Chaque disque d'Anthony Braxton est bien sur un voyage sensoriel dans la dimension physique de la musique et des sentiments, et sa discographie gigantesque, ses collaborations multiples et son travail sur l'écriture musicale et sur la profondeur de l'improvisation en ont fait l'un des musiciens majeurs de la seconde moitié du 20ème siècle.
Ceci étant posé, il convient de noter que le travail de Braxton ne s'est pas arrêté au changement de siècle correspondant au désencombrement de Manhattan. Toutes les créations et les formations qui marquent son travail des dix dernières années restent sans doute comme les plus riches et des plus passionnants de sa longue carrière. C'est notamment au côté de la jeune garde de la musique improvisée radicale et intransigeante new-yorkaise que le multianchiste de Chicago a trouvé une nouvelle direction à sa musique, notamment autour du trompettiste Taylor Ho Bynum et de la guitariste Mary Halvorson, participant aux ghost trance series (l'album traité aujourd'hui s'y réfère totalement) et dont on avait abordé il y a peu l'expérience en quartet, en 2004.
C'est à Victoriaville (et c'est donc pour cela que ce disque est sorti sur le label dédié Victo), festival canadien de musique actuelle, deux jours après l'apparition du 12+1tet en 2007, dont on avait déjà parlé que ces 3 musiciens se sont retrouvé pour une revisitation du "Diamond Curtain Wall Trio" que Braxton avait expérimenté en compagnie de Bynum, déjà, et du guitariste Tom Crean. L'arrivée d'Halvorson, qui reste la plus "braxtonienne" des improvisatrice à avoir travaillé avec Braxton apporte un élément de langage supplémentaire, une sensation parfois déstabilisante, toujours sur une ligne de crête extrêmement mince qui va chercher loin au tréfonds des sensations.
La synergie des trois improvisateurs est absolument remarquable, et le concert d'une rare intensité. Braxton utilise toute la gamme "classique" de saxophone (à l'exception notable du ténor...) jusqu'au tonitruant contrabasse qui va lui aussi chercher dans les tréfonds du spectre, tandis que Bynum joue un rôle très conversationnel, incarné, jouant parfois le contraste de timbre quand Braxton va chercher les extrêmes. Quant à Halvorson, beaucoup plus diserte que lorsqu'elle sculpte le silence avec son trio Crackelknob, elle joue, du picking aux mélodies avortées qui prennent parfois toute la place, le contrepied, devrait-on dire le contrechant des constructions complexes des deux soufflants dans cette longue pièce ininterrompue de pratiquement une heure qui ne connait pas d'essoufflement.
Mais ce qui est nouveau dans cette composition numérotée 323-c (et qui prend donc la suite des 323-a et b, jouée avec le même trio avec Tom Crean en 2005...), c'est l'arrivée de l'électronique, jouée live par Braxton himself.
Emprunté à la musique contemporaine et surtout à Stockhausen dans son usage;  elle ouvre encore un peu plus le champ créatif en allant chercher dans des recoins plus tortueux et torturés, surtout lorsque Halvorson joue de ses pédales pour amplifier les distorsions ou au contraire jouer la cristalline opposition d'une simple mélodie pour un album d'une richesse insoupçonnée.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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