Imaginons un monde où, au milieu du désert des Tartares, le lieutenant Drogo, dans son fort Bastiani qui sent le moisi, le pied sale et la trouille rance se lève un matin plus ensoleillé qu'un autre en s'imaginant avoir gagné, en claironnant victoire contre le vent et la poussière.
Ce monde existe, c'est le notre et à l'heure qu'il est quelques personnes âgées déconnectées du monde où le coeur bat encore sans chiffres ni lobbys font ripaille. Hadopi est voté, et les zélateurs de la loi pensent déjà chevaucher Internet, Rocinante transformé en minitel pour mieux communiquer en rond... Si ce n'était si pathétique, cela ferait bien sur copieusement rire ; mais voilà, à force d'enrober tout par de la com', ils ont fait croire à beaucoup de personnes pour qui Internet est un fantasme que le criminel était dans le clavier, que c'était de la faute au pirate si Le Forestier ne vendait plus d'albums. Que le tartare se planquait derrière la queue de ce @ tout chelou.
Que l'on se rassure, la victoire sur Hadopi vaut celle sur la poussière. Le législateur est habitué, après tout, de voter pour rien. Tout ça fait partie de la com'. Hadopi est dépassée sur internet, les spadassins iront toujours plus vite que les godillots. Tout le monde le sait, mais ce n'est pas le problème. Le problème d'ailleurs ce n'est pas la musique ou le droit d'auteur, mis à part pour les professionnels qui réflechissent au sujet. L'enjeu, c'est bien en revanche le muselage d'Internet.
On notera, avec Xavier Ternisien, que les penseurs assermentés ont bien fignolé leur besogne, des "égouts de la démocratie" à "la poubelle des informations". C'est admirable. Il faut voir avec quel talent les arguments les plus sophistiqués, au sens premier du mot, sont utilisé pour pourrir l'image d'Internet, devenu le mal absolu de la République : Un ministre sort une saillie grasse comme une suze de contrebande dans les flonflons sardouesque d'un bar-ump (on parie que vous allez gagner...) ? C'est la faute d'Internet qui fait rien qu'à faire le boulot que les journalistes ne devrait plus faire -on est en démocratie-... "La transparence absolue, c'est le totalitarisme", "les internautes, ce sont des collabos". A quand, "La Guerre c'est la Paix" ?
Tout ceci est tout même, finalement, une bonne nouvelle. Les heureux vainqueurs du jour ressemblent de plus en plus à Jorge de Burgos, le moine aveugle et rigoriste assis sur son savoir jaloux du "Nom de la Rose" d'Umberto Eco. Il n'y aura pas loin à trouver les allumettes..

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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