Lorsque l’annonce fut faite il y a quelques mois d’une collaboration entre le contrebassiste Stéphane Kerecki et le pianiste anglais John Taylor, comparse historique de Kenny Wheeler, l’envie d’entendre ce qu’allait donner cette conversation entre ces deux élégants musiciens fut forte ; elle n’est absolument pas déçue.
Parmi les disques de contrebassistes –et ils sont pléthores- dont il est question par ici, Kerecki fait partie des plus en vue, notamment grâce au fantastique Houria sorti il y a deux ans chez Zig-Zag Territoires déjà. Le trio de Kerecki, devenu quartet avec le concours de Tony Malaby –on a vu renfort moins crucial !- est un vrai bonheur de finesse et d’intelligence, mené avec cette forme de force paisible qui caractérise le jeu très fluide et boisé de son leader. Quant à John Taylor, ses choix artistiques depuis 40 ans ont toujours forcé le respect, et son jeu, plein de lyrisme et d’autorité, soufflant des images aux oreilles de ses compagnons est reconnaissable entre tous.
Le fruit de ce duo est à l’image de la pochette de Patience, une plage rassérénée ou le soleil se cache, dardant de ses rayons une ionisation invisble. Un enfant court sur le sable humide face à l’étendue bleue. Est-ce « Gary » qui est un pur moment de temps suspendu où les pizzicati impeccables de Kerecki sur le piano lascif et nébuleux de Taylor ?
Dans ce Patience, difficile de le savoir tant les identités des deux solistes semblent tendre vers ce point d’équilibre entre harmonie et espace, entrelacs de leurs instruments sans heurts ni fracas. Comme une invitation mutuelle à aller visiter des paysages simples et épurés, cette musique offre un horizon dégagé et très lumineux. Dans cet échange, impossible de dire qui est en avant ou en retrait : Chacun chemine ensemble en bonne intelligence, sans politesse excessive où plats passés, mais dans une imbrication conversationnelle de bon aloi. La contrebasse de Kerecki est très proche des micros, et l’on perçoit son souffle dans les longs soli, ce qui donne une dimension supplémentaire à sa musique. C’est peut être cela le contraste entre les deux musiciens, entre ce côté organique du contrebassiste et l’univers pointilliste, voire impressionniste du pianiste. Il faut entendre « Manarola » pour appréhender l’énergie douce qui se dégage de ce duo évident et le continuel inversement de pôle entre la basse mélodique de Kerecki et la rythmique sans faille de Taylor. L’élégance sans apprêt qui se dégage de Patience trouve son sommet dans le « Jade Visions » éternel composé par Scott LaFaro et auquel le duo consacre un hommage chaleureux.
Patience porte bien son nom ; sa musique respire cette patine du temps passé à lisser l’instant sans urgence, en prenant le temps de poser une musique contemplative qui n’interdit pas l’énergie. « Gary », que nous avons déjà évoqué, est au pivot de l’album, dans une forme de suite avec le morceau « Interlude », en improvisation libre et le profond morceau « La Source » où Taylor va rechercher des sons dans les cordes de son piano. Il y a dans cette mini-trilogie comme un condensé de l’album, comme une volupté de la simplicité.
Un très grand album.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

56_Garance