Après un premier album particulièrement enthousiasmant par sa fraicheur, son travail remarquable de production et ses ponts jetés avec le rock et cette école de Canterburry qui est un pôle influent pour les jazzmen contemporain, il est peu de dire que le nouvel album de l'ONJ version Daniel Yvinec était attendu au tournant. D'autant qu'il sort sur fond de guerres picrocholines entre microcosmes de la critique musicale pour savoir si le jazz s'est abâtardi ou s'est dégénéré au lavage comme un vulgaire jean de rocker. Le premier avatar de cette bataille ayant eu lieu en 1922 (voire 24), il conviendra d'y prêter l'attention qu'elle mérite, et nous y reviendrons donc, un jour de pluie ou d'ennui, histoire de ne pas être en reste.
Daniel Yvinec a toujours aimé raconter les histoires, et celle de Shut Up and Dance est un joli moment. Alors que notre Directeur Artistique réfléchissait à un disque interrogeant le rythme et la danse, le voilà contacté par le batteur John Hollenbeck tombé sous le charme du Around Robert Wyatt. Celui-ci se propose alors de travailler avec cette ONJ dont il perçoit -ce que chaque auditeur aura perçu dès les premières notes- la force collective. Il propose alors d'écrire pour le groupe, et plus particulièrement pour chacun des musiciens une pièce qui interroge la danse ; à moins que ce ne soit le dense, d'ailleurs, car l'enchevêtrement des instruments, le travail d'orfèvre d'arrangement déjà perçu dans le Wyatt est ici poussé à l'extrême.
Si l'atmosphère, les teintes successives, les parti-pris prennent en compte les personnalités de l'orchestre (ainsi "Shaking Peace", par son travail sur la sonorité altérée du piano ressemble à l'univers particulièrement riche et volontariste de la pétillante Eve Risser, ou "Praya Dance", et son groove abstrait laisse jaillir le feu du flûtiste Joce Menniel, entendu récemment chez Machado...), la musique est définit par sa compacité et son unité. Shut Up and Dance, c'est un pour tous et tous pour tous ; en travaillant la boucle, la répétition, les rythmiques complexes incluses dans la masse, la solidité du propos, l'ONJ interroge à la fois la transe la plus basique avec des outils minimalistes et raffinés que l'on peut trouver dans la musique contemporaine... Tout en s'interdisant pas certaines échappées belles dans des teintes pas si éloignées d'un jazz-rock ayant croisé Stockhausen en route (Flying Dream, écrit pour le guitariste Pierre Perchaud), voire des bulles plus éthérées ("Life Still" du bassiste Sylvain Daniel)
Ce parti-pris de la densité et du mouvement collectif est étourdissant, mais surtout troublant, et l'on se prend à chercher dans la profondeur des entrelacs l'apport de tel ou tel, tant l'écriture et raffinée et joue avec les masques des rythmiques sophistiquées. Une musique dirigée et écrite par un batteur qui travaille avec un contrebassiste ne pouvait pas non plus passer outre !
Le double album est opulent et déroute même parfois par sa masse de musique... C'est qu'il convient de l'écouter, au casque parfois tant le travail très proche de l'instrument est au milimètre. Il faut beaucoup d'écoute, souvent pour que naisse une forme de clarté, une brillance, et finalement une évidence... Ainsi ce travail remarquable d'Antonin Tri-Hoang à la clarinette ( notamment basse) dans nombre de morceaux et plus particulièrement ses échanges avec Eve Risser et "son" morceau, "Melissa Dance", certainement le plus beau de cet album troublant et riche qui est l'une des pièces maitresse des différents ONJ depuis 1986.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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