Ce n'est pas un secret, ce quintet avec deux pianos et sans batteur est l'un des chouchou de Sun Ship, par son énergie, son travail minutieux et tourné vers l'avant sur le jazz des origines, son sens de l'image insufflé par deux pianistes pour qui la musique de cinéma est une donne importante de leur univers créatif.
Ce n'est pas pour rien que "sept variations sur Lennie Tristano", qui regroupait la même équipe s'est retrouvé, dans ces pages, parmi les albums de la décennie passée... Ce disque de 2007, Echoes of Spring, sorti chez Mélisse et tiré d'un morceau de Willie "The Lion" Smith, mérite tout autant que "7 variations" qu'on en reparle...
Partant avec ses deux pianistes Oliva et Raulin, Monniot aux saxophones et Dehors aux clarinettes avec un Boisseau à la contrebasse en pivot inaltérable, Echoes of Spring est différent, plus récréatif et insouciant, comme son titre le laisse présager. Raulin, dont nous avons parlé récemment, y livre notamment une relecture d'un morceau de Strayhorn, comme dans son dernier album en solo.
L'album s'intéresse à cet exutoire ludique qu'était le piano stride dans le mythe américain moderne en construction, de la folie à la blessure et de la prohibition au cinéma, tout les arrangeant de manière plus moderne, plus abstraite. Une musique portée par des musiciens incroyables de dextérité et de fluidité, comme le chouchou de Vian, Bix Beiderbecke, ou bien sur Fats Waller.
C'est le cas notamment de ce bel arrangement d'Oliva sur les portraits croisés de Smith et de Duke, où les clarinettes de Dehors attisent l'énergie d'une musique et d'un disque très cohérent, passant également de la légèreté de James Johnson et son "Carolina Shout" cartoonesque à la noirceur des turpitudes de Beiderbecke dans le beau "In the Dark" ou dans cette version crépusculaire de "Boogie Woogie on St Louis Blues" où la main gauche de Raulin se fait funèbre et introspective avant qu'avant qu'Oliva ne l'illumine, main droite, dans un solo onirique.
Tout comme les belles compositions de ces illustres jazzmen, le propos est bien plus complexe que l'indolence de façade d'une musique qui puise tout autant ses racines dans la musique de Harlem que dans les compositeurs romantiques européens, et notamment Ferenc Liszt ou Chopin. Il y a un retour tout à fait intéressant de voir ces musiciens européens baignant dans un jazz contemporain grandement influencé par les musiques savantes européennes s'approprier cette musique qui les nourrissent également, dans une démarche que l'on connait aussi chez Braxton.
L'album se termine sur un morceau d'Ellington que reprend d'ailleurs Laurent Dehors sur Happy Birthday et qui définit pleinement le stride : Fast and Furious. Mais avec style.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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