Il y a un petit côté amusant à recevoir un disque, "The Voices that are gone", projet du violoncelliste Matt Turner autour de la carrière de Stephen Foster le jour de l'élection du premier président noir aux Etats-unis d'Amérique.
Car si Stephen Foster est un monument de la musique populaire américaine, un remarquable compositeur et une authentique source d'émotion musicale, il reste, l'époque le voulait, un auteur de Minstrel, ces parodies infamante de musique noire qui eurent le délicieux paradoxe d'instiller la culture et la musique noire dans tout le pays, de la rendre quotidienne et évidente. Foster cependant était imprégné de culture noire, par l'Eglise de la servante qui l'emmenait parfois, et par un goût particulier pour les chants ouvriers des noirs de son coin... Remarquable, en étant mort en 1864.
Pour revenir sur ce magnifique album de Matt Turner et de son trio, qui nous est offert encore une fois par [Illusions], le cousin des défunts label Sketch et Minium, les reprises de ces musiques populaires américaines qui ont influencé des grands compositeurs comme Charles Hives sont à inscrire dans le travail du pianiste Bill Carrothers, qui fait parti de ce trio avec sa femme Peg.
Sur ces trois labels, Bill Carrothers a édité moult œuvres dont deux font appel aux mêmes intentions : celles de mettre en perspective musicale l'histoire des hommes et leur musique, faire une bande son populaire des faits majeurs qui fonde un devenir commun tout en dépeignant le contexte historique à touches abstraites, sensorielles et chromatiques. Ce fut le cas sur Sketch! avec Armistice 1918 qui abordait la 1ère Guerre Mondiale du point de vue des belligérants du Front, où avec "Civil War Diaries", album solo sur la guerre de Sécession. Sur "Armistice 1918", l'alchimie est forte, les interventions de Peg Carrothers et de tous les solistes toujours sur le fil de l'émotion, portant le disque très haut, aux confluences du jazz, de la musique contemporaine, populaire ou classique.
Matt Turner est violoncelliste et participait au projet "Armistice 1918". Le fait que Carrothers ne soit pas à l'initiative de ce projet éloigne peut être un peu des conflits émotionnels de la guerre qui semblent le hanter, tout en gardant cet attachement à la musique populaire offerte aux fruits de l'improvisation. Cela donne à ce disque, "The Voices are gone", aride mais tempéré,  décharné et intense, une dimension noire et profonde, délicieuse et inquiétante.
Le trio, mené par le violoncelle, un violoncelle transformiste qui passe de la guitare bluegrass à une rythmique cabossée en passant par des morceaux d'archer magnifiques est d'une grande richesse. Les talents de soliste de Bill Carrothers donnent par ailleurs une profondeur au propos et un habillage d'une grande classe et d'une absolue simplicité que la voix cristalline et profonde de sa femme Peg renforce. Le résultat est très sensoriel, la musique s'échappe par tous les chemins de traverse possible dans les carcasses du temps.
La reprise sous diverses forme du morceau "My old Kentucky home, good night" ajoute à cette étrange atmosphère un côté onirique, pour une très belle expérience.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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