Dès la nomination du contrebassiste Daniel Yvinec à la tête de l'Orchestre National de Jazz pour 3 ans, le 25 octobre 2007, je me réjouissais de ce choix novateur et osé, finalement, d'un musicien ouvert, passeur, amoureux du disque et surtout pas cantonné au petit monde du jazz, puisque ses récentes collaborations vont de Paul Motian à Brisa Roché en passant par Maceo Parker...
Dans les projets proposés par Yvinec lors de sa candidature, il y avait cet hommage à Robert Wyatt, mage éthéré de l'école de Canterbury. Et c'est une sacré bonne idée !
Canterbury, ce moment classieux et aérien du rock psychédélique dont les voluptueuses brisures moussèrent du jazz à la contemporaine comme un temps gracieux et suspendu impacta tous les genres. En témoigne les collaborations de Wyatt avec des figures d'un jazz aimant jouer à cache-cache avec les étiquettes : Lol Coxhill, John Greaves, Kevin Ayers ou Michael Mantler...
Yvinec à l'ONJ, c'était la certitude d'une révolution concrète qui renvoyait peut être à ce que l'ONJ était dans la tête de ceux qui l'on fait : une entité subventionnée permettant au jazz de sortir de ses frontières et d'aller se colleter au grand public, sans pour autant tomber dans le démagogique genre "Blue Note" dernière génération... La révolution Yvinec s'ajoute à un style ; habituellement, le directeur joue avec ses musiciens et compose en fonction d'une équipe choisie en amont. Pour cet ONJ, Yvinec nous la joue Aimé Jacquet. Il sélectionne une équipe dans le doux vivier du CNSM et la laisse produire le jeu en en déterminant les contours tactiques et la base technique. Il dirige mais ne joue pas.
Disons le tout de go, le pari est plus que réussi. Around Robert Wyatt tourne, tourne et tourne encore...
Mais dans notre monde musical aux frontières bien marquées, cloisonnées et où l'ONJ a toujours été source de tension et d'attention, il était à prévoir que les obsessions d'Yvinec, notamment pour la voix, allait faire salement coinquer. Surtout les collectionneurs falots d'étiquettes qu'il convient de ne pas brûler.
Pas du jazz qu'ils allaient dire. Effectivement, Around Robert Wyatt est un disque qui ressemble à celui à qui on rend hommage, entre chanson, jazz lointain et charnel et arrangements de Vincent Artaud au luxe courtois... Mais qu'est-ce qu'une étiquette face à la musique vivante ? Un colifichet pour masquer une aigreur de religieuse ?
Si le tentet sélectionné fut parfois surprenant, par sa jeunesse et ses musiciens venus d'horizons musicaux disparates, une ligne est notable : ils sont tous polyinstrumentistes, doués il va sans dire et ont pour certains un passé en grand orchestre, de l'Xtet de Régnier en passant par le sens de la marche. Parmi eux, des gens que l'on aime bien ici, comme la pianiste Eve Risser, les saxophonistes Rémi Dumoulin et Matthieu Metzger...
Around Robert Wyatt, c'est la revanche du studio ; c'est un disque pour ceux qui aime les disques, qui ont cet amour du petit arrangement précieux qui ne s'entendra pas toujours dans la masse généreuse du live. Oui, Around Robert Wyatt est un album de studio, un "Studio Tan" assumé et parfaitement réussi, qui rompt peut être avec la vision uniquement immédiate du jazz. Un disque de Jazz qui n'en est pas ? Non, un travail de funambule, une inversion de pesanteur, comme la pochette du disque...
Oui, ce disque sera très complexe a reproduire sur scène.
C'est pour ça qu'il est sorti en disque, produit par Bee Jazz, le label qui suit Yvinec depuis toujours...
Dans sa volonté de travail sur la voix, Yvinec a choisi un postulat de travail très intéressant. Puisque la voix est toujours enregistrée après la musique, enregistrons pour cet album la voix a capella et construisons la musique autour, en assignant à chacun un musicien soliste... En choisissant Artaud pour ses arrangements, Yvinec a pris l'option de l'orfèvrerie vaporeuse qui ne singe pas Wyatt mais lui rend hommage en bousculant les pré-requis, en ne sacrifiant pas le complexe pour l'efficace. Quant aux chanteurs, c'est leur univers fort qui a manifestement primé (Rokia Traoré, Camille, Arno, Yael Naïm... Et bien sur Wyatt lui même !) pour habiter les chansons classieuses du maître anglais.
Pour certaines, c'est juste absolument magnifique : Entendre Rokia reprendre Alifib sur les instrospections de Dumoulin est un moment d'émotion rare, tout comme la voix déraillée d'Arno sur les déconstructions enfantine d'un orchestre qui pour une première étape a réussi un coup de génie...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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