Il est des disques comme cela dont on coche la date de sortie. La reissue de cet enregistrement du Creative Orchestra d’Anthony Braxton faisait partie de celles-ci, tant le travail autour de ce Big-band est aujourd'hui considéré comme majeur.
Encore une fois, une réédition du multianchiste Anthony Braxton chez Hat-Hut permet d’analyser plus finement le travail foisonnant du chicagoan durant toutes ces décennies. On le sait, l’une des périodes les plus intéressantes dans l’œuvre de Braxton, si l’on exclut son récent travail sur les « Ghost Trance Series » ou les collaborations fructueuses avec la nouvelle garde New-Yorkaise (Mary Halvorson ou Taylor Ho Bynum en tête !), reste bien la seconde moitié des années 70, que ce soit le performance quartet de 1979 avec notamment le tromboniste Ray Anderson que l’on retrouve sur ce concert de Cologne en 1978, ou encore ce duo avec Max Roach en 79 au festival de Willisau.
Mais sur ces deux albums, Braxton intervient comme instrumentiste, alors que sur cet album du Creative Orchestra, formation de 20 pièces, il se focalise sur la direction. Le Creative Orchestra, tel qu’il est possible de l’entendre dans cet enregistrement au festival de Cologne en 1978 est l’une des formations les plus importantes du maître, celle qui lui a permis d’avancer dans sa conception musicale, et dans ce syncrétisme entre le free-jazz, les différents courants musicaux qui ont zébrés le jazz depuis les origines et certaines forme d’écriture des musiques savantes européennes qui viennent parsemer son écriture.
On pense ici notamment au travail de timbre entre le percussionniste Thurman Barker et l’accordéoniste Birgit Taubhorn dans la remarquable « composition 45 » avec ces ostinati lancinants qui portent une écriture pour orchestre extrêmement contemporaine (citons Stockhausen…), enchainant parfois des brisures de groove, avec la trompette d’un Kenny Wheeler dévastateur.
Dans cette entreprise, il faut noter également la richesse du travail de la pianiste Marylin Crispell ou du multianchiste Dwight Andrews, absolument remarquable dans la profondeur de son jeu de clarinette basse ; on pourrait également parler du rôle des trombones, le fidèle Ray Anderson en tête dans la structuration de la musique de Braxton…
Ce fameux syncrétisme, on le trouve déjà de mise dans le « Charlie Parker Project », certainement le projet plus récent de Braxton le plus proche de ce qui fut développé avec le Creative Orchestra, c'est-à-dire un exposé de ses créations complexes alliées à une volonté de rendre hommage, presque de faire allégeance à des musiciens tutélaires de l’expression musicale africaine-Américaine : Parker bien sur, dans les brisures de la composition 59 avec Vinny Golia au ténor, mais aussi ici les grands noms de l’écriture pour Big-Band comme Mingus et surtout Ellington.
Peu à peu, on croit même deviner une musique qui se tourne vers des rhizomes bien plus anciens, vers une forme abstraite et fiévreuse des fanfares de la Nouvelle Orléans sans pour autant tomber dans la démonstration, l’emphase ou la parodie, mais bien dans un travail de réécriture, de réinterprétation et de recherche d’un groove abstrait parfait…
Cette claque que Braxton nous envoie à 31 ans d’intervalle reste certainement l’une des portes d’entrée les plus aisée dans sa musique complexe et foisonnante.

Et une photo qui n’a strictement rien à voir...

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