Attendu, le dernier album d'Abd Al Malik. Au tournant, surtout, parce que l'album précédent, Gibraltar, avait tout ramassé sur son passage, prix, reconnaissance, qualité intrinsèque d'écriture. Il y développait une forme de Hip-Hop des origines, entre le slam et le rap, qu'en des temps immémoriaux on appelait "spoken words"... Comparaison fut faite avec "Grand Corps Malade" et ses récitations poussives d'endive souffreteuse. Ça ne tint pas longtemps.
Dante, le troisième album tient ses promesses par une ouverture flamboyante, une justesse de ton et de très bon textes, malgré un essoufflement sur la fin. Certains textes reprennent de manière plus précise, plus forte les atmosphère de Gilbratar avec un plume plus incisive.
C'est un malin, Abd Al Malik, un lettré qui croque les mots avec saveur, tourne les phrases avec une plume qui sert le flow, ce qui a moins de vacuité que le contraire, fait parfois un peu trop de démonstrations dans son propos, mais l'air de rien prend la République dans son propre piège, celle d'un artiste "intégré" au sens le plus poisseux du mot, qui se veut dans son verbe comme dans sa plume l'héritier de la chanson française, celle du renouveau de la chose poétique, de Nougaro à Barbara... Et qui refuse l'assimilation en chroniquant froidement une faillite sociale. "Lorsqu'ils essayèrent", sur le dernier album en est un parfait exemple. Si Abd al Malik reluquait vers Brel, c'est plutôt de Nougaro que viendrait la filliation, plus filoute et plus groove.
Il est de bon ton d'aimer Abd Al Malik pour ce qu'il symbolise, pour ce qu'il dit et pour la qualité de sa plume. Il est de bon ton d'aimer Abd Al Malik avec la même verve dans certains milieux paternalistes et bien pensants comme on choyait, jadis, MC Solaar. Parce qu'il représente un hip-hop propre sur lui, bien éduqué et qui ne dit pas "bite".
Il y a cependant une confusion.
Abd Al Malik n'est pas MC Solaar. En trois points. Il a du talent, il n'est pas si propre sur lui que ça et surtout, surtout, il a des orfèvres qui composent ou jouent pour lui, Bilal et ses productions au millimètres, Jouannest et ses traits de piano, la famille Ceccarelli à la batterie... Et pour écrin -s'il vous plait- les orchestrations de Goraguer.
C'est cette équipe qui a fait "Dante", qui reprend les thèmes de prédilections de l'artiste : rédemption, amour brisé, faux semblants et négritude. Le choix du florentin n'est d'ailleurs pas innocent, car en matière de rédemption, entre l'enfer est le paradis, c'est au purgatoire qu'on sait qu'on est vivant... Reste à chercher "l'amour qui meut le ciel et les étoiles".
On pourra reprocher à Abd Al Malik d'être un peu trop démonstratif, républicain et bien-pensant, comme dans la chanson "C'est du lourd". Il suffit d'écouter Césaire pour faire contrepoids. On pourra reprocher le ton parfois surjoué... Mais le morceau "Circule" ou "Gilles écoute un disque de rap et fond en larme" pour s'en dissuader : certain textes ciselés mérite ce lyrisme. On pourra reprocher à Abd Al Malik de ne pas cantonner Wallen aux choeurs... Mais là je ne peux pas le défendre.
Reste un disque remarquablement bien fait. Et en chanson française, c'est dernier temps, faut bien reconnaitre que c'est rare.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir.

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