Il y avait longtemps que l'on avait pas évoqué les "racines du bien" sur ce blog, et puis les récents voyages dans les étagères de ma discothèque personnelle aux fins d'évaluer les disques de la décennie m'a amené à réécouter des disques que j'aime jalousement sans pour autant les avoir écouté depuis des mois voire des années.
"Sept variations sur Lennie Tristano" est de ceux-là. Non pas que je l'avais délaissé, parce qu'il s'impose comme une évidence parmi les meilleurs disques de la décennie à mes oreilles, mais parce que j'avais l'impression d'une persistance, de le connaître toujours sans avoir besoin l'écouter pour ce disque sorti chez le regretté label Sketch en 2002... Grand tort, au vu de la cristallisation immédiate provoquée par ce qui reste l'une des architecture du jazz hexagonal actuel, et de son propos toujours aussi vivace.
Porté par deux pianistes fascinés par l'image, l'évocation et les couleurs, "7 variations..." est intemporel. C'est la force peut être de tous les projets d'Oliva qui sont toujours teintés d'un sentiment de plénitude... Mais son échange avec Raulin, lui aussi très porté par les ponts jetés entre jazz et musiques "savantes" relève d'une alchimie subtile.
Si l'on ajoute à cela le choix de Tristano, figure tutélaire d'un jazz ouvert et libre lorgnant vers les compositeurs classiques européens et déjà évoqué par les deux pianistes en 1999, on obtient un disque jouissif, qui a en partie "ouvert la voie" à bon nombre de musiciens. Un sorte de disque de passeurs en hommage à l'un des plus grands passeurs de l'histoire du jazz mondial, en forme de boucle.
La musique vogue avec légèreté dans les friches de la musique improvisées, recherche une densité, bien aidé en cela par les sidemen qui tiennent de la Dream Team. Une Dream Team qui ne cherche ni l'esbrouffe ni la surenchère, mais bien la profondeur et l'émotion.
Ce disque réunit au delà des deux pianistes, deux saxophonistes normands démoniaques (Laurent Dehors et Christophe Monniot), deux contrebassistes physiques (Bruno Chevillon et Paul Rogers) et un guitariste funambule (Marc Ducret) en hommage à Lennie Tristano révèle toujours une force, une puissance et une beauté qui ne se dément pas. On pourrait parler de chacun individuellement, mais à la fois la grandeur de ce disque tient à la force collective de ce groupe sans batteur, et l'ensemble de ces sept musiciens, de ces sept variations sont tellement cités dans les pages de Sun Ship que l'essentiel a été dit.
Au moins pourra-t-on noter la propension qu'a Ducret à dynamiter un thème (le remarquable "Victory" qui clot l'album) et la dureté de l'alliance entre la clarinette basse de Dehors et les claquements de contrebasse de Chevillon sur la reprise de "Tautology" de Lee Konitz dans un arrangement de François Raulin que ne réfuterai pas Laurent Dehors...
Pour le reste, on ne peut qu'être en arrêt devant un morceau aussi percutant que "Gaspation" ou là encore Chevillon et Ducret crééent une atmosphère fine et profonde comme une lame dans laquelle l'émotion presque tactile des deux pianistes s'épanche avec une rare jubilation et lance le fameux "Requiem" de Tristano en hommage à Charlie Parker.
Indispensable.
Je pense qu'on reparlera rapidement de ces musiciens dans ce qui est devenu un sextet (sans Ducret et Chevillon, ce dernier étant remplacé par Sébastien Boisseau) dans une création a venir en 2010 autour de Little Nemo. On en salive d'avance !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

71_Brouillard