Je n’aime pas les zoos en général. Tous ces animaux déposés là à la curiosité de tous, tournant dans leurs cages pour le bon plaisir de mammifères bipèdes guère plus évolués, cela a toujours confiné au sordide. Le disque de piano solo de François de Larrard, intitulé zoo se pose une question existentielle, celle que doit se poser –ou devrait, malheureusement- chaque musicien ; la question de la Liberté et de ses conséquences. La dernière sortie de Yolk interpelle à plus d’un titre ; d’abord pour sa beauté formelle –nous allons en reparler-, mais aussi par la précision du propos d’un pianiste qui s’impose de raconter une histoire plutôt que de servir la soupe au déluge technique et à la démonstration. Bref, la moitié du chemin pour un solo réussi.
François de Larrard n’est pas le plus fameux des pianistes français, même si sa carrière de musicien perdure depuis les années 80 où il avait été remarqué et adoubé par le grand Martial Solal comme l’un des plus intéressants pianistes du moment. Larrard n’est pas musicien à plein temps, puisqu’il est également chercheur, mais son implication en tant que musicien vaut largement celui de pas mal de ses comparses !
Le zoo de Larrard est un miroir humain. Ce pianiste amoureux de Monk, ce qui suinte de chaque phrasé superpose deux histoires : celles des animaux en cage qui rêvent de cette chère Liberté mal-acquise par ceux qui les ont enfermé qu'il compare à des portraits naturalistes de Liberté. Celle de l’enfant et de l’improvisateur (« Rose fait ses courses » et « Monk’s Mood » du maître himself partagent cette fronde guillerette qui affleure main droite) comme celle des souvenirs d’un être cher ou la campagne au petit matin ou trille simplement quelques piafs indolents, qui suggèrent de loin en loin que De Larrard à une "coupable" attraction pour le baroque.
Dans les cages successives, ces « zoo » de 1 à 7, Larrard se livre à un ostinato main gauche, une tournerie de basse entêtante et très évocatrice qui donne à voir l’animal qui tourne sur lui-même pendant que s’échappe ses pensées sur les touches plus aigues. Celles-ci évoquent la part d’humanité qui reste et que le spectateur pense être une forme de vie sauvage adapté à l’exigüité. Elle peut être nerveuse et insidieuse, comme le fauve que l’on croit percevoir dans le leste « Zoo 1 », ou au contraire vif et mélancolique comme ce qui pourrait être les singes de « Zoo 5 ». Le jeu de Larrard est profond et sans bavardage inutile, et bénéficie d’un enregistrement parfait, ce qui est là aussi l’une des marques de fabriques de Yolk.
Car Yolk –il faut que je fasse un billet là-dessus si le Temps m’en laisse le loisir !- marque avec ce disque en solo une nouvelle étape. On sait depuis longtemps que l’amateur de jazz est aussi un amateur de l’objet disque et que cette économie du disque très particulière (voir L’économie de la bière d’Abbaye) se devait de produire des objets uniques… D’autant plus que nos musiques sont souvent celles qui prônent l’interdisciplinarité artistique. On avait aimé Copeaux en 2010 au moins au tiers parce que la démarche d’objet était enthousiasmante… Le Zoo de François de Larrard est lui aussi un objet unique, à moindre tirage, mais à tirage de luxe. Ce sont les « Box », petites boîtes pleines de contenu qui « accompagne » le disque. Ici, ce sont des peintures de Colette Rouillon qui évoquent les cages et qui sont imprimé sur de petites cartes. L’objet est numéroté. Je ne goûte qu’assez peu les peintures en question, en tout cas bien moins que la musique, mais une chose est sur : c’est la bonne route, et il faut la suivre !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir, puisqu'ils sont en liberté !

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