Quatre poèmes de Nietzsche et deux de Baudelaire, parmi les plus scolaires qu'ils soient d'ailleurs (l'Albatros "fonction du poète" et A une passante "L'oxymoron de la masse urbaine"), le saxophoniste Ténor Samy Thiébault, qui a beaucoup écrit pour le cinéma et le théâtre et qui fut remarqué il y a quelques années pour Gaya Scienza en quintet, n'a pas choisi la facilité pour son album enregistré avec un roboratif dodecatet. C'est pourtant la direction prise par Upanishad Experiences, un album ou l'élégant Jacky Berroyer se fait le récitant de ces morceau de patrimoine d'une voix neutre et claire laissant tout loisir aux musiciens de créer des ambiances autour de ces poèmes.
Dès les premières notes, on reconnait chez Samy Thiébault une révérence absolue pour Coltrane, tant chaque arrangement est écrit comme dicté par la plume du maître. Il y a le son aussi ; celui de Thiébault est chaleureux et cuivré comme il se doit, et l'on sent derrière chacun des poèmes de longues écoutes solitaires d'Africa/Brass ou de Olé! sans pour autant qu'il ne s'agisse de singerie du maître. Tout est dans le titre : un Upanishad, c'est une piété hindouiste qui une fois la connaissance révélée, consiste à "Venir s'asseoir aux genoux du maître" (le sens d'Upanishad...) c'est ainsi clair. Les poèmes sont des moments de légèreté qui permettent à Thiébault de poser son propos, de le contextualiser en lui donnant le verbe comme point d'ancrage.
S'appuyant sur un orchestre rompu à ce genre d'exercice et doté d'excellents improvisateurs (Adrien Chicot au piano ou Rémi Vignolo à la batterie sont les hommes de base de ce cet album), il explore toutes les possibilités de son orchestre pour donner corps aux textes qui se découpent souvent en plusieurs morceaux aux thèmes récurents. On notera une orchestration plus large sur les textes de Nietzsche.
Il y a notamment dans le beau "troisième mue" qui ouvre l'album un travail remarquable sur les timbres des sept soufflants où s'illustre le trompettiste Julien Alour et le tubiste rouennais Bastien Stil (que l'on connait ici comme membre de Tous Dehors).
Ce sont cependant les deux poèmes qui forment le centre, le cœur et le pivot de ces Upanishad. Sur "L'albatros" on retrouve le superbe flutiste Joce Menniel, membre de l'ONJ d'Yvinec et qui rend à ce poème sa légèreté marine, suivi de prêt par la contrebasse fluide de Samuel Hébert pour un morceau fort bien écrit. Pour "A une Passante", c'est un vrai travail collectif qui porte le poème, et où l'on ressent l'enregistrement live dans un club.
Upanishad Expériences aurait pu être une vraie tarte à la crème un peu pompeuse sous le luxe un peu factice des poèmes et du nombre. L'humilité de Thiébault et la qualité de l'écriture, ainsi que l'exercice de style permanent de ces Upanishad rend l'album agréable et démontre une nouvelle fois de la vigueur de la jeune scène hexagonale.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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