro, moins doux et rêveur qu'avec son comparse Schwab et le trompettiste Quentin Ghomari, Vibrant Défricheur qui est l'une des têtes de Papanosh ; on s'en apercevra dans "Loosy", petit exercice colemanien tendance Ornette qui vient profiter d'un orchestre à l'instrumentarium référentiel. Ce morceau, écrit par le rouennais, a quelques traît de Papanosh, dans un style plus strict, sans guère de fioriture.
Pelé et venteux, à l'image de la Lande.
Soro et Ghomari, qui se côtoient dans Ping Machine, ne se laissent absolument pas dominer par leurs invités de Loo. Ce n'est pas un face-à-face au couteau entre PAn et Ping. Ca cogne certes dans tous les coins et parfois dru, avec le trait alerte de ces orchestres qui vont tout droit, mais ce n'est pas une bagarre. Parlons plutôt d'effet d'entraînement, de mécanique bien huilée qui n'estompe pas vraiment les chocs incessants des dents d'engrenage lorsqu'ils se rencontrent.
On croit même déceler de la jubilation, dans "Skieur au fond du puit". Un éclair rire franc et même un peu sardonique, avec l'alto de Soro qui se cogne franchement, tête la première contre la basse très précise de Perrot, qui signe tous les morceaux, à l'exception du titre de Ghomari, qui sait lui aussi se faire vindicatif.
Et puis soudain, c'est comme si dans la Caverne, les musiciens se retournaient comme pour faire mentir l'allégorie. Fini de faire dans les ombres, ils font face au paysage et deviennent plus contemplatifs. "L'ode Maritime" en trois tableaux et deux instantanés élémentaires ("Embruns", dont ils empruntent le jaillissement et au contraire "Récifs", dont la contrebasse fait un beau relevé topographique) est une oeuvre profonde, où le vent souffle avec une certaine bienveillance. Le son rocailleux du saxophone frictionne autant qu'il caresse, et la batterie de Tessier est un flux et reflux des plus apaisants.
Cette Caverne dans la Lande est une belle découverte et cette rencontre, une belle occasion.

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Caverne

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21 juillet 2017

Nicole Mitchell's Black Earth Ensemble - Mandorla Awakening II : Emerging World

Il y a toujours une vraie fascination a se retrouver face à une oeuvre importante.
L'impression d'une somme, d'un poids qu'on soulèverait sans effort tant tout semble aisé. Quelque chose d'à la fois conséquent et facile. Ca n'arrive pas si souvent, surtout avec la facilité et l'évidence de Mandorla Awakening II : Emerging Worlds de la grande flûtiste Nicolle Mitchell que nous entendions il y a peu aux côtés de Joëlle Léandre dans le Tiger Trio.
La dernière fois que ce sentiment s'est présenté, c'était avec l'ambitieux projet Coin Coin de Matana Roberts. L'épopée débutante de Mandorla a cette petite chose qui fait qu'on sait qu'on sera fidèle jusqu'au bout.
Ne cherchez pas de I, il n'y en a pas, je l'ai fait avant vous, totalement excité d'avoir loupé quelque chose. Comme Star Wars, la flûtiste, longtemps présidente de l'AACM, s'offre la possibilité d'un prequel.
Prosaïquement, ça nous offre la possibilité de s'immerger longtemps dans ce conte futuriste que Mitchell nous narre au coeur du Black Earth Ensemble, son octet a géométrie variable qui s'est toujours échiné à ne pas se laisser assigner d'étiquettes. Les photographies successives envoyés par ses explorateurs de l'île de Mandorla, petit paradis d'une terre décimée par le profit, est dans cette veine : entre la douceur quasi chambriste de "The Chalice" ou le violon de Renée Baker et le violoncelle de Tomeka Reid devisent paisiblement fait suite à la "Egoes War" où le guitariste Alex Wing fait parler une électricité vitupérante que son jeu foncièrement hendrixien peine à dompter.
On pourrait croire qu'avec cette équipe, auquel on se doit de rajouter l'impressionnante percussionniste Jovia Armstrong, on est face à une équipe essentiellement étasunienne qui fleure bon l'AACM ou à tout prendre, Chicago. Après tout ce projet, à cheval entre la dystopie et l'utopie (le monde court à sa perte, mais de cette catastrophe il restera toujours un eden ou l'universalité aura court et elle en sera d'autant plus belle...) a été commandé a Chicago pour les 50 ans de l'institution.
On ne s'étonnera pas dès lors d'avoir une sorte de panorama à grande vitesse de toutes les beautés de la Great Black Music, avec tour à tour, voire tout ensemble, de la complexité et des cris, des beautés simples et des rages soudaines. On s'émerveillera des parties chantées, pleines de blues de Avery R Young qui sont des éclairs lumineux dans ce disque qui recèle à chaque instant des surprises et des doubles lectures tout à fait passionnantes.
Mais Chicago n'est pas tout ; l'idée de génie de Mitchell, dont on sait depuis longtemps qu'elle déborde d'idées et sait les mettre en oeuvre, c'est d'intégrer trois musiciens japonais ou suffisamment baigné dans cette tradition pour pouvoir en faire fi et prôner la rencontre, l'écoute et le mélange. C'est l'évidence avec le grand joueur de flûte shakuhachi Kojiro Umezaki qui joue avec son hôte un très beau pas de deux ("Dance of Many Hands") ; mais aussi pour le contrebassiste Tatsu Aoki, également joueur de tambour Taiko sur le même titre mais aussi de Shamisen. Tous les deux incarnent le dialogue serein entre cultures.
C'est le terreau fertile de l'utopie.
Il n'y aura pas loin a trouver quelques résonnances avec la situation actuelle. Trump bien sûr, dont l'apocalypse a réveillé un discours progressiste plus radical. Black Lives Matter ensuite, qui s'incarne à la fois dans ce sentiment de lutte qui tangente l'album. Mais aussi ce choix du Japon, symbolique lorsqu'on parle d'Empire, d'hégémonie culturelle et de domination aux USA.
Ce disque est un coup de maître, à la fois politique et musical. On ne peut d'adhérer.

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46-Windows-Consolation

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20 juillet 2017

Dix ans !

On ne va pas refaire le match, ni rassembler ses souvenirs d'anciens combattants. Oui, il y a dix ans, j'ai créé un blog comme plein de gens ; oui, dix ans après il est encore en vie comme peu de gens. C'est sans doute une performance, en tout cas quelques choses de rare. 10 ans, 1604 articles, dont plus de 800 concerne la musique enregistrée. 160 000 pages vues. Pas forcément une réussite d'autant que la fréquentation baisse presque aussi vite que le nombre d'articles. 
Mais on peut le dire, le blog Sun Ship est encore vivant. Il parle moins politique, mais je me promets régulièrement d'y remédier sans guère de suite -c'est la faute à Twitter-. Il parle de plus en plus de musiques de marge parce que j'aime ça de plus en plus. Il est moins fréquenté parce que j'ai moins le temps de m'en occuper, Citizen Jazz prend beaucoup de temps. Il est aussi moins fréquenté parce que les habitudes d'Internet ont changé. 
Vous ne venez plus sur les blogs, bande de sacripans. Vous préférez les relais autoroutes de Facebook et autre. Vous prenez de moins en moins les itinéraires bis.
On rigole, mais c'est dramatique.
C'est d'autant plus important de conserver une petite halte pour les véhicules lents. Une petite oasis pleine de fautes de frappe et d'orthographe mais pleine d'amour pour la musique.
10 ans. 
Et tant que j'aurais envie, ça continuera. Suivez la fin du mois de juillet, elle va être plus chargée !

Et une photo, bien sûr, qui n'a strictement rien à voir...

18-Flying-Saucer

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06 juillet 2017

Pierre Henry (1927-2017)

Pierre Henry est mort. 
On pourra écrire toutes les lignes, avoir tous les avis, conseiller toutes les playlists, lire toutes les nécros, aucune sans doute n'aura la même force que le commentaire de l'ami Julien Palomo.
Que dire qui ne soit pas une banalité ? Que j'ai découvert Pierre Henry avec la Messe pour le Temps Présent et adoubé dans un coin de Panthéon avec les Fragments pour Artaud.
Oui, Pierre Henry a nourri, irrigué, surpris et combler l'imaginaire des amoureux des sons. Il n'est pas, comme le fâcheux Jean-Michel Jarre n'a pas manqué de le dire, "le père de tous les DJ". Et JMJ, qu'est-il ?
C'était un compositeur sensible, un créateur génial, inventif, ouvert et curieux, à l'image de sa maison de son qui paraît-il se visitait. Je n'aurai jamais eu l'occasion de le faire et je le regrette déjà. Pourtant, le livre est dans ma bibliothèque, comme bon nombre de vinyl et de CD.
Une anecdote néanmoins, juste une. C'était il y a presque 10 ans, l'âge de ce blog. Pierre Henry était venu à Rouen, dans feu la salle du Hangar 23, sur les quais de la Rive Droite de la Seine, un lieu presque parfait pour un concert comme celui-ci. Il faut se souvenir ce qu'est un spectacle du compositeur : une lumière spartiate et rasante qui découpait les enceintes sur scènes et en dehors, spatialisées, conçues pour vous cerner, vous projeter dans le spectre du son. Derrière, au milieu des gradins, calé sur la console centrale, un petit monsieur barbu, seul, concentrer sur ses potards, effacé derrière sa musique et l'incarnant pourtant totalement. Un son parmi les sons ? Pas loin...
Ce jour là, le 23 novembre 2007, Maurice Béjart était mort la veille. Béjart, qui incarnait aussi la musique de Pierre Henry. Béjart qui hantait ce soir là l'espace, disparu mais omniprésent, la musique environnante rappelant la peine et le souvenir dans toute la noirceur possible.
Ecouter un concert de Pierre Henry, c'était se plonger dans un voyage intérieur sans être perturbé par le geste. C'ést toujours un moyen de sentir la musique au bout de chacun de ses sens.
Merci, monsieur Henry !

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02-St-Jo

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29 juin 2017

La Baracande - La Baracande

Il n'y a rien de plus agréable, quand vous suivez les productions d'un label aussi imprévisible que BeCoq, que de se laisser surprendre. Pas la surprise d'une musique inconnue, mais l'étonnement de la concordance de certaines obsessions sagement tues. Lorsqu'un disque vient vous chercher sur des terrains connus, voire aimés, et que c'est le dernier endroit où vous l'attendiez parce que c'est censé être vieux, loin, enfoui, gardé dans la chair tassée des madeleines de Proust et que ce n'est pas évident que ça ressorte dans ce contexte.
La Baracande est de ces disques-ci, et même si la musique jouée par le quartet de musiciens plutôt issus de la scène Trad est difficile d'accès, râpeuse, brutale d'une certaine façon parce qu'investissant des sentiers inusités, voire réputés à-pic, elle chante aux oreilles une pratique familière, celle de la musique traditionnelle du Centre France, avec cornemuse Béchonnet et vielle à roue.
Une vieille passion longtemps vécue comme une maladie honteuse, transmise dans le tout début des années 90, grâce aux découvertes de Boucherie Productions ; des orchestres comme le trio Bouffard, et par la suite les disques Ocora. Une façon de chercher des mélodies enfouies, souvent belles et dont la construction autour d'un bourdon pouvait emmener loin à condition de lâcher prise.
Mais de Bouffard à Yacoub, le parti pris était la clarté, une forme de douceur lumineuse que le joueur de vielle Yann Gourdon et le violoniste et chanteur Basile Brémaud réfute totalement.
On avait pu entendre, déjà chez BeCoq dans le cadre du projet Soli, un solo de Gourdon tout à fait sidérant. Enregistré à peu de distance temporelle et géographique, ce disque en quartet reprend les mêmes recettes, à la fois en les contextualisant et en les amplifiant. La musique jouée ici, notamment par la trame drue de la vielle et de la cornemuse de Pierre-Vincent Fortunier semble bâtie pour la transe, l'étourdissement, dans un emballement psychotrope particulièrement sensible lorsqu'on écoute au casque.
La trame de ce disque doit être compacte, étouffante, et assez brute d'aspect. C'est exactement ce qui percole de « Un jour j'ai pris le temps », morceau final de près de 10 minutes où la guitare de Guilhem Lacroux et ses cercles incessants qui se mêlent à vielle font songer immédiatement à certaines expériences lancinantes du Velvet Underground avec force noirceur et s'accommodant à merveille des paroles pesantes dont l'atmosphère renforce réellement la dramaturgie.
La Baracande était une chanteuse du début du XXe Siècle dont les textes furent majoritairement collectés il y a 50 ans. Les quatre musiciens, dont on pressent l'appétence pour l'improvisation, peuvent étendre leurs morceaux, jouer jusqu'à faire tourner en rond l'auditeur qui se laissera baguenauder au gré de cette expérience exigeante, à l'image de BeCoq. Membre du collectif la Novia, très actif sur les scènes traditionnelles qui vont chercher au-delà de leur terrain naturel, les musiciens qui font revivre la Baracande par des procédés plus que surnaturels propose une musique qu'on a envie de qualifier de Trad Garage...
Pas sur que l'étiquette soit acceptée par les entomologistes garants des caractérisations, très pointilleux dans le domaine assez autocentré de la musique trad. Mais pour ce qu'on s'en fout des étiquettes !

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01-Le-Havre-500

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27 juin 2017

Lunar Error - Selene

La lune inspire les jazzmen et les improvisateurs européens. Sont-ce les temps crépusculaires qui donnent de la matière à la création ? On est en droit d'en douter, tant les approches sont différentes. Entre L'Orchestra Nazionale de la Luna, aventure chamarrée menée par quatre musiciens amoureux des couleurs de la nuit et l'Orchestre de la Lune, aventure en grand format luxueux et consensuel où se croisent Didier Havet et Brad Scott, quel rapport ?
Quasiment aucun, sauf un : la lune est scruté de la planète bleue, à hauteur des rêves des hommes.
Pour s'aventurer sur le sol balayé de poussière et hérissé de roches, il faut regarder du côté de Lunar Error ; on ne s'étonnera pas qu'il faille compter sur le label BeCoq et sur son animateur Thomas Coquelet (ici à l'harmonium et au guide-chant...) pour explorer des terres hostiles, ou parfois l'oxygène manque. C'est pour cela qu'il faut une sortie courte, où chaque geste compte. Les 29 minutes de Sélène, vingt-huitième album de BeCoq décrit cette sortie du module.
Soyons francs : on ne s'attendait pour cette expédition qu'à ce genre d'équipage.
Il y avait longtemps que nous n'avions pas évoqué BeCoq. Non que nous faisions l'impasse, mais comme tout label indépendant à forte personnalité, et c'est peu de dire que le fier gallinacée des Flandres en est un, il y a besoin de souffler. De préparer.
De fomenter, même.
On ne s'aventure pas sur la Lune comme on part en pique-nique. Il faut une équipe aguerrie, habituée à la topographie des lieux et à séduire Sélène, luminescente déesse de la Lune. Elle plane comme un voile sur cette improvisation d'une traite, qu'on peut sans hésiter ranger dans la famille de ces orchestres qui s'empare des sons comme des organismes vivants : Systematic Distortion Orchestra, Sean Ali, Carlo Costa Acustica, Lignes de Crêtes, et bien sûr Aum Grand Ensemble où l'on retrouve Julien Pontvianne, du collectif Onze Heures Onze, presque naturellement.
Sélène est une exploration à pas comptés, sensible à tous les sons et tous les mouvements, où le saxophone baryton de Mathieu Lilin et les saxophones de Gabriel Lemaire du Tricollectif (Machaut, Marcel & Solange, Walabix...) font souffler un vent qui s'accroche à peine aux reliefs. On pense que c'est une masse incontrôlée mais au contraire. Elle engrange de la poussière. Elle agglomère ça et là quelques instruments, qui densifient le souffle sans jamais le rendre omniprésent.
La guitare de Pierre Denjean, la batterie de Quentin Conrate, et bien sûr les clarinettes de Matthieu Lebrun qui va chercher comme dans Bengalifère ou dans ses précédentes aventures chez BeCoq des fréquences troublantes sont autant de petits vortex qui rendent la progression lente mais néanmoins inexorable.
C'est ce qui rend cette musique si belle, et assez puissante. Brillante en tout cas comme les étoles de Sélène et tout aussi attirante. Comme souvent avec les disques du label, l'aspect rugueux et hostile qui peut survenir au début est balayé par la confusion des sens induit par l'amalgame des timbres.
Une très belle expérience.

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03-Mécanique

 

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26 juin 2017

Antoine Galvani - Suite Astrale

Comme mon camarade Denis, qui livre de ce disque une double opinion (sur son blog et sur CJ) marquée par un sentiment de vécu, avant de poser la Suite Astrale d'Antoine Galvani, je ne connaissais rien de ce pianiste ni de son double plus malicieux que maléfique, le pianiste Ahn Tuan. Une double identité bien pratique quand on veut passer du Metal ou de la Pop au jazz sans brouiller les pistes. Autant sans doute qu'un brouillage de pistes bien pratique quand il s'agit d'assumer une double identité.
On peut ne rien connaître d'un musicien, faire quelques recherches sur Internet sur lui et sur ses onze apôtres, découvrir que certains d'entre eux côtoient le collectif Pince-Oreilles basé à Lyon, célèbre surtout pour le travail d'Anne Quillier, et se sentir tout de suite en proximité. Une forme d'intimité basé sur des socles culturels communs, des références identiques et le plaisir des formes impures, jamais là où on ne les attend vraiment. "Mirages" commence comme un morceau qu'on qualifiera d'ambient avec la batterie très polymorphe de Baptiste Castets. Elle mue à vue d'oeil vers une mélodie limpide d'abord impulsée par la contrebasse impeccable de Arthur Henn et le soprano d'Illyes Ferfera.
Une sorte de formule classique de jazz hexagonal classieux et coloriste avec un piano caressant, avec une main droite attentionnée et très cadrante qui prépare la puissance d'une main gauche autoritaire et rythmicienne.
Voici le Ahn Tuan New Quartet qui est en quelque sorte le squelette de cette suite stellaire, l'orbite majeur sur lequel vient s'agréger peu à peu des comètes foudroyantes et joyeusement éparpillé dans toutes sortes de dimensions plus où moins extravagantes sans jamais perdre de sa cohérence.
C'est le défi majeur de Galvani et c'est la grande réussite de ce disque. La trajectoire ne dévie pas. Quelle que soit l'étape contée par ce disque, quelles que soient les péripéties du vaisseau spatiale qui nous conduit dans les étoiles, on reste sur le même cap. Un cap marqué par le rock progressif, le vrai, sans grandiloquence, qui s'exprime sans doute le plus clairement sur "Symetric land" avec l'ajout du trompettiste Aurélien Joly et surtout la guitare de Ben Barutel et les claviers vintage de Galvani.
Ce ne sont pas des clins d'oeil ou je ne sais quel hommage, c'est juste un plaisir de jouer une musique originale qui emprunte les codes des Pink Floyd ou de King Crimson sans les revendiquer. On trouvera également que les illustrations du livret font songer aux pochettes de Yes. Tout ceci fait partie du climat.  Il s'agit juste d'utiliser ces ingrédients pour préparer sa propre pâte. Témoigner que comme les rages soudaines de metal ("Space Trip 2") où les hymnes rétrofuturistes de "Strange Ground", ils sont des petites traces laissées d'un parcours musical.
Suite Astrale est le genre de disques où l'on est jamais vraiment largué. Certains y verront de la prog pure inoculée au jazz, d'autres dès "Space Trip" y entendront des ponts assumés avec des groupes Abstract Hip Hop comme Prefuse 73. Peu importe, ce n'est à aucun moment trop appuyé. Une belle auberge espagnole ouverte à toutes heures qui ne ferme jamais vraiment la porte. On excusera presque la longue, trop longue plage fantôme en fin d'album, alors même que c'est logiquement interdit par la convention de Genève... C'est le vaisseau qui rentre dans l'atmosphère et perd tout repères... Avant de retomber sur ses pattes.
Une grande réussite que ce disque surprenant

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10-Bar-Garance

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15 juin 2017

Yves Rousseau & Christophe Marguet Quintet - Spirit Dance

Cela fait quinze ans que Christophe Marguet et Yves Rousseau construisent ensemble des disques lumineux et intelligents. Voici quinze ans que dans ces pages ou dans d'autres, mais aussi à la radio, nous célébrons avec attention ces œuvres élégantes, souvent excitantes ou juste joyeusement virtuose ; joyeusement, oui. C'est à dire pas cette virtuosité compassée qui consiste à montrer qu'on est plus véloce ou agile. Non, cette virtuosité qui consiste à jouer léger, expressivement et à livrer une palette de couleurs aux nuances infinies.
Nous sommes, dans ce domaine, certains des capacités du batteur et du contrebassiste. On se souvient de Sarsara et Akasha, deux disques qui représentent sans doute le sommet d'un quartet équilibré, soudé et très expressif.
C'est rare et patiemment construit.
Aussi, l'annonce d'un quintet aussi bicéphale que leur base rythmique avait de quoi tenter. L'alliance des compositions de l'auteur de Poètes, vos papiers et de Résistance Poétique avait de quoi interpeller... Surtout si on y ajoute le toucher de Bruno Ruder, qui avait déjà exalté la poésie de Cummings dans le beau Yes is a Pleasant Country ! Il ne s'agit donc pas de n'importe quel quintet : Spirit Dance est la réunion de cinq musiciens qui n'avaient jamais joué ensemble.
Cinq équilibristes, cinq « funambulo » qui aiment à se jeter dans le vide maintenu par un fil rythmique large et solide, mais jamais épais. Un funambule toujours gracieux et surtout très expressif.
On se pince, bien sur, lorsqu'on écoute la légèreté et l'élan du morceau de Marguet « Le Vent se lève » ou Bruno Ruder au Rhodes et Fabrice Martinez à la trompette entretienne le tourbillon de la pulsation. On se pince aussi à l'idée que les trois musiciens conviés n'ont pas d'état de service en commun tant nous avons l'impression d'assister à une rencontre de famille, très électrique. Le troisième larron, c'est David Chevallier qui a retrouvé l'électricité de sa guitare orange entre deux escapades baroques. Une guitare qu'il réserve donc souvent à Cristal Records où il avait enregistré Standards et avatars, qui va bientôt revenir d'ailleurs.
Mais c'est une autre histoire.
La communauté d'idée qui caractérise ces musiciens est d'évidence. On retrouve à la fois la puissance et la grâce, caractérisé par l'avancée conquérante d'un morceau comme « The Cat » qui sautille de faîtes en faîtes, avec un solo saillant de Chevallier et une mécanique implacable des roulements de batterie et des claquements de la contrebasse. Une force inéluctable, jamais mise en avant, attisée par la trompette toujours lyrique et aérienne de Martinez qui ne commet jamais de mauvais choix.
Cette force parfois anguleuse n'oblitère pas les moments d'émotions, puisqu'il est entendu que la gamme des sensations est infinie et peu même toucher de manière fugace, au milieu d'une pure débauche de groove. Ainsi cette discussion à trois, soudainement intime au milieu de « Fruit Frais », composition de Rousseau, où le piano de Ruder, toujours aussi juste, double les envolées de Martinez tout en ombrant les traits de guitare de Chevallier.
C'est le plaisir de jouer qui réuni ces musiciens. Un plaisir communicatif, qui se traduit par l'implacable groove de « Fragrance », caréné par la contrebasse d'Yves Rousseau. Un morceau qui rappelle que si cette danse est spirituelle, elle sait devenir aussi furieusement organique et terre-à-terre. A l'image finalement de la richesse de la relation entre ses deux leader. Un disque important qui pourrait se résumer en quelques mots : une facette de ce que l'on serait en droit d'appeler un « jazz français de qualité », si cette musique avait supporté les étiquettes.
Heureusement, elle se plaît à s'en affranchir !

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08-Tombelaine

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13 juin 2017

Sean Ali - My Tongue Crumbles After

Les premières secondes de My Tongue Crumbles After, premier disque solo du contrebassiste Sean Ali ressemblent à la pochette. Une route sombre, déserte, éclairé par des phares glauques, ou tout comme rien peut arriver. Une sorte de mélange entre passivité impatiente et trépidations vides.
Un temps faible, sans doute, mais qui promet des moments plus tendus. Ils arrivent vite : dans les scories des sons enregistrés qui nimbent la contrebasse sur "Salutations", des cris d'animaux lointains, dont vite on ne sait pas s'ils sont là pour accompagner ou pour d'autres tâches hostiles, tant ils se fondent et amplifient les va-et-vient de l'archet sur les cordes.
Ce n'est pas un tumulte qui attend au détour d'un tournant qui plonge dans le noir, c'est une pluie drue de crissements organisés, de voix étouffées filtrées par le son lointain d'un lecteur à cassette, c'est une puissance soudaine, qui ne retient rien sur son passage mais va chercher au les sons au plus profond des atomes et des objets.
Sean Ali n'est pas le musicien new-yorkais le plus connu dans nos contrées, il a pourtant une discographie assez dense, notamment avec des musiciens qui cherchent l'expressivité des sons dans la musique improvisée sur la côte Est et en Europe. On citera des musiciens comme Frantz Loriot, avec qui il a participé au Systematic Distortion Orchestra aux côtés de Pascal Niggenkemper. On citera également le Carlo Costa Quartet ou diverses formations avec Flinn Van Hemmen, Ben Gerstein ou Sandra Weiss. 
Ces musiciens, dans leur démarche comme dans leurs collaborations communes sont devenus comme une famille. On aime décidément bien prendre de leurs nouvelles.
La contrebasse est alors plus qu'un instrument, c'est un prolongement du geste, un générateur de sensations qui n'a pas besoin de pédales ou de boutons mais réagi à chaque objet, à chaque frappe, à chaque pression plus ou moins classique sur chacune de ses surfaces. A ce titre, un morceau comme "Beneath The Cobbles", ou les cordes se dédoublent en de multiple cris, en des voix discordantes qui sont mis au pas par un archet cogneur.
Sean Ali et sa contrebasse sont dans une relation passionnelle qui parfois déborde, du cadre comme des usages. Le disque, paru sur le label étasunien NeitherNor (on est tenté de dire naturellement !), est un carnet, un road-movie de cette relation fusionnelle.
L'enregistrement est court, à peine plus d'une demi-heure, mais pouvait-il en être autrement ?
"Queens Gothic" en est le symbole.
Le morceau, ramassé à l'instar des sept autres commence dans une sorte d'indolence du crin que frappe l'archet, d'abord lentement puis de plus en plus fort, de quoi mettre les cordes en sympathie. Et puis peu à peu, elles se mettent à piauler, d'abord avec retenue puis comme un déferlement qui s'arrête net. Sean Ali garde la maîtrise en toute circonstances, même lorsque les sons de stentor semblent plus forts. Il domine.
On rapprochera ce disque au solo qu'a pu proposer Pascal Niggenkemper il y a quelques temps chez Clean Feed. Il y a, indéniablement, une véritable émulation. On retrouve quelques artifices en commun, comme l'usage de ce lecteur cassette qui apporte de l'étrangeté et raconte presque une histoire sans mots intelligibles ("Heartstack"). Mais Sean Ali utilise moins de corps étrangers. Le son de sa basse est d'abord façonné par les mains et le crin ; il en découle un disque envoutant, comme on les aime vraiment.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

06-Autoportrait

Posté par Franpi à 18:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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