On ne touche pas à Jacques Tati. Et ce n'est pas seulement parce qu'il est le plus grand réalisateur français, l'auteur d'une oeuvre unique, un génie de l'image et un poète. On ne touche pas à Jacques Tati. On peut vilipender, on peut ne rien comprendre, on peut ne pas aimer, c'est un droit.
Méprisable, certes, mais c'est un droit.
En revanche, il faut être très présomptueux, ou totalement inconscient ou ignare pour vouloir retoucher une image de Jacques Tati. C'est pourtant ce qui s'est passé ; et ce n'est pas sans me rappeler le cul de la Simone.
Des pubards inconscients ont donc caché la pipe de Monsieur Hulot parce que le tabac c'est mal. Des gens dont le métier est de vendre de la crème glacée à des obèses ont donc osé gommer la cheminée du poète dans le métro parisien pour ne pas choquer l'ahuri que ça choquerait. Des gourmettes inconscientes ont donc censuré un génie sous prétexte que sur son vélo filant, dans ce monde moderne dont il moquait la déshumanisation, il risquait de contrevenir à la loi Evin.
En fait, j'essaye juste de trouver les mots pour exprimer le profond dégout, l'intense acrimonie que cela procure de voir la pensée unique poser ses doigts sales sur une image d'Hulot fumant une pipe éteinte et la gommer pour réécrire l'histoire, chier sur l'œuvre et continuer dans le politiquement correct. Mais ça ne vient pas.
Oseraient-ils faire la même à Van Gogh ? Sans doute pas ; il y a l'art officiel, comprenez-vous...
Peu à peu, lentement, insidieusement, lâchement, notre monde se dilue dans une espèce de cauchemar Orwellien où se confondent des versaillaises ahuries défendant des majors à bout de souffle, des cuistres essayant de chevaucher Internet pour le mettre au pas, des économistes bouffis nous expliquant la crise en cinq leçons pour repartir derechef, des philosophes à crinières nous inculquant, O'Brien de bazar, que la guerre c'est la paix.
Et des cravates zélées qui châtrent les génies.
Vite, un disque.

Et une photo qui n'a rien à voir...

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