Il y a toujours eu un lien très fort entre le jazz et la poésie. Le jazz et la littérature, la création d'une musique en mouvement et la vitesse du mot. Il y a un lien fort, direct, définitif entre l'improvisation et le mot, entre la phrase lancée d'un trait et la ligne tenue de l'instrument. Cette fraternité est une évidence. Il faut juste trouver l'écrivain, le poète suffisamment rythmique pour libérer un texte en donnant de l'instrument de sa voix. Ni de la chanson, ni du happening. Juste une scanssion qui vient s'enrouler autour des improvisations des musiciens.
Peur, projet d'une rare tension où François Bon se lance dans ce qu'il appelle un "étrange alliage" entre musique et mot, un entre deux riche d'image, est de ceux-là. Il y a d'abord un étrange malaise, une force qui se libère de l'improvisation d'un quintet où l'écrivain est un instrumentiste créant avec le groupe. Peur est une forte expérience.
François Bon est un écrivain, animateur du tiers livre et militant incontournable de la littérature ouverte à tous, tant dans la publication numérique que dans l'organisation d'ateliers d'écriture, notamment dans des lieux socialement relégués. Passionné de musique, il a déjà participé à différents projets, et notamment un travail autour des Stones avec Vincent Ségal... Peur, en collaboration avec Dominique Pifarely, magnifique violoniste que l'on avait pu découvrir dans l'excellent Next de François Corneloup, est donc une improvisation collective où seul les mots sont écrits. Dans le quintet, on retrouve un Corneloup qui donne d'ailleurs de son meilleur baryton, accompagné par le batteur Eric Groleau que l'on avait pu voir sur l'album "Le maigre feu de la nonne en hiver" chez Chief Inspector. A ceux-là s'ajoute un acousticien, Thierry Balasse, qui donne cette atmosphère si particulière à l'album.
S'il doit être question de musique urbaine, Peur en est une magnifique illustration, tout de noirceur et d'acidité. Le texte se promène en beauté dans des rues impersonnelles et des lignes de fenêtres où l'on ne s'évade qu'en rêvant, en luttant ou en se laissant plus berner d'illusion sur un monde fantoche.
Les images égrennées par Bon d'une voix blanche, travaillées, relayées par les tirades électriques de Pifarelly emmène son quintet dans des directions parfois brisées, dans des coins sombres, des lieux où l'électronique de Balasse ne semble accentuer encore cette sorte de malaise, entre agitation et inquiétude. C'est dans ce contexte que Corneloup offre un jeu en retenue, parfait contrepoint qui attise un Pifarely enflammé. L'improvisation se construit en tension autour d'un texte indocile qui sert une musique turbulente et d'une beauté brute.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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