Toujours tête chercheuse dans les différents univers de la musique improvisée et soutien insatiable de projets musicaux ambitieux, le label Ayler Records est devenu au fil du temps l'un de ces labels où chacune des sorties donne envie de jeter une oreille. Chez Ayler Records, la radicalité côtoie une ligne éditoriale extrêmement claire qui consiste à offrir au musicien la qualité et la passion, deux vertus qui tendent à disparaître de la distribution classique.
Voire qui l'a déjà absolument abandonné.
La dernière sortie du label fait partie de ces petites pépites qui en ont fait la renommée ; illustrée par un cordon électrique posé nonchalamment sur un divan hors-d'âge comme une psychothérapie confiée à la fée électricité, Electricity, le nouvel album de la formation lusitano-texane Humanization 4tet est une preuve de plus de la vigueur des musiques improvisées en Europe, et de la richesse des échanges transatlantiques, à l'instar d'un label comme BMC.
Dirigé par le guitariste électrique Luis Lopes, accompagné par l'élégant ténor Rodrigo Amado et la doublette rythmique à toute épreuve des frangins Gonzales, Electricity est un concentré de musique urgente. Le propos est tendu et galvanisé, et planque des affolements groove dans un free-jazz au phrasé Colemanien tendance Ornette -notamment la belle ouverture de "Jungle Gymnastics"-. A ce titre, le morceau "Two Girls" est un modèle du genre ; sur une rythmique de batterie solidement rock, la contrebasse saignante de Aaron Gonzales échauffe l'atmosphère avant que l'acidité de la guitare de Lopes ne viennent soutenir les tirades énervées d'Amado.
Le quartet est ramassé et uni, tire dans le même sens et prend un manifeste plaisir à porter un propos puissant. La cohésion fraternelle des Gonzales fait certainement beaucoup ; j'avoue avoir été un peu interrogatif sur leur récent album chez Ayler Records avec leur père, contrairement à mon camarade Julien. Sans doute parce qu'avec la présence du batteur sud-Africain Louis Moholo-Moholo, la relation privilégiée basse/batterie des deux frangins était diluée, alors qu'elle est simple, éclatante et d'une stabilité à toute épreuve en temps normal... Elle est ici absolument splendide et diablement cohérente.
Anciennement signé chez Clean Feed, le prestigieux label portugais, Electricity est l'œuvre d'une formation musculeuse où la virulence de la batterie de Stefan Gonzales, proche parfois des fulgurances du metal sait parfois laisser place à la langueur sablonneuse du son parfait de ténor de Rodrigo Amado. Le jeu de Lopes, sans fioritures solistes interminables et autre quincaille tape-à-l'œil est un vrai travail de fond qui donne énormément de liberté à ses comparses. Sur l'excellent "Procurei-te na note", il trouve un vrai terrain d'entente avec son fantastique contrebassiste.... Ce qui l'empêche pas (Ô combien !) de disséminer quelques mines dans le très virulent "infidelities" ou dans le "ghost" (ça devrait être interdit ! Grumbl ...) "Ruas Sentimentais", véritable manifeste d'un blues-rock échauffé à l'improvisation. On peut voir d'ailleurs sur une série de vidéos que cette formule est un plaisir de scène.
Humanization 4tet est l'œuvre d'une formation moderne qui a su faire le lien entre diverses influences disparates et vigoureuses pour les mettre dans le pot commun d'une improvisation sans limite autre que le plaisir. L'auditeur aura le même sentiment de plaisir et de cohésion...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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