A l'occasion de la sortie récente, et de la chronique que j'ai réalisé pour Citizen Jazz du Noir Lumière de François Corneloup, j'ai eu le plaisir de me replonger dans plusieurs opus en trio du saxophoniste célèbre pour avoir fait sien le saxophone baryton que l'on associe désormais à lui lorsqu'il convient de parler de cet instrument dans le registre du jazz contemporain. Je persiste à le dire, mais Noir Lumière est un disque imposant qui est certainement l'un des plus aboutis de l'année 2010, l'équivalent peut être de ce que fut Jardins Ouvriers à sa sortie en 97 (et également "Trois plans sur la Comète" sorti chez Hat-Hut, mais dont François Raulin était le leader)... La musique se différenciant en cela des produits de consommation courante qu'il n'y a une péremption valide que sur les produits sans intérêt, le retour sur ce disque de 97 nous permet de constater qu'il n'a pris aucune ride.
Parmi les multiples formules que Corneloup a investi en trio, formation très égalitaire qui correspond à sa conception de l'improvisation mais aussi à une densité qui est particulièrement cruciale, c'est donc ce trio avec le contrebassiste Claude Tchamitchian et le batteur Eric Echampard qui reste l'une des plus marquantes, en tout cas celle qui a marqué durablement la musique de Corneloup. Il faut dire qu'avec de tels improvisateurs, le grand Tchamitchian et sa contrebasse faite d'émotion organique, de crissement et de craquement et Echampard plus coloriste que jamais, aussi virulent de métal qu'il sait être constructeur de rythmiques aussi sauvages que discrètes, le résultat ne pouvait être qu'explosif. Corneloup qui ajoute un soprano à son baryton est volcanique, bien sur, passe d'un rôle de base rythmique en ostinati caustiques qui permettent à Tchamitchian de laisser libre-cours à ses ressources mélodiques à des infrabasses qui cherchent la mélodie dans la parcimonie des notes...
C'est dans cette dichotomie que se trouve son jeu qui ne se résume pas à cette énergie dans laquelle on l'enferme un peu trop parfois, mais aussi dans la construction organique d'une musique ouvragée et rigoureuse. En témoigne l'ouverture du magnifique Trêves, ou d'une levée de batterie nait une mélodie rageuse au soprano, ou encore dans le morceau Jardins Ouvriers, l'un des plus beau de l'album et qui résonne encore aujourd'hui comme une description assez fidèle de la musique de Corneloup...
Dans ce morceau titre, du chaos originel des premières mesures nait un jeu d'ombre entre Tchamitchian et Corneloup, comme un échange progressif des responsabilités rythmiques, un travail de trame collective qui fait réfléchir au sens profond à donner à ce titre : cultiver sa parcelle avec fierté pour un résultat commun, pour un tramage fait de heurts et d'harmonie. La profonde amitié qui unit les trois musiciens se perçoit au delà de la musique, dans une synergie structurée par l'écoute. Pour s'en convaincre, il suffit une dernière fois d'écouter le tellurique "d'un maniement très simple" qui clôt l'album sur une surenchère virulente entre Echampard et Corneloup...
Un album absolument remarquable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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