Sur la pochette de cette nouvelle sortie du label dématérialisé Sans Bruit dirigé par l'ami Stéphane Berland, une vue de Paris énigmatique se borde de brouillard et d'un halo verdâtre qui masque l'heure du jour ; interlope c'est sur... Fin de nuit ou début matinée, on laissera chacun mettre le curseur de son réveil. Une indéniable heure d'errance, quand on se demande de quoi sera fait la suite. Dès les premières notes de piano de Bruno Angelini, dans ce très beau "Prélude", on a ce cortège duveteux et poétique d'une nuit solitaire à regarder les toits.
Et maintenant ? So, Now ?... Le titre est énigmatique comme un disque du trio de Jean Philippe Viret. Aussi luxueux et coloré, en grande partie sans doute au fait que sur cet enregistrement sans leader designé, on retrouve le batteur de Viret, le très poétique Fabrice Moreau.
On ne dira jamais assez de bien de ce batteur, qui apporte son univers très musical, plein d'inventivité et de lyrisme... On retrouve d'ailleurs sur cet album enregistré en 2009 le morceau "Vert" de Moreau présent sur le dernier album de Viret enregistré plus tard et il est assez intéressant d'en comparer les versions, plus compact ici, plus étrange là bas... Comme pour montrer qu'avec un orchestre limité à sa plus simple expression et avec la même matière, le résultat peut être différent. Vert foncé, Vert clair... Ici le vert est celui des lumières complexes qui déterminent la pénombre... Pour clore le triangle, ajoutons le bassiste à la rondeur discrète Mauro Gargano, fidèle comme Angelini du quintet de Christophe Marguet. Y trouve t'on de la Résistance Poétique ? Le ton y est moins pugnace et plus tendre, comme le très beau et très subtil "Caroline" d'Angelini.
A travers leur compositions et les standards qu'ils reprennent, la question posée dans le titre s'impose surtout à leur propre musique. La formule piano/basse/batterie peut sembler éculée et facile. Que prouver de plus, lorsqu'on est comme eux des musiciens accomplis en enregistrant une fois de plus le "The Two Lonely People" de Bill Evans ? La réponse se trouve au mitan des micros, dans les relations entre les instruments et leur gestion de l'espace. Dans la place laissée au silence et dans la musicalité incroyable de Moreau. Dans le jeu très léger d'Angelini qui semble se poser à peine sur les touches... Elle se poursuit dans l'ouverture très profonde de "Before 1903" qui glisse sur les cordes de Gargano.
L'ensemble de l'album semble parfois ne faire qu'une pièce aux atours chambriste où batterie et contrebasse jouent un jeu de masque quand le piano s'échappe, comme c'est le cas notamment sur "Twelve Tone Tune", encore un morceau d'Evans. Mais "Ida Lupino" de Carla Bley révèle plutôt une connivence Piano/Batterie qui laisse beaucoup de place à la contrebasse... Il n'y a pas de forme définie, juste une mélodie qui travaille le silence avec une matière faite de nuit et de poésie. Il n'y a pas de redite, juste une heure noctune qui remémore le passé ("Round Midnight") pour mieux le réécrire.
Et maintenant ? On écoute.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

24-Craux-Errance