Il est de bon ton, dans les cercles les plus officiels qui batissent les calendriers et les commémorations, de faire et défaire les jours et les mémoires. Il est souvent deux types de journées.
D'abord celles qu'on réservent aux affidés fidèles, votants potentiels et compagnons qu'il faut flatter. Celles-ci se font dans les dorures des ors et les mabrures des mets.
Et puis il y a celles qu'on réservent aux victimes, à ceux qu'on a vaguement foulé au pied à un moment mais pour lequel on a un vague regret compassé et un vague mouvement de menton censé donner la dignité en guise de change. Souvent, ces journées là, portées par quelques associations proprettes heureuses qu'on leur secoue la main juste quelque temps après leur avoir roulé sur la gueule avec application se terminent au jus d'orange acide dans une salle poussiéreuse de MJC reléguée, avec le sous-représentant d'un sous-ministre lui même.
Je vous livrerai pas tout de suite mon opinion sur où je range le Disquaire Day qui avait lieu hier chez plein de disquaires indépendants dans la France entière et auquel participait notamment le réseau Harmonia Mundi qui ferme pas mal de boutiques dans les villes moyennes ces derniers temps... Vous ne saviez pas que c'était hier ? Normal ! Il restent si peu de boutiques indépendantes de disques en France ! Je ne dirai rien, parce qu'il ne s'agit pas d'une journée pour l'instant officielle.
Ce n'est pas ici que vous lirez quoi que ce soit contre les disquaires. Je peste suffisamment sur la difficulté que l'on peut avoir parfois à trouver les disques dont je parle, ou pour lesquels ce rôle de mediateur, de sachant et de prescripteur aurait une vraie importance. Il y a des disquaires parisiens, comme le Souffle Continu qui tiennent ce rôle à merveille, et qui ont su disséminer leur activité en ouvrant une boutique sur le web...
On a tous une image romantique du disquaire ; celle de Nick Hornby dans Haute Fidelité, où des musigeeks pouvaient refaire le monde affalé sur le comptoir. Moi, c'est à la médiathèque de mon enfance que j'ai connu ça, tant le seul disquaire de la ville ne comptait que pour un style musical qui ne me seyait guère...
Mais au final, hormis dans quelques officines, est-ce que cela existe encore vraiment ? Il est du même ressort pour les librairies jadis très fréquentables devenues au fil du temps des outils marketing. Sans tomber dans le cliché d'une enseigne caca-d'oie ventant une indé-tendance qui n'a plus court dans ses rayonnages, force est de constater que la diversité musicale -culturelle- se fait souvent ailleurs que dans les échoppes. C'est bien le drame et toute la question qui ne se règlera sans doute pas par une journée commémorative d'un passé certes glorieux, voire fantasmé, mais absolument révolu. Il n'est pas question ici de l'énième complainte du méchant téléchargement qui ruine à tout jamais la Culture sure de ses majuscules. Il est question de diversité et de qui la défend, d'initiative privée, de mécénat public et surtout de prescription. C'est le rôle de qui aujourd'hui ? On en pensera ce qu'on voudra, mais j'aurai tendance à penser qu'elle tient du disquaire pour une population conquise et des radios associatives et des médiathèques pour une population captive.
Sans doute suis-je un indécrottable...
Le Disquaire Day est l'exemple même de la fausse bonne idée. Qui cela va-t-il concerner ? Des gens convaincus d'être convaincus, fusse-t-il en deux mots. Qui va chez le disquaire aujourd'hui ? Des gens qui allait chez le disquaire hier. Est-ce que cela changera ? Non, car ce genre de manifestation est typiquement celle de l'entre-soi qui cherche juste une bonne raison de mépriser celui qui va au discount en ne cherchant pas à le convaincre.
Alors pour ça, on dissémine des inédits un peu partout, prétendant l'appât, histoire de se donner encore le frisson du bootleg...
Peu importe que la plupart des mécènes de cette opération soit les mêmes vendeurs de soupe qui ont instauré le marché unique de la musique sans âme. Peu importe que ce soit les publicitaires qui vendent leur canasson sur le retour au prix de l'alezan. Peu importe que ce soir les mêmes qui ont jeté dans la clandestinité culturelle des milliers d'internautes. L'important est de garder son disquaire comme on parquait les sioux, histoire de faire survivre une culture comme on bâtit un Disneyland.
On pourrait gloser des heures sur la sélection des morceaux choisis pour illustrer et appâter à ce disquaire Day. Il suffira sans doute de dire que l'initiative revient en partie aux Inrocks et que donc la diversité s'arrêtera à la pop. C'est incroyable, quand même, un tel manque de discernement. Aujourd'hui, la musique la plus vivace de l'indépendance réelle (i.e en dehors des satellites de majors) se passe dans le jazz et la musique improvisée. Qui pourrait penser aujourd'hui lancer une aventure comme Carton (dont nous parlerons très vite) ? Ou pourra-t-on trouver ces albums autrement que sur le Net pour les acheter ou à la médiathèque pour les écouter ?
Forcez pas trop sur le jus d'orange acide, ça flingue l'estomac.

06_Margot