Le sentimental n'est pas le nostalgique, et évoquer la valse et les danses populaires peut se faire sans nostalgie mais en ravivant le souvenir. On peut causer musette sans faire forcément une musique de bal musette. Ce sentimental là, c'est une émotion souriante qui donne toujours de belles alchimies en musique et des couleurs au jazz.
L'orchestre de Franck Tortiller, qui a survécu à son mandat à l'ONJ est à lui seul une belle alchimie. Arrivé formé aux commandes de la vénérable institution, l'orchestre continue donc à évoquer dans un esprit de fanfare un jazz sophistiqué et polymorphe qui n'oublie pas que le leader vient du bal, où l'efficacité et la pulsation sont au service d'une poésie de l'instant.
Avec ce groupe, Tortiller, vibraphoniste sachant faire jouer son groupe avant de se mettre en avant, est déjà allé dans plusieurs directions, convoquant Led Zeppelin dans "Close to Heaven" ou les valses, la valse dans cet album "Sentimental 3/4". Mais dans chacun des cas, la musique jouée est d'abord celle du groupe, une musique gracieuse et légère portée par le vent d'une ligne de soufflants remarquables et rejoints, style oblige, par l'accordéoniste Eric Bijon. Une musique qui se prête à la valse et ses moments d'oubli précieux et de griserie autour des jolis thèmes de Tortiller, et de ses courtes reprises, comme ce « Domino » de Claveau, petite perle d’émotion pure perdue aux milieux de ses danses imaginaires et soutenu par un Michel Marre plus que jamais dans son élément.
Tortiller qui s’offre avec Valse 1, morceau pivot de l’album une sorte de revue d’effectif de tout ce que le groupe aura construit ensemble. Parmi les solistes, le tromboniste Jean-Louis Pommier excelle et ajoute à certains morceaux un lyrisme corrodé, patiné, qui ne tient parfois qu’à un souffle.
Il y a quinze ans, Tortiller évoquait dans un album en trio Jacques Tati. Il y a, ça et là dans l’album comme des ombres d’Hulot, de son élégance dégingandé et de sa poétique des faubourgs, dérisoire et magnifique qui hante les arrangements soignés du vibraphoniste.
« Sentimental 3/4 » est tout entier une réussite, qu’il soit soutenu par la lourde rythmique construite pour la danse de Patrice Héral, batteur venu comme son leader du Vienna Art Orchestra, ou par la délicatesse d’Eric Seva qui en quelques notes évoque un lieu ou une ambiance, qu’elle existe ou pas. C’est tout son charme.
Eric Seva qui propose d’ailleurs l’un des plus beaux thèmes de l’album avec la magnifique « Rue aux Fromages » qui évoque un Bruxelles de bière dorée et de pavés luisants que l’on retrouvera dans la douce joie de Gus Viseur, passerelle de toujours entre le jazz et la musette et résident à vie de la Place de Brouckère.
C’est cependant le dernier morceau, le classique « impasse des vertus » qui donne la clé de l’album en laissant un goût de live à une musique construite pour la scène même si elle s’épanche bien en disque. Une musique de l’instant, enivrée et légère, réjouissante et indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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