Les sorties du label Emouvance sont aussi rares que précieuses et troublantes, et se placent chaque année parmi les disques les plus étonnants et les plus aboutis. Inutile de s'appesantir sur Äänet, dont nous avons déjà beaucoup parlé, le reste est à l'encan.
Il est juste nécessaire de savoir que ce Midnight Torsion du trop rare pianiste Eric Watson s'inscrit dans une même approche sensuelle, charnelle, à la poétique évocatrice et radicale, basée sur un ressenti quasi physique de la musique.
Une aventure, au sens strict, c'est à dire une architecture musicale du transport et des sens, s'inspirant de l'un des textes les plus sombres (et le plus fameux) de la littérature américaine du XIXème siècle, "Le Corbeau", ce poème d'Edgar Poe, ses deux versions traduites en français, par Mallarmé ou Baudelaire, son onirique hallucinée et sa musicalité Victorienne du cauchemar vaporeux.
Initialement conçu pour un spectacle (avec Claudia Solal) de danse contemporaine, que l'on perçoit dans l'agencement de la pièce musicale, ainsi que dans cette tension intime qui parcourt cette musique de chambre à l'étrangeté ensorcelante dont on peine à se défaire, Midnight Torsion prend de la force  à être gravé sur disque. Dès la première écoute, on est saisi par la profondeur de cette création qui se suffit à elle-même tant la musique est dense et évocatrice.
Les circonvolutions traversent tour à tour tout les états du rêve pour habiter la musique magnifique de Watson, entre musique improvisée et pièce contemporaine touchée par la grâce. Au fil des pièces, il y a comme les fantômes de Bartok ou Ligeti qui portent le souvenir de Lénore jusque dans la folie, dans la nuit profonde et sans issue d'une gravure profonde.
Une eau-forte où se mèle un violon crissant sur les arêtes du rêve joué par un Régis Huby faramineux -et coutumier du fait, notamment dans le quartet d'Yves Rousseau- et la profondeur d'une contrebasse épaisse comme la pénombre joué par un Tchamitchian spectral, sortant de ses cordes comme un camaïeu de noir et dont la contrebasse remplace le violoncelle dans l'orchestre de chambre classique comme pour donner encore plus de profondeur aux ténèbres.
Quant à l'implication totale d'Elise Caron dans cette évocation balbutiée du poème, dans ce sentiment mitigée entre chants ouatés et onomatopées trainantes elle est le point de lumière qui éclaire les interstices de la folie naissante, elle donne du relief à cette lente et sombre plainte où tourbillonne le piano de Watson. Qui dira un jour qu'entre Dante, Thomas, ou Poe, Elise est une chanteuse qui habite les textes avec tellement d'âme qu'elle les magnifie ?
Midnight Torsion, évocation de ce point de la nuit où le songe et la réalité fantasmée se mélange est compact et diablement cohérent et se place parmi les disques importants de cette année qui s'écoule ; de ceux qui s'écoutent sur la longueur, qui prennent le temps de s'apprivoiser et de s'apprécier dans leur profondeur.
Indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir.

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