L'économie tombe à l'eau, qu'est-ce qui reste ?
On remarquera, avec un peu de provocation nécessaire à l'écriture de tels billets, qu'il n'y a plus guère de jérémiades interminables d'artistes de premiers plans du niveau de Calogero ou Thomas Dutronc pour vouer aux gémonies télévisuelles ces colonnes d'irresponsables internautes qui ne font rien qu'à mugir, ces féroces soldats télécharger nos fils et nos compagnes.
Outre le fait que c'est tout à fait reposant, on mettra cela sur le compte de la fin du nécessaire lobbyisme cherchant à faire adopter Hadopi à un Parlement qui n'était de toutes façons plus à ça près, après l'épisode du 4 février 2008 (que nous n'oublierons jamais, mais je m'égare).
Tout ceci est d'autant plus cocasse que comme nous le savons tous, utilisateurs d'Internet "digital native" ou non, la loi Hadopi n'a pour l'instant fait preuve que d'inefficacité et de contre-productivité (c'est le Figaro qui le dit !)... Et malgré cela, les chanteurs mainstream sont retournés à leur métier : vendre du soda en donnant un contenu non dérangeant aux émissions qui coupent les pubs sur les radios commerciales, certains en se donnant la posture de l'artiste (maudit/inspiré/virtuose/torturé/sensible/négligé/provocateur, barrez les mentions superfétatoires) avec un grand A, et se foutant du tiers comme du quart des véritables enjeux de la "révolution numérique".
Il y a peut être une bonne raison à cela, dont on nous bassine manifestement moins... Malgré quelques errements financiers liés à des revers de fortune, comme nous le révèle "Les Echos" -Every Mistake Imaginable-, il semble que la désormais fameuse "crise du disque" soit peu ou prou enraillée, ou du moins stagne sans qu'on parle de tendance haussière, comme le dénote l'excellent blogueur Philippe Astor. Ayant obtenu leur "carte-jeune" et le droit de continuer la gabegie et la caporalisation commerciale de la Culture, les acteurs financiers du produit culturels vont pouvoir continuer à amasser  les revenus sur les sonneries de portable en continuant à produire ad nauseam des têtes de gondoles interchangeables.
Astor expose d'ailleurs dans un autre billet ce qui devrait sonner comme une évidence mais qui ne l'est pas forcément pour tous ; oui, la diversité musicale, la création qui ne soit pas autre chose que des réajustements de Marché et du temps de cerveau disponible fait vendre du disque, et du disque "physique".
Oui, s'il est de qualité, beau, pensé, complet, documenté et qu'il offre un "plus", le disque est un objet auquel on tient, qui ne soit pas simplement qu'un produit jetable comme une lame de rasoir émoussée. Il suffit de constater la hausse -vertigineuse à l'échelle de la "niche"- de 44% en un an des disques "physiques" de jazz entre janvier 09 et janvier 10, alors que le mainstream baisse un peu plus chaque mois pour s'en convaincre. On comparera à titre d'exemple le dernier album d'Izia (qui n'est d'ailleurs pas si mal), vendu comme une savonnette pour laver des slips de marmousets et l'inestimable "Copeaux" dont j'ai tressé les louanges la semaine passée...
Incomparable ? Sans doute artistiquement.
Il s'agit pourtant bien de deux mêmes supports. Le premier, dont la promo est assuré -de fait- par "Petit Bateau" et qui est promotionné par les médias commerciaux est vendu 10€, avec une pochette minimaliste sans livret, le tout mixé pour le MP3 et n'offre rien de plus que le téléchargement. Le second est vendu 15€. C'est un objet d'art unique, lourd, numéroté, travaillé avec amour en studio, qui offre des contenus détaillés et supplémentaires et fait participer l'acheteur à un projet collectif d'œuvre en co-propriété... Lequel se fera télécharger illégalement avec moins de scrupule ?
Est-ce étonnant ?
Évidemment, lorsqu'on regardera plus bas les chiffres, les 10 disques les plus vendus en France, une déprime passagère pourra nous étreindre, et nous permettra de constater que les majors on toujours cette capacité de nuisance ou de prescription, on établira sa définition selon de là ou l'on parle, qui permet d'imposer un "goût" commun médian qui fait vendre des galettes... Mais le disque est en cela plus démocratique que la cuisine que les Burgers sont aux mêmes prix que les étoilés Michelin... Et on ne m'enlèvera pas de l'idée que c'est le marché des "burgers musicaux", et non pas l'autre, qui est entrain de se casser la gueule !
Ce n'est certes pas réjouissant pour les goûts moyens de nos irresponsables qui mangent les enfants chers "pirates" de se dire que ce sont eux qui se font pourtant le plus télécharger, mais c'est statistiquement une évidence, puisqu'on peut supposer que le "marché" du piratage épouse les formes du "marché officiel". A la fin de cette longue réflexion, on pourrait émettre une hypothèse. Plutôt que de foncer -encore une fois- dans le tout répressif et la stigmatisation du "consommateur culturel" au porte monnaie de moins en moins extensible qui veut cependant s'échapper un peu, il conviendrait peut être de faire une production raisonnée. Moins de disques, mieux de disques, c'est clairement ce qui poussera l'amateur de musique à revenir au plaisir de l'objet ou du téléchargement de qualité qui permet une écoute non destructive. Mais en cela comme ailleurs, c'est sans doute la logique économique des poulets sans tête plutôt que celle de la micro-brasserie qui l'emportera. La sonnerie de portable à ses raisons économiques que l'artistique n'atteint pas !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03_Un_Ane_et_des_Moutons