Il est des rencontres magiques, de celles dont l'on s'étonne, le moment venu qu'il ne s'étaient pas rencontrés avant, malgré une alchimie évidente et des parcours aussi exceptionnels que divers. Joëlle Léandre, la contrebassiste et Anthony Braxton le multianchiste sont certainement les deux improvisateurs les plus imposants, les plus intransigeants et certainement les plus talentueux d'une scène pourtant pléthorique en musiciens de génie.
Il serait bien trop long de dresser une cartographie de leurs collaborations respectives, qui s'entrecroise tant qu'on la penserait bien plus souvent mutuelle ; cependant, malgré une participation commune en octet lors du festival Victoriaville, il n'y a eu aucune occasion de les trouver ensemble. Il aura fallu un petit café de Flandre occidentale, non loin de Ypres, à Loppem, là où l'on produit l'une des meilleures bière du monde pour que la magie et la synergie opère. Et ce n'est pas moins qu'un double album, trois morceaux et un concert formidable enregistré en entier que nous offre le label anglais Leo Records, l'un des labels où Braxton a enregistré de véritables chef-d'œuvre. Il est évident que la rencontre entre Léandre et Braxton est un moment d'une rare importance. Enfin, pourrait on dire, les deux allaient pouvoir confronter leur musique, leur course effrénée et leur souci de l'épaisseur de la matière musicale, leur sensibilité d'un souffle ou d'une corde frottée rainure par rainure, et leur connaissance des marges et du cœur de la musique. Ainsi la magie s'opère et des phrases avortées de standards percent ici et là, d'Ornette Coleman à Albert Ayler. Comme un hommage, comme un plaisir.
On pourrait s'attendre, comme dans toutes les rencontres au sommet, à un moment compassé, à un peu de regard et d'attente. Braxton et Léandre se jette illico dans la musique dans le cœur des choses et des perceptions. Braxton capte une mélodie au soprano ? Joëlle Léandre lui répond dans un jeu lancinant d'archer qui le soutient. La contrebassiste cherche l'épure d'un frottement ? C'est à la clarinette contrebasse, dans les profondeurs du souffle que le chicagoan lui donne de la verticalité. Les deux musiciens, comme le dit ma camarade Diane Gastellu, se prennent au jeu et au plaisir, entre tension et détente, entre moment de construction comme des arabesques de sable et échauffement progressif. Avec des climax où Léandre joue de la voix comme pour mieux prendre de la distance et de l'épaisseur. On connait la dimension physique de la contrebassiste. Mais elle fait corps comme jamais avec son instrument. Elle bat, elle crie, elle grince ou elle s'apaise. On connaissait cela dans son duo avec Akosh S. ou tout les deux cherchaient la rupture. Le jeu plus apaisé, plus cérébral, plus technique -aussi- de Braxton la libère peut être un peu plus.
Aucun des deux grands ne tire la couverture à eux. Ce n'est pas le genre de la maison. On a un dialogue de gentle(wo)man, qui cherche le point d'échauffement avant le point de rupture. On a un véritable plaidoyer pour la cause improvisée. De ceux qui font aimer avec force cette musique.

N'ayant jamais eu la chance de photographier ni l'un ni l'autre de ces deux "monstres sacrés" (mais ils viendront peut être tous les deux jouer à Rouen, à la Salle Sainte Croix des Pelletiers, après tout Braxton connait la route, il y a joué il y a 40 ans !), voici une photo qui n'a strictement rien à voir...

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