Finalement peu connu en France, le clarinettiste Theo Jörgensmann est pourtant un musicien remarquable et un improvisateur hors-pair qui en fait l'un des instrumentistes les plus intéressants du jazz européen en liberté, qui puise ses racines tant dans les brisures d'Ornette Coleman et dans les dédales sensibles d'Anthony Braxton que dans les racines européennes de la musique savante. A noter également que Jörgensmann est un grand utilisateur de MySpace sur lesquel il laisse au moins une fois par semaine un morceau en cours de son travail en cours, et notamment celui d'un autre duo, "Deep down Clarinet" avec un jeune clarinettiste basse hallucinant, Ernst Deuker.
On avait vu, avec le quartet du clarinettiste, que son hommage à Ornette, Identité hybride, ne se laissait jamais enfermer dans une grammaire musicale stérile ni dans des vocables sans intérêt... Ce qui est le cas également dans ce duo que Jörgensmann mène avec le clarinettiste basse Eckard Koltermann et qui passe tour à tour d'une abstraction jazz tellurique à des circonvolutions chambristes.
Cette conversation entre clarinettes atteint parfois des sommets et ce disque, enregistré en 2002 chez Hat-Hut, soit à la fin d'une collaboration de plus de vingt ans ensemble reste un témoignage passionnant. La clarinette basse de Koltermann convoque des forces vibratoires comme seul, peut être cet instrument sait en porter... Autour de cette lourde présence, ce colosse sur des pointes, Jörgensmann enroule sa clarinette en rythmant son propos au claquement des tampons des clés. Tour à tour, chacun des musiciens semble devenir le satellite de l'autre dans une course sans fin, électrostatisme d'une musique en mouvement.
Pagine Gialle, les pages jaunes en italien, ne renseignent pas forcément sur le numéro des plombiers polonais, mais évoque bien plus la palette de couleur de ces deux musiciens qui libèrent leur improvisation en touche coloriste et surtout pointilliste.
Dans les notes de Pagine Gialle, Peter Niklas Wilson parle de "third Stream", tel que le concevait Gunther Schuller. A ceci près peut être que Jörgensmann ne tente jamais de fusionner les musiques, mais plutôt de les assimiler comme un puzzle, de les faire communiquer les pièces et les ambiances, d'harmoniser le dialogue plutôt que d'essayer d'évoquer un volapuk sans intérêt. C'est toute la force de cette musique envoutante qui transporte tant par sa force que par son intelligence...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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