Arrangeur de génie, Matthias Rüegg, le leader du Vienna Art Orchestra a, nous en avions parlé cet été raccroché les clés de ce précieux bolide que constituait le VAO ; ici comme ailleurs, c'est le manque de financement qui aura eu raison de ce voyage dans la musique long de 40 ans...
Ironie de l'histoire, c'est au moment où le VAO tire le rideau que les reissue de leur histoire musicale pleuvent, et il faut en savoir gré, comme souvent, à Hat-Hut. J'avais eu le plaisir de chroniquer "A Notion in Perpetual Motion" pour Citizen Jazz en août, et c'est comme prévu "The Minimalism of Erik Satie" qui sort ce mois ci. un disque qui marque très certainement les années 80 du jazz de son sceau tant l'inventivité, l'érudition et la volonté de syncrétisme de Rüegg éclate dans ce travail sur l'un des plus atypique et des plus riche compositeur européen de la jointure entre le XIXème et le XXème siècle, Erik Satie. On pourra même dire que cette liberté d'écriture mêlant l'esthétique du Big-Band à la musique écrite européenne et la mâtinant à la radicalité des musiques improvisées contemporaines a permis l'ouverture des possibles telle que nous la connaissons, et a influencé d'autres compositeurs, comme Mike Westbrook, lorsqu'il a s'agit de s'attaquer à Rossini.
Ce n'est pas la première fois, évidemment, -nous sommes en 1983 !-, que le jazz visite la musique écrite occidentale. Mais avec Satie, Rüegg développe une manière d'arranger comme on fait la jonction entre les écritures, qui ne cherche ni à transgresser ni à respecter quasi-religieusement ; juste à créer sa propre grammaire en utilisant un matériel dont le minimalisme même est une richesse.
Il pourrait y avoir un paradoxe à explorer le "minimalisme" de Satie -dont chacun a en tête les gnossiennes ou les gymnopédies égrainées rêveusement au piano seul, même si ce n'est qu'une infime partie de son travail- avec un nonet principalement composés de cuivres et de bois (seuls Woody Schabata au vibraphone, Wolfgang Reisinger aux percussions et Lauren Newton au chant complètent cette armée de soufflants) ; mais le Vienna Art Orchestra a toujours eu cette spécificité de ne jamais être tombé dans la lourdeur chantillyesque de la musique viennoise...
Il faut prendre ici le minimalisme comme on regarde une épure zen, une esquisse d'estampe à la Hokusai, qui recèle dans son trait apparemment simple une foultitude de détails. Ce sont ces détails, ces microscopiques arrangements et ornements que Rüegg va utiliser pour poursuivre sa réflexion, et pour puiser dans la modernité et l'orientalisme suggéré de Satie un matériel original. On a souvent associé Satie à l'impressionnisme, par concordance des dates, sans doute. même si c'est certainement de Duchamp et surtout de Matisse que le compositeur était le plus proche. Sa musique, pleine d'images simples et lumineuses sont le vecteur pricipal des arrangements de Rüegg. On reste subjugué par ce travail d'inventivité dans la longue pièce terminale, "Vexations 2105" du cycle des "Pages Mystiques" de Satie, où Wolfgang Puschnig à la clarinette basse et Schabata au vibraphone digressent doucettement sur un thème épuré sans jamais se répéter ou perdre en intensité ou lasser l'auditeur. On dira même que cette épure emplit l'espace bien plus que la lourdeur...
"The minimalism of Erik Satie" connait ainsi plusieurs morceaux d'une grande richesse. Après quelques morceaux courts qui placent le propos en relevant à la fois l'humour -Lauren Newton sur "Reflections on Méditation"- et la truculence -le tuba de John Sass sur "Reflections on Sévère réprimance"- de la personnalité fantasque de Satie, Le VAO entame la célèbre "troisième gnossienne" avec la douce évanescence d'Harry Sokal au saxophone posé sur un orchestre apaisé. C'est une suite gnossienne qui s'échelonne après cela, qui visite les origines grecques et turques de cette musique écrite par Satie, jusqu'au seul morceau écrit par Rüegg et qui pénètre un univers plein d'abstraite mélancolie.
Le sommet de l'album est cette "Reflections sur la Gnossienne N°1" qui entraine Satie loin de Montmartre dans les Kafana balkaniques d'une chimère de Danube entre Budapest et Belgrade. La reprise au tarabuka par Reisinger est purement magique et définit à lui seul le propos de l'album : investir l'arrière plan de ce patrimoine musical et lui donner une respiration...
Et c'est ce qui a fait le génie du Vienna Art Orchestra...

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