Lorsqu'on ouvre le livret d'un disque du Megaoctet, la distribution a de quoi donner le tournis, tant le nombre de créateur dans les musiciens qui composent le groupe sont vertigineux. Sur les neuf musiciens présents sur le disque, au moins cinq sont des leaders reconnus du jazz européen... un "octet plus un" qui sait faire mousser le talent de chacun, et il est plus que nombreux, sans pour autant faire œuvre de clinquant ni se marcher sur les pieds.
Sorte de dream-team du jazz français, le Megaoctet fête ses 20 ans, deux ans après avoir précédemment renversé la table avec "West in Peace", précédent opus où seul Guillaume Orti a été remplacé par Philippe Sellam, que l'on a notamment pu voir dans No Jazz.
West in Peace a remporté tous les prix possibles en ne ménageant pourtant pas le propos et en conservant une forme radicale très évocatrice et dirigée de main de maître par le piano du sorcier Andy Emler, qu'on avait pu découvrir en fin d'année pour un magnifique solo de piano qui nous avait permis de connaître l'étendue du spectre de talent de cet immense musicien.
20 ans de Megaoctet et lorsqu'on regarde qui est passé dans le groupe, on trouve tout simplement la fine fleur de ce qui fait jazz français aujourd'hui et la plupart des sujets de chronique de ce blog : Dehors, Tchamitchian, Ducret, Elise Caron, Monniot, Yves Robert, Kerecki... La liste serait trop longue ! Durant ces 20 ans, Andy Emler aura toujours défendu l'esprit d'un jazz ouvert, joyeux, fusionnel et irrévérencieux qui s'assoit sur les lignes de fractures zappaïennes pour porter le fer brûlant du groove dans une musique mi-écrite, mi-improvisée qui prend ses racines tant dans le rock que dans le jazz et dans l'ensemble des musiques savantes en général.
Dans le dernier disque, la recette est simple : cohésion des musiciens qui donnent tout et voire plus dans une musique très bien écrite qui porte à l'émulation et à l'incandescence rythmique... Il y a un travail de la section rythmique avec Tchamitchian à la contrebasse, Echampard à la Batterie, Verly aux percussions auquel il convient d'ajouter Thuillier au tuba qui est proprement ahurissant... Le reste est à l'encan : les soufflants ne sont pas en reste dans ce qu'ils envoient à l'auditeur; Ce n'est plus de la cohésion, c'est de la collusion, chacun pousse l'autre au limite, sous l'oeil averti du numéro 9 au piano, demi de mélée un peu en retrait qui dirige et introduit.
C'est tout le propos de ce dernier album dont le titre, "Crouch, Touch, Engage" est fort évocateur. Il s'agit de l'ordre de l'arbitre de rugby lorsque la mélée ordonnée débute. La musique d'Emler évoque cette force collective, cette masse de musique poussée par ses piliers. Qu'il chante, fasse de la beat-box ou joue du bugle, Médéric Collignon est certainement celui qui porte le propos (le ballon ?) le plus loin, hasard des contre et des cadrages-débordement...
Il y a dans ce disque des moment de feu comme l'ouverture du disque, d'un rare engagement qui met tout de suite dans le propos, avec là encore une joie visible de jouer ensemble, telle qu'elle se retrouve sur le très chouette DVD remarquablement réalisé qui accompagne le disque et qui montre le groupe dans leur élément : la scène.
Et puis il y a ce morceau d'amitié dédié à la belle Elise Caron qui s'ouvre par un solo crémeux de De Pourquery au soprano pour se lancer dans un éther de cuivres où l'on croit percevoir, de loin en loin comme des mirages de la voix d'Elise... Ce qui a tendance à vous béatifier le sourire à chaque écoute...
Vous l'aurez compris, ce disque est résolument indispensable. Il n'y a même pas d'hésitation sur sa présence dans le top ten en fin d'année...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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