Est-ce parce qu'il était photographe ? Steve Lacy me fascine et son sax soprano diffuse des images aussi belles et aussi denses que celles de certains photographes. Que ce soit avec Steve Potts ou avec Mal Waldron, ou encore comme ici, en plus de Steve Potts Kent Carter ou Noel Mc Ghie.
Steve Lacy est un grand auteur, un génie, une écriture remarquable faite de bosses, de creux, de heurts... Vivant à Paris, Steve Lacy a intégrer dans sa musique des bribes de culture européenne, de la musique savante à la musique populaire toujours en rupture et en accentuation. C'est un joueur brut, intense, dont Thelonius Monk est le mentor. Sa rencontre dans les années 50 avec Cecil Taylor n'est pas fortuite : avec le pianiste, il partage un goût pour la musique destructurée, inclassable. Pour l'avant-garde.
S'il ne fallait retenir qu'un seul album de Lacy -que c'est dur !- c'est tout de même The Gap qui se détache. 1972. A croire que comme 1967 ou 1994, ce sont des années magiques, des années clés en musique. L'époque ou la marmite bouillonne tellement que tout ceci regimbe sur la création et l'émulation. L'explosion polyphonique est partout dans ce disque, au mitan de plusieurs modes, après des phrases très riches, à l'issu de silences exaltant ou sur la longue litanie des nappes de violoncelles. Tout explose comme une colère depuis bien trop longtemps rentrée, comme si le musicien avait franchi un point de non-retour. Un Gap...
L'explosion finale a lieu dans le morceau pivot de l'album, The Monster, qui rode dans une atmosphère lourde au milieu des brisures de saxophones dans une violence inouïe. Dans ce morceau, avec l'aide de Steve Potts, dans un duo rageur de saxophone hurlants on touche à un abstrait à la noirceur grandiose, relayé par une section rythmique de feu.
Un album à écouter de suite si on veut se mettre au free-jazz comme on se colle un tisonnier sur la joue...
Et bien sur une photo qui n'a rien à voir...

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