Sun Ship

07 mai 2018

Romain Baret - Naissance de l'horizon

Les lyonnais du collectif Pince-Oreilles sont un peu les benjamins de la scène Rhône-alpine, toujours en effervescence. Réunis autour du vaisseau-amiral que constitue le sextet d'Anne Quillier, ils sont également connus pour le duo Watchdog, passé par Jazz Migrations, où le quintet de Grégory Sallet, où l'on retrouve le guitariste Romain Baret et le contrebassiste Michel Molines, deux protagonistes de cette Naissance de l'Horizon, extension rythmique au trio de Romain Baret qui avait déjà eu l'occasion de faire parler de lui.
On se souvient de la Suite Astrale d'Antoine Galvani, qui réunissait de nombreux musiciens du collectif ; à plus d'un titre, le présent disque où le ténor d'Eric Prost et la trompette de Florent Briqué (également membre de Superdog) font un travail d'orfèvre en est le pendant terrestre ; une autre forme d'immensité, moins cosmique et plus sujette à la pesanteur, bien présente dans les chorus exalté de la guitare, à l'instar de "Schizophrénie", petit modèle d'énergie rock où les soufflants ont fort à faire.
Naissance de l'horizon est un album assez direct, avec une volonté d'être rugueux sans pour autant prendre l'auditeur à complet rebrousse-poil ; ainsi, si la temporisation du rêve est une belle passe d'arme entre les membres du trio d'orgine (Baret, Briqué, Prost), c'est aussi l'occasion pour Molines de s'offrir une plage plus douce, une respiration avant que ne reprenne le duel entre trompette et guitare, guidé par la batterie contondante de Sébastien Nicca.
Le morceau acte une certaine vision du monde, et même sous-jacent, un discours politique. Celui-ci est corroborré par les compositions déclarées en Collective Commons. Ce discours, c'est que la concorde et une certaine forme de joliesse, celle qui naît dans le fort joli "Some Kind of Bug" très marqué par l'école de Canterbury ne peut s'obtenir par le frottement et le rapport de force : celle d'une électricité perclue d'effets et d'une batterie fougueuse par exemple.
"La Guerre des classes n'a pas eu lieu (elle est permanente)" est donc comme un manifeste. Les rôles sont bien distribués et les dispositifs de tension sont souvent à leur comble, avec une impression de mouvement permanent cher à l'esthétique du collectif Pince-Oreilles. Ce n'est pas le big-bang, mais cela tient de la réaction en chaîne : les vents font bouillir les cordes qui répondent en explosion successives extrêmement contrôlées. Nous sommes avec ce quintet dans le bouillon de culture qui a donné la vie : des accolades, des erreurs, des fausses pistes mais un résultat lumineux.
Naissance de l'horizon est un disque très plaisant qui, s'il ne révolutionne pas les genres, présente le travail de cinq jeunes gens qui fourmillent d'idée. Une belle découverte, assurément.

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01-Maison-Le-Havre-

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23 avril 2018

Vinny Golia Wind Quartet - Live at The Century City Playhouse

Vinny Golia, ce n'est pas que cette longue chevelure blanche à faire pâlir tous les chauves de mon espèce. C'est aussi -voire surtout en réalité, mais quand même- un musicien polymorphe, saxophoniste généreux et puissant, mais également à l'aise aux clarinettes, au basson, aux flûtes... Ppour aller vite et reprendre sa définition, l'usage des bois, dont il s'est fait le spécialiste, tant dans le domaine de la creative music que dans la musique contemporaine. On se remémorera ses compositions for Large Ensemble, enregistré en 1982 ou un incroyable solo capté en 1980. Plus proche des obsessions de ces pages, on le découvrait également au ténor dans le Creative Orchestra de Braxton en 1978, notamment à Köln.
Une sacré carte de visite, qui brille encore aujourd'hui, avec Oliver Lake, Weasel Walter ou Lisa Mezzacappa.
Le disque qui nous concerne aujourd'hui est une édition d'un concert capté à Los Angeles en 1979, pile entre sa participation au Grand Orchestre de Braxton et sa propre expérience en grand format. Mais ce disque est un quartet. Doit on dire quatuor ? Il n'y a que des soufflants qui s'escriment comme il s'expriment dans une forme chambriste extrèmement élaboré où chacun des solistes convergent comme par une force centrifuge inextinguible qui mène à un point central en constante fusion.
Pour résumer, c'est doux, c'est fin, mais on s'en prend plein les oreilles.
Si le doute persiste, se passer "#2", sur le premier set, où l'alchimie des timbres et cette phrase obsessionnelle qui hante le morceau capte immédiatement l'attention
Pour accompagner Vinny Golia, on retrouve deux habitués du label Dark Tree, qui édite presque naturellement ce document. Il s'agit du clarinettiste John Carter et du cornetiste Bobby Bradford, qu'on avait déjà entendu dans NoUturn. Bertrand Gastaut, le patron du label est un spécialiste de la West Coast, et ce concert en est un pur produit. Du moins l'un des exemples de ce qui a pu se faire de meilleur dans le creuset de Los Angeles. On est à peine surpris de voir le tromboniste Glenn Ferris clore le angles du carré. Le tromboniste, plus pertinent que jamais offre une grande souplesse et ses discussions récurentes avec Bradford sont l'un des moment les plus intense de cette brillante rencontre, où le son n'accuse pas le poids des ans.
On peine à savoir où donner de la tête, tant les interpellations sont partout, à l'instar du ronflement incessant de la clarinette basse sur "Views", ou la trame pleine de finesse de "Chronos 1", en équilibre constant entre le sifflement abrupt et la mélodie riche, passant de l'un à l'autre comme pour mieux s'affranchir de toutes postures attendues et d'offrir à Golia, au milieu des envolées collectives de formidables occasions de briller dans la foultitude de ses instruments.
Live at The Century City Playhouse est une belle pièce, d'autant que les notes de pochettes nous font découvrir tout une époque (et la passion de Glenn Ferris pour les Volvo). Indispensable.

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17 avril 2018

Alban Darche & L'Orphicube - The Atomic Flonflons

En revenant de guerre, on a bien besoin d'un petit bal perdu. Quelques semaines après être revenu du front de la Grande Guerre, aux côtés de James Reese Europe et de ses Hellfighters, aventure majuscule imaginé par mon ami Matthieu Jouan, voici qu'on retrouve l'Orphicube d'Alban Darche dans le soir tombant d'été, à la lueur d'un chapiteau.
Ce n'est pas le cirque, non, mais on se prend à chanter des chansons imaginaires pour faire danser les foules. On imagine le parquet ciré et la piste ronde, les lumière vacillantes et chaudes... On y est, avec la sensation familière d'un lieu mille fois foulé, et pourtant tout est nouveau ici, même le rag de « Jungle » où le fantôme des années 20 s'incarne soudainement dans le dialogue entre le piano de Nathalie Darche et la base rythmique gourmande constituée de Christophe Lavergne et Sébastien Boisseau.
Voilà pour les grognards de l'Orphicube ; on y ajoutera l'indispensable Didier Ithursarry, accordéon en chef sur « La Paloma », chanté en allemand par Chloé Cailleton.
Pourquoi faire simple quand on peut donner une pointe de fantaisie ?
Disons le sans détour, on est ravi d'entendre la nantaise Chloé Cailleton dans cet orchestre. On la suit depuis longtemps, notamment récemment avec le Collectif Spatule, et la voici qui devient la première voix des aventures de Darche. Un chant assez théâtrale, profond, qui a trouvé son terrain idéal entre le baryton de Darche et la trompette d'Olivier Laisney, venu presque naturellement compléter cet orphicube avec son complice de Onze Heures Onze, Stéphane Payen.
The Atomic Flonflons a un nom de fanfare, quelque chose qui brille et se consume, qui chambarde plus qu'il chamboule. A l'évidence, c'est le cas de « Tango Vif » où les soufflants prônent la mêlée ouverte ; mais dans la grande majorité des titres, organisés en deux axes symétriques un peu comme on plierai un spectacle pour le faire tenir sur les deux faces d'un vinyl, on est surtout impressionné par la richesse des arrangements.
Mais doit on en être étonné pour un disque d'Alban Darche ? On le sait, et un morceau aussi beau que « Saudade (Pluie Lente) » nous le rappelle aussitôt le disque commence. C'est poétique, équilibré, avec le piano de Nathalie Darche en colonne vertébrale discrète des tuttis de soufflants, lui donnant toute la fluidité nécessaire.
La nouveauté, encore une fois, c'est la voix, même si on l'avait déjà entendu sur Queen Bishop : « Calme est l'arbre, Calme est le vent »... Et douce est la voix, qu'elle chante comme on chuchoterai à l'oreille où qu'elle se lance dans une petite prouesse rythmique avec le remarquable « Rythm Song ».
A mesure que l'on écoute le disque, qu'on dodeline sur la « Java » qu'on croirait sortie d'une petite boîte mécanique ou qu'on écoute la douce poésie de « L'oiseau qu'on voit chante sa plainte », tiré d'un poème de Verlaine, on distingue un paysage qui change. On était rentré dans le chapiteau avec une envie d'oubli et d'étourdissement, nous voilà à barboter dans le spleen, un peu comme quand on sait qu'on a pris un verre de trop et qu'on regarde le monde qui file avec la tendresse d'un spectateur pour ceux qui jouent pour lui.

A l'évidence, The Atomic Flonflons était une envie de l'Orphicube. L'occasion d'aborder un registre plus populaire tout en dérogeant pas de sa ligne. C'est parfaitement réussi.

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62-Art-Déco

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28 février 2018

Denis Fournier & Denman Maroney - Intimations

Les deux musiciens qui se rencontrent pour la première fois pour ce duo entièrement improvisé se ressemblent beaucoup, et évoluent sans s'être jamais croisé dans des sphères semblables, et des esthétiques jumelles. Tant de choses les rapprochent qu'il est étonnant finalement qu'il ait fallu attendre aussi longtemps pour que la batterie de Denis Fournier et le piano de Denman Maroney se croisent enfin.
Pas forcément que ceux-là tiennent le haut du pavé. Artisans discrets de leur instrument, créateurs avide de liberté et reconnus de leurs pairs, ils n'ont sans doute pas la notoriété d'autres improvisateurs de leur génération. Mais un disque comme Intimations tend à montrer que la droiture de leur démarche, et la radicalité de l'approche étendue de leurs agrès nécessite sans doute de cultiver son jardin sans chercher ni l'esbrouffe ni la gloire.
La pochette nous révèle que ces compères se sont rencontrés à Montpellier, terre d'élection de Fournier qui a enregistré en quintet sur le label AJMIséries à l'occasion d'une projection d'un documentaire sur Barre Philips, ami commun. On peut difficilement rêver plus haut patronnage !
Là où Fournier et Maroney se ressemblent, c'est dans ce culte du son. La batterie ne sert pas forcément à frapper, elle chante, elle souffle, elle gratte, elle caresse. C'est ainsi qu'on le connaît avec le saxophoniste David Caulet ou dans Escape Lane, le sixième orchestre de Across The Bridge. C'est ainsi aussi qu'on l'avait entendu avec Alexandre Pierrepont sur l'étrange Traités & Accords sorti l'an passé.
Quant à Maroney, c'est l'adepte de l'hyperpiano, un terme revendiqué qui indique qu'il joue tout autant dans les entrailles du piano que sur le clavier. Sur son site, il donne même des indications de préparation. On peut regretter peut-être un recours systématique, où parfois la performance domine, mais force est de constater qu'il y a une forme de langage bien à lui qu'on retrouve également dans sa grande fidélité au contrebassiste Mark Dresser.
Un morceau comme "Love or Strife" qui s'ouvre dans un crissement inconnu qui peut tout autant venir du crissement des cymbales que des cordes frottées du piano en témoigne. Tout dans la discussion ouverte et intense du français et de l'étasunien est affaire d'écoute mutuelle, d'attention à l'autre et de volonté d'une certaine alliance. Pour le moins à une consonnance, en témoigne le magnifique pas de deux dans l'étrange "Blank Misgivings" où tout tangue de manière continue mais où l'édifice tient debout, malgré toutes les secousses. Sur un temps très courts, les entrailles du piano subissent des altérations qui ressemblent à des distortions temporelles, mais toujours le set de batterie, abordé en percussionniste davantage qu'en batteur, comme s'il coloriait les espaces et leur redonnait une forme de continuité.
Ce ressenti, il tient au fait que les deux musiciens aiment tout autant la parcimonie et le luxe de détail. Ca paraît paradoxal, mais en réalité, les deux sont complémentaires. Sur le long "Shadowy Recollections", qui annonce le magnifique "Calm Weather", les touches étouffées du piano complètent la frappe, lui donne une autre dynamique. Tout est fait dans la simplicité et l'immédiateté, ce qui n'empêche pas un soin et un calme très apaisant. Une belle rencontre sans filets.

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01-MonochromBaltik-1_s

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23 février 2018

Ndosi / Ladd / Kassap / Hall - Epiphany

Pour un agnostique comme moi, l'Epiphanie, c'est quelque chose d'assez prosaïque : une découverte inattendue, un alliance inédite, des wagons qui se raccrochent, une occasion de bouger son popotin et son cerveau sur autre chose que les tubes de rap français qu'il faut aimer quand on est de gauche;
Bref, tout sauf le pain quotidien.
On pourrait ajouter que l'épiphanie, c'est aussi l'occasion de goûter à mon gateau préféré, avec de la frangipane et un morceau de céramique dedans.
Mais on s'égare entre païens.
Epiphany, au sens de Across The Bridge, c'est la septième session de la rencontre transatlatique. Et si Epiphanie il y a, elle est gigantesque. C'est un quartet qui arrive, et ça fait partie de la fête, à être hautement improbable et absolument évident. D'apparence désiquilibré et on ne peut plus stable. Deux chanteurs, un clarinettiste et un batteur.
Un français, trois américains. Deux résidents français et deux citoyens américains. Deux musiciens à l'élégance débraillée aux baguettes et à l'incantation. Deux voix politiques et deux esprits frappeurs.
Quatre musiciens fasciné par un Free Jazz de lutte et deux figures d'une musique qu'on nomme slam par paresse.
Sylvain Kassap, Mike Ladd, Mankwe  Ndosi et Dana Hall : aussi improbable que puisse sembler l'équipage, c'est lui qui transporte et dont la monture est sacrément sûre.
Epiphany, ce sont cinq titres qui claquent comme les fusées d'un feu d'artifice et témoigne en live d'un moment de transe où se croisent les rythmes né d'Afrique, les cris de la clarinette et un discours. C'est le propos féministe de "Where we Learn What Was Happenning où la clarinette de Sylvain Kassap semble naître des tambours de Dana Hall, impeccable de bout en bout. On entend le fantome de Blakey et un son étouffé comme un ney d'orient qui serait passé avec le temps dans de nombreuses pédales électroniques, comme on se roulerait dans la poussière.
La voix de Mankwe Ndosi vient vite. Elle est familière, profonde et douce, avec une légère pointe d'acidité qui lui donne une sorte d'aura. Ce n'est pas le stentor d'une passionaria, Ndosi à l'élégance et le recul nécessaire pour ponctuer sans tambouriner, mais le flow transporte absolument l'auditeur et appuie le props. Ndosi est proche de l'AACM, et son discours construit ainsi que la poésie de son verbe est un plaisir qui s'apprécie sur la durée. La mélopée un peu cassée de "Marlowe's River", alors qu'elle joue avec le timbre éraillé de Kassap en est le plus bel exemple.
Quant à Ladd, sa voix arrive à point nommé. On le retrouve à grogner dans les choeurs avec cette classe insolente, sa voix élimée est toujours une fabuleuse mines d'histoires et de paraboles et sa scansion vaut toutes les beatbox du monde. Il emporte souvent le propos dans des creusets plus explosifs, mais jamais il ne s'oppose.
C'est le propre d'Epiphany, et c'est sa grande réussite : tout au long de la performance, il n'y a pas de pugilat. Il y a un orchestre qui pourrait avoir joué toute la vie ensemble tant il y a de la cohésion. La musique tourne, s'emballe, sort des sentiers battus mais ne déraille jamais.
On est subjugué.

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21 février 2018

Le Fou fait 33 tours

Je n'ai pas particulièrement la nostalgie des vinyls, mais force est de constater que certaines musiques se plaisent sur ce format. Et pas seulement parce que c'est la mode. Quand on reçoit plein de disques, ce qui est mon heureux cas, on peut constater les effets d'habitude et les lames de fond : jusqu'en 2015, recevoir un vynil était un évènement. Samedi matin encore, le facteur m'a tiré du lit pour me remettre le huitième 33t de la pile.
Là n'est pas le sujet des deux disques paru sur le label Fou Records de Jean-Marc Foussat et qui s'avèrent être pensé comme des disques que l'on retourne et dont l'aspect sensuel du bras sur le sillon contribue au plaisir de la musique. Deux disques exigeants, on en attend pas moins de Foussat, où il est présent à des degrés différents. Deux disques qui se ressemblent dans leur volonté de questionner la perception et de se refuser à rentrer dans les cadres et les étiquettes.
Deux albums hors norme, qui méritent ainsi leur grande pochette.
C'est le cas bien sur de Département d'Education Psychique, un double album enregistré en live à Berlin en solo en 2016 et dans lequel l'électronicien livre son univers tout entier, fait de sons fiévreux, de phrases répétitives qui arrivent à être à la fois planantes et absolument inquiétantes, de voix dans les limbes qui prennent soudain toute la place et bruits soudains, à la fois familiers et totalement décalés, du bloblotement de l'eau en passant par le tintement lointain d'une cloche.
Ce n'est pas à proprement parler de l'électro, même si ce n'est prosaïquement que cela, c'est à la frontière de plein de choses, de la musique concrète, de l'expérience charnelle, du trip électronique... Il ne faut pas se poser de questions, c'est une vampirisation des sens, à proprement parler un cours d'éducation psychique où il faut vagabonder, s'abandonner, fermer les yeux pour mieux se laisser porter par les images, se laisser englober par une musique qui prend tout entier et qui doit même s'écouter au casque dans le noir, si l'on veut en profiter pleinement.
Mais rien ne vaut l'intensité de l'Homme Approximatif qui reprend le premier chant du recueil de Tristan Tzara. Rien d'étonnant à ce que le poète dadaïste soit célébré par Fou Records. Cela ne fait que souligner la grande proximité idéologique et esthétique entre nos musiques et ces mouvements artistiques du début du vingtième siècle, en même temps que l'essor du jazz.
Tiens Tiens.
Ici, Foussat n'est pas tout seul avec son Synthi AKS. Il y a les flûtes de Jamal Moss, qui trillent comme des oiseaux de passage et donnent un relief supplémentaire.
Et puis surtout il y a Jean-François Pauvros. 
Pas à la guitare, ça non, mais à la voix. Car Pauvros a une voix, grave, profonde, rocailleuse et pleine. Une voix qui hante, avec un léger souffle au fond qui récite le texte avec une neutralité calme et cependant doucement vibrante;
Le cocktail entre les machines et cette voix transporte absolument. Là aussi, le format 33t a son intérêt. Pour les plus anciens comme moi, qui ont connu les histoires racontées sur des livres-disques et les vieux disques de Chant du Monde, on y retrouvera comme une madeleine. Mais une madeleine au goût étrange, foncièrement psychotrope.
Les cloches sonnent sans raison et nous aussi...

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64-Parking-St-Palais

20 février 2018

Giovanni Falzone - Pianeti Affini

Voyages stellaires, géographies imaginaires, rencontres du troisième type... Nos musiques sont friandes de rencontres extraterrestres et de géologies inédites. Ce n'est pas notre récente chronique qui affirmera le contraire. Les étoiles et les vaisseaux plus ou moins majestueux font partie d'une esthétique inspirante, qu'on retrouve selon diverses approches, de l'Atomic Spoutnik à la Suite Astrale en passant par les passages en vitesse lumière d'Hugo Carvalhais pour ne citer que des exemples européens récents.
On parle souvent des destinations et des épopées, moins souvent des transferts et des liens intimes entre les planètes, dans toutes la cosmogonie de la conquête spatiale.
Pourtant, les astres ont leur attraction, c'est connu. C'est à cet étrange association que s'intéresse le trompettiste Giovanni Falzone, qu'on a pu entendre dans le Monk'n'roll de Bearzatti, mais surtout dans un duo remarqué avec Bruno Angelini ; un musicien fougueux, chaleureux, qui sait éclairer une musique toute tournée vers l'image, ce que l'on peut apprécier dès "Pianeti Affini", titre d'ouverture sautillant où l'on découvre une base rythmique solide, athlétique et toute dévouée à la trompette et à ses sattelites. Alessandro Rossi à le drumming sévère, il frappe juste et sans excès, n'accélérant la pulsation que lorsque Falzone l'intime. Quant à la basse de Giulio Corini, elle est incisive, apporte au quintet une tonalité rock, mais peut aussi, lorsque la musique se fait plus evanescente garder jalousement une rythmique d'une walking bass très concentrée ("Stella Nascente"), notamment lorsque elle s'associe à l'accordéon de Fausto Beccalossi, l'un des fameux sattelites de l'astre Falzone.
Un astre qui aime se faire joueur, voire taquin, avec quelque renfort d'électronique un peu vintage  comme dans les vieux films de science fiction. Simple clin d'oeil.
On ne s'étonnera pas que Planètes Connexes (Pianeti Affini en italien) soit une histoire de courtes alliances, sans cesse renouvelées dont le mouvement créé une forme de système, avec ses révolutions et ses frôlement. C'est bien sur le cas, naturel, d'une basse et d'une batterie très soudée, mais c'est aussi celui des trois mélodistes du groupe ; l'autre sattelite, c'est Filippo Vignato, l'immense tromboniste italien qu'on est ravi de retrouver dans ce projet taillé pour lui.
Il n'eclipse jamais totalement la trompette, que faire comme un astre qui rayonne quoi qu'il arrive, mais il sait jouer au chassé-croisé, entamer la lumière, et prendre une forme de leadership dans "Il Sole e la Luna", comme une certaine suite dans les idées, avec un jeu de coulisse gracieux et précis.
La musique de Giovanni Falzone prend racine, sans plus que ça réclamer une filiation, dans une rugosité Hard-Bop bien servie par l'instrumentation. On songe parfois, notamment sur "Dimensione Oscura" à certaines couleurs chères à Papanosh, mais avec un vrai centre de gravité.
Celui d'une trompette remarquable, particulièrement bien entouré qui profite d'un bel enregistrement par le label CamJazz. Une réussite !

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17 février 2018

João Camões / JL Cappozzo / JM Foussat - Autres Paysages

Imaginons un instant des yeux qui s'ouvrent sur une grand baie vitrée et une lumière crue. On ne reconnaît pas l'endroit, mais la literie est bonne. L'esprit embrumé ne se pose pas tout de suite la question, tente d'émerger, s'interroge d'abord sur l'opportunité de ne pas sombrer de nouveau et reporter l'exercice de réincarnation tout de suite. Mais malgré tout, nous sommes ainsi fait, il tente de recoller les morceaux ; et tant pis si c'est impossible ou au mieux teinté des rêves passé et peut-être même à venir. Que savons nous de ces choses là ?
C'est exactement dans cette fraction de seconde que se situe la rencontre du violoniste alto João Camões, de l'électronicien Jean-Marc Foussat et du trompettiste Jean-Luc Cappozzo. Un instant qui entretient le paradoxe de la proximité dans une éclaboussure temporelle et de l'abysse des possibilité onirique. C'est le sujet de "L'espace qui nous sépare", intense lutte entre un archet tendu, prêt à tout pour que le corps s'active et les limbes de Foussat entre voix altérée et sons fantomatiques, chant d'oiseau lointain et brume amère dans laquelle la trompette de Cappozzo s'enferre à tatons.
Les deux premiers nous avaient proposé un concerto pour la troisième oreille, les voici qui fomentent un épithalame pour l'épithalamus. Un chant parfois lancinant mais qui permet de vagabonder avec une certaine cohérence, sans qu'un improvisateur prenne le dessus sur l'autre. Si Camões est très présent et donne aux rêve sa température de couleur, du plus sombre au plus cru, il y a des passages de relais, notamment lorsque le jeu solaire de Cappozzo vient semer le doute dans cette mécanique du rêve où les morceaux longs peuvent nous emmener très loin, nonobstant la relative discretion de Foussat, qui s'intéresse dans ce disque davantage aux textures qu'à ses habituels mouvements de destabilisation.
Revenons à notre baie vitrée ; finalement l'esprit s'éveille, et il se rend compte que rien n'est familier, mais que pour autant, il ne semble pas y avoir d'hostilité. Confiant, on regarde par la fenêtre. Le décor est luxuriant mais d'un premier abord très monochrome.
Un paysage de neige, comme le montre la pochette de ce disque paru chez Clean Feed ? Peut-être des illusions d'optique créées par le soleil rasant qui fait face et qui nimbe le décor.
En s'habituant, on distingue des détails, des micro-organisations qui donnent à la musique un caractère polyphonique. Un décor bien plus détaillé qu'on le pensait au premier abord : l'unisson de l'alto et des machines, des chien lointains qui aboient troublant une rythmique qui se met en place où même une pièce de monnaie qui roule comme si elle hésitait entre ses deux faces aux prémices de "De tes yeux dans les miens". 
Un jeu de l'amour et du hasard ? Un joli sous-texte de nos musiques. Et un très bel album que ces Autres paysages !

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14 février 2018

Stéphane Payen - Morgan The Pirate

Si Lee Morgan est un pirate, comme le film un peu pourri des années 60 de la Cinecittà, Le sextet emmené par le saxophoniste Stéphane Payen est un sacré galion de corsaires.
Morgan The Pirate est un disque hommage au trompettiste, tué par sa femme en 1972. Puisqu’on en est à parler cinéma, notons qu’il existe sur la plateforme Netflix un documentaire nommé I Called Him Morgan qui revient sur la carrière fulgurante de cette égérie du label Blue Note, qui a notamment participé au Blue Train de John Coltrane, mais aussi a signé des chef-d’œuvre comme Taru ou Sonic Boom, mais aussi avec Art Blakey.
Hommage vraiment ? Plutôt exercice de style de quatre soufflants, une guitare et une batterie sur des titres de Morgan, où des compositions qui mettent en exergue le côté chahuteur et grinçant cher à la musique de Morgan, ainsi qu’une véritable dynamique de groupe. Elle s’obtient d’autant mieux que pour l’accompagner, Payen s’est entouré des trois inséparables de Journal intime qui font parler plus que leur unité : leur sens quasi mimétique de l’harmonie des cuivres et de leurs timbres.
A tout instant, et peut être notamment dans l’intense « X Notebook » qui est un morceau de Payen, ce sont les discussions âpres, parfois les chamailleries entre l’alto et le trombone (remarquable Matthiias Malher, toujours prompt à se fondre avec justesse dans une masse qui s’épaissit soudain), ces deux voix, et les envolées solaires de Sylvain Bardiau au bugle comme à la trompette au dessus d’un marasme dans lequel ferraillent le ténor de Fred Gastard et la guitare de Gilles Coronado, plus sèche et agressive que jamais.
L'alliance entre le guitariste et les trois lames de Journal Intime est évident ; dans « Stop Start », il y a notamment un échange d'une rare chaleur entre Mahler et le guitariste qui donne le ton à l'ensemble de l'album. Une musique urbaine, dense et canaille. Quelque chose du pirate, effectivement. Qui va sans se poser de question à l'abordage, quoi qu'il en soit.
Ce qui plaît au sextet dans la musique de Morgan, et c’est exactement ce qui se joue dans « Search For a New », c’est le jeu classique des appels et des réponses, toujours avec une pointe d’ironie et de forfanterie, mais aussi une transposition moderne de l’espièglerie et de la liberté de cette musique, qui s’exprime avec une certaine jubilation dans un morceau comme "Our Man Higgins" où le batteur Christophe Lavergne fait des miracles.
Comme à l’accoutumée, direz-vous. Quant à Payen, il mène la danse dans « Three », mais il a une approche collective qui ne cherche jamais à prendre le dessus. Pas plus que la trompette de Bardiau, pourtant absolument dans son élément pour briller. Mais encore une fois, la volonté de Morgan The Pirate est de frapper nombreux.
Et ensemble.
Si c’est un hommage, c’est celui d’un parcours, et pas forcément celui de Morgan au sens propre. C'est plutôt celui d'une famille de jazz, celle de Payen et de ses comparses, auteur d'une musique rugueuse et joueuse, résolument contemporaine à l'image de « Choral ». Chaque morceau de cet album paru chez Onze Heures Onze est précis, il s'immisce dans la musique de Morgan comme s'il s'agissait d'un étendard.

Quoi de plus normal pour des pirates ? 

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08 février 2018

Sylvain Guérineau & Kent Carter - Couleurs de l'exil

Puisqu'il est souvent question de fidélité lorsque nous évoquons Improvising Beings, puisque cela doit être l'un des qualificatifs les plus utilisés concernant le label, autant continuer sur notre lancée, et parler de Sylvain Guérineau qu'on avait pu entendre il y a un an en Quartet avec deux grands improvisateurs japonais et le contrebassiste Kent Carter, remarquable catalyseur d'énergie et organisateur des flux et des mouvements.
On ne sera pas surpris de retrouver Carter et Guérineau ensemble pour observer les couleurs de l'exil. Observer c'est bien le mot, puisque c'est autant avec les yeux qu'avec les oreilles que s'appréhende cette musique, aussi graphique et physique qu'elle sait être riche en émotion sonore.
Guérineau est graphiste, en plus d'être un saxophoniste ténor de renom, et cette approche graphique, charbonneuse par certains traits est omniprésente dans sa musique. Certes, son souffle a du grain, il charrie plus que le souffle, mais ce n'est pas uniquement cela. Il y a quelque chose de la matière dans l'alchimie entre le saxophone, virevoltant mais nullement aérien et une contrebasse qui se plaît dans l'épaisseur, dans le minéral, dans la consistance. La rencontre est en relief mais n'est jamais pesante. Elle a de la consistance mais est rarement imposante. Elle se faufile, ombre par-ci, donne du mouvement par là...
Elle est en constante remise en cause, tout en étant pleinement pesée dans chacun de ses gestes, et c'est bien ce qui fait sa force.
La couleur de l'exil, de « Black Elk » à « Swanp Music », elle parvient à être sombre et lumineuse à la fois. Profond oxymore duquel se joue les deux musiciens pour qui la brillante noirceur n'est pas une vue de l'esprit : écoutons « Crossing », et la calme déambulation du ténor qui en divers mouvements très ordonnés se laisse guider loin des chausse-trappes et des dévers que l'archet détail avec un goût certain pour les profondeurs.
L'échange entre Guérineau et Carter est délesté de toute urgence. Leur exil est mûrement préparé mais balloté par toutes les imprévisions. Ainsi le long « Couleur de l'Exil » est une série d'à-coup et de rebonds, comme des lignes brisées rehaussées de couleurs qui donnent au final un portrait très fidèle de la relation entre les deux improvisateurs, quelque chose de pur et de fort, où une pointe de nostalgie et d'amertume vient se glisser en toute fin de morceau, comme pour instiller quelques germes de doute, indispensables à toute improvisation.
Dans la grande liberté qui se déroule tant devant nos oreilles que nos yeux, on en viendrait presque à oublier, ou du moins à faire abstraction du poids historique et symbolique qui se joue. Dans le contexte très référentiel pour nos musiques que représente le si rare duo ténor/contrebasse, ce sont deux légendes qui font un pas de deux. Guérineau, c'est un des piliers du Free européen, qui sait manier la puissance sans la lester de dureté. Carter, ce sont de multiples collaborations de chaque côté de l'Atlantique, avec Lacy et Carla Bley comme avec Un Drame Musical instantané et le Spontaneous Music Ensemble. Même si la musique jouée ici a son propre univers, on ne peut s'empêcher d'imaginer une sorte de continuité, de dépôt de particules nourrissant l'improvisation ici aux couleurs de l'exil.
Une belle rencontre.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

06-Cocorette

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