"We are Musik" publie cette semaine une interview assez parlante d'une jeune artiste, Selen, dont je ne connais pas la musique -mais ce n'est pas le sujet- et qui explique avoir retiré sa candidature d'un site de "production collaborative" après que celui-ci aie montré des inquiétudes quant à sa solidité financière.
Cet épisode, qui montre avant tout la difficulté pour de jeunes artistes débutants de se livrer en toute confiance a un modèle économique basé sur l'accumulation pose également la question de la motivation derrière la production musicale qui n'est viable que si elle est mue par la passion.
On le sait, les majors et les grands groupes industriels qui ont créé la crise du disque par leurs atermoiements et leur passion du court terme, cette grande industrie de la balle dans le pied, qui ne fait d'ailleurs pas moins de bénéfices qu'avant, n'a aucun égard pour la Culture ; ce n'est juste pas leur job.
Une major gère des marques avant de gérer des artistes. Elle vend de l'entertainement et de "l'espace disponible". Les Majors ne font pas de cas de la musique, ils cherchent à vendre le produit qu'elle promotionnera.
C'est vrai depuis toujours, et comme notre production musicale actuelle ressemble désespérément aux sordides yéyés des années 60, eux même modèle tutélaire des années 80, n'oublions jamais que Jauni chantait "Mashed Potatoes" pour promotionner une marque de purée en flocon (ce qui est une bonne définition de sa musique) et que les chaussettes noires doivent leur nom grotesque à la marque de produits en fils d'écosse "Stem". C'est dire la portée artistique de tels poètes...
La production collaborative n'est pas différente, même si elle porte parfois le masque de l'alternative. Elle se pare juste d'autres oripeaux pour boursicoter sur le potentiel de papier-peint musical d'un jeune artiste mort de faim et de reconnaissance, mais avec la coolitude et la proximité propre aux marchands du Temple télématique. Le modèle économique de la production collaborative, c'est de vendre l'impression à l'Internaute d'avoir le choix et d'être acteur, voire prescripteur de ses propre goûts. De vendre du fantasme, mais en aucun cas de la musique. Tout au plus la possibilité de choisir la couleur du bolduc.
Peut être qu'à la place de la purée ou des chaussettes on vend un téléphone où un logiciel de messagerie, mais c'est la même direction : la plus grosse créativité sur l'album, c'est le design des autocollants. Car on a beau mutualiser les risques, aucun site participatif ne prend le risque de sortir d'un carcan créatif proche de l'ancéphalogramme plat. Bref, ce n'est que justice si ça ne se vend pas.
Pour le coup, il faudrait arrêter de prendre les majors pour des cons : dans le créneau de la soupe, le bon grain a déjà été signé, et l'ivraie se dévoile sur Internet, et ce n'est pas en se raccrochant à deux succès epiphénomènes qu'on bati des empires commerciaux.
En attendant, les labels indépendants qui basent tout sur l'artistique font leur job, utilisent la souscription depuis longtemps, n'en vivent pas toujours mais font de l'orfèvrerie. On ne répètera jamais assez que c'est le seul modèle artistiquement viable à long terme.
Artistiquement, long terme... Des gros mots ?

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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