Parmi les grands solistes européens qui sont célébrés ici malgré une renommée relative dans l'hexagone, le clarinettiste Théo Jörgensmann est certainement l'un de ceux que l'on évoque depuis le plus longtemps, notamment grâce aux sorties Hat-Hut régulières de celui qui a fait des clarinettes sont seul instrument de prédilection, et ce depuis plus de 40 ans.
To Ornette, Hybrid Identity est l'un, à mon sens, des albums les plus marquants de la décennie 2000 ; à l'occasion des soldes de mon dealer disquaire favori, j'ai fait l'acquisition, d'un disque de l'allemand, toujours signé chez le célèbre label à tranche orange qui fait une superbe décoration d'intérieure dans la litanie de mon couloir.
Alchemia est un disque en trio qui évoque une Alchimie, mais c'est déjà la première fausse piste : enregistré live dans le club Alchemia à Cracovie, il signe surtout en terre polonaise l'alliance avec les frères jumeaux Oleś, doublette rythmique de rêve qui est certainement l'une des plus solide d'Europe, et que l'on a pu voir avec Chris Speed ou avec Cappozzo. Ce disque très profond offre une palette assez large que ce qu'un trio de Free-Jazz peut offrir, de la finesse qui confine presque au silence aux couleurs chambristes à l'explosion rageuse où Jörgensmann sait démontrer d'une incomparable vélocité.
Dans cet album, Jörgensmann, peut être plus qu' son habitude, visite les glorieux ancêtres avec sa solide culture classique. Ainsi, il intitule un morceau Giuffree où l'on retrouve les inflexions de celui à qui le morceau est dédié. Chose étrange, le choix de l'instrument, plutôt rare, de Jörgensmann qui joue les cinq pièces de l'album au cor de basset (basset clarinet en anglais). Cette clarinette plus ou moins disparue, entre la clarinette soprano et la clarinette basse était chère à Mozart... On pourrait y voir un snobisme, où une volonté de singularité ; mais la souplesse du jeu, sa capacité à embrasser plus facilement le grave chaleureux que l'ébène rend plus suave encore se comprend facilement, d'autant que la contrebasse de Marcin Oleś est dure et sèche.
Peut être faudra-t-il se poser la question de l'avantage que donne la gémellité pour tenir une doublette contrebasse/batterie, mais celle-ci est incroyable de complémentarité. Dans un morceau comme Direction, qui ouvre l'album, la basse est autoritaire est franche, pendant que Bartlomiej Oleś joue un rôle plus mélodique de percussionniste discret attaché à ses cymbales. A l'inverse, dans le libérateur Menace, au centre de l'album démontre d'un batteur virulent quand son frère se fait plus musical.
Menace est vraiment la pièce la plus intéressante de l'album. Elle commence très classiquement, avec une walking bass qui va peu à peu se déliter pour laisser place à une rage tellurique sous les hauts cris de la clarinette. Un disque indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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