S'il convenait de faire découvrir à quelqu'un qui n'a aucun pré-requis ni idée préconçue sur la musique improvisée, le jazz et la musique libre, il conviendrait sans doute de lui faire écouter cet album, ce feu d'artifice entre ces deux géniaux improvisateurs pour la lui faire aimer. Pour comprendre la puissance inouïe de la création, la force organique de l'écoute mutuelle de ces deux génies, la claque gigantesque que l'on peut se prendre si tant est qu'on se laisse porter par les tonalités abstraites et telluriques de ces musiciens.
Max Roach, le batteur du quintet de Charlie Parker, qu'on a trop souvent cantonné en légende vivante du be-bop (We Insist !) et Anthony Braxton, multianchiste habité, magnifique créateurs de mondes par le déluge de sons, d'images chromatiques et de variations abstraites, lui-même influencé jusqu'aux tréfonds de l'âme par les éclats acides de Bird créent dans cette album une magnifique métaphore de la fusion et de la collusion, organique et charnelle, soufflant sur la musique comme une magnétique de big-band.
Que ces deux là se rencontrent dans cette discussion coloriste est en soi-même un miracle ; que cet échange reste dans la cire est étourdissant... C'est encore Hat-Hut, label indispensable qui en est l'instigateur.
Enregistré en 1979 au festival de Willisau, ce disque séparés en deux morceaux longs, qui s'offrent le luxe de la digression, de la mise en ordre des phrases et des idées, de l'échange parfois courtois, parfois violent, de l'évocation pointilliste où instantanée d'impressions, de décors, de déchirures de clarinettes auxquelles répondent des mélodies de cymbales... Il y a la rage, la virulence d'une levée de batterie, un souffle paroxystique qui déchire le silence et semble faire imploser l'alto fiévreux de Braxton. Il y a les touches impressionnistes de cloches et les piaillements d'oiseaux qui nous transporte dans une forêt primaire, où la luxuriance des mélodies donnent une impression de renaissance.
Le matériau en création est vivant, cogne, débat, vibre et s'épanche en liberté. C'est juste magnifique.

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