Décidément, 2010-2011 seront vraiment les grandes années Léandre. La contrebassiste fête ses 60 ans, et pour célébrer cela, plusieurs albums émaillent l'année, ce que nous avons copieusement eu l'occasion de noter ici, avec notamment un duo fantastique avec India Cooke, ou encore son trio avec notamment Nicolle Mitchell.
Profusion d'album, et pourtant pas de redites ou de temps faible ; la musique de l'instant, qui s'envole de la contrebasse de Joëlle et des instruments  de ses comparses semble toujours aussi belle et nouvelle, pleine de surprises et de terres inconnues. Parmi les nouveautés de la période, il est un double album particulièrement attendu, avec ce tentet et le trio qui l'unit au pianiste John Tilbury et au vibraphoniste et percussionniste Kevin Norton, enregistré en 2009 en Autriche.
De conception et d'atmosphère tout à fait différente, les deux parties ont pourtant été enregistrées à deux jours d'intervalles. Autant le dire, ils abordent la musique de Léandre par deux biais éloignés, à défaut d'être opposés. Le Tentet est plus écrit et personnel (il est d'ailleurs dédié à ses parents...), et se découpe en plusieurs petites pièces qui forment une continuité très cohérente. Le second en trio sonde des atmosphères plus intangibles, ascétiques parfois qui cherche un dépouillement sans brader les émotions.
La pièce "Can You Hear Me ?" joué par le tentet est une composition de Joëlle Léandre qui dit beaucoup sur sa musique. Cette création autrichienne avec neufs improvisateurs plus sa contrebasse permet d'appréhender bien des influences et bien des échanges qui ont été ceux de Léandre. Déjà parce qu'il n'est pas si commun de la voir écrire pour une grande formation, mais surtout parce qu'elle tangente à la fois le Free et la musique contemporaine (on pense à Cage, bien sur, mais aussi à Varèse parfois...), s'offrant même quelques détours électriques dans le premier tiers de la pièce -et tant d'autres clins d’œil !-.
Le Tentet est composé de trois entités assez clairement distinctes. On trouve quatre cordes d'un côté avec notamment Melissa Coleman-Zielasko au violoncelle qui offre une magnifique réplique à Léandre. De l'autre, on découvre quatre soufflants avec une mention spéciale à Susanna Gartmayer dont le son à l'alto et à la clarinette basse est magnifique. Au centre, la relation entre le vibraphoniste Kevin Norton et le guitariste de Polwechsel Bukhard Stangl est la colonne vertébrale de cette construction. Can You Hear Me est un équilibre constant entre ces entités qui tentent parfois l'unisson. En témoigne ce passage profond au centre de la pièce qui évoque une orageuse musique de chambre, mais aussi certaines ruptures qui au lieu de dissoudre l'unité rend l'ensemble bien plus homogène. Débuté dans un babil des musiciens, la pièce se termine dans ces verbes heurtés qui sont aussi l'identité de Joëlle Léandre.
Can You Hear Me ? Nous demande-t-elle. Plus que jamais, repondons lui OUI ! Et bien content, encore !
Le travail des timbres du trio qui fait suite au Tentet est lui aussi tout à fait impressionnant. L'archer de Léandre va chercher des stridulations qui s'unissent aux discours du piano et du vibraphone, dans un trio ou elle tient la place centrale. Le piano de Tilbury est économe d'effet mais va chercher des émotions jusque dans la rigueur de ses notes. Tout joue à s’entremêler ; les touches frappées du piano et les pizzicati profonds à la contrebasse ou l'impression d'écho entre vibraphone et piano. Ce trio très contemplatif montre une autre facette, plus rare, de la contrebassiste. Les moments de quasi-silence, à peine heurté par le frottement d'un archet ou un léger tintement de Tilbury, sont des moments suspendus à un temps devenu aussi léger que l'air.
Ce double album est absolument indispensable.

 

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