Le ciel est plombé et les toits sont mornes, la pluie a fait son office et les trottoirs ruissellent. Dans le murmure permanent, rassurant, habitant l'oreille comme un parasite ami et peu dérangeant, les mouettes se mélangent aux cloches et les échappements des bus au bris des bouteilles dans le conteneur déglingué qui guette au coin de l'école et accueille de temps à autres des pétards de toutes natures.
A 5h, quand la nuit est encore pleine, on entend les premiers freins des autobus qui déversent les besogneux et ramènent les soiffards, à l'heure incongrue où tout se mélange.
La ville quoi. Le bordel.
Ça fait un peu râler parfois, mais quand on râle on n'est pas déjà mort. On râle pour la forme, pour le sport, parce qu'on les aime bien, au fond, les pétrolettes qui font grésiller du RnB au fond du bus (même si l'usage d'armes contondantes est malheureusement prohibé !)
Il paraîtra incongru à quiconque ne le supporterai pas de dire que ces bruits me manqueraient. Que si je n'aime pas les bateaux, ce n'est pas pour leurs pétarades mais pour tout ce qu'il y a autour et pour ce sentiment de toute puissance de l'énergie fossile ; si je n'aime pas la fête de la musique, c'est plus par désamour de petit commerce. Une ville ça fête et ça chante, ça hurle et ça se bourre la gueule. Une ville ça respire et ça joue, où sinon ça devient ce cauchemar urbain de la ville proprette ripolinée de pastel avec ses faux magasin guillerets. Une de ses villes calibrées pour nostalgiques des fabliaux de la ville parfaite où l'air est pur, la boulangère souriante en remplissant ses petites ardoises et où la fête de quartier se termine à 21h30 quand chacun a fini ses tartines chèvre/noix.
Une ville, ce n'est pas un couvre-feu tacite à 21h30 afin de ne pas abimer les pavés blanc-cassé de la place qui donneraient des airs de morgue à la plus longue des rues de la soif. Une ville ce n'est pas une agora où l'on causerait de murs taupes et de crèches parentales dans des bars à vins tamisés qui passeraient de la chanson française qui ne s'appelle que par son prénom.
Si jamais la ville devenait comme ça, alors autant renoncer. Autant prendre une bagnole et courir au chant du coq et au braiment de l'âne. Aux moissons des tracteurs au milieu de la nuit, aux claquements des fusils aux feuilles tombantes et au pétarades des mobylettes.
On pourra vivre dans tous les mondes égocentriques qu'ils soient, on pourra se mettre tous les casques du monde, toutes les lois du monde, tous les code de santé publique du monde on continuera à vivre dans un monde habité. Si l'on a la chance d'en avoir les moyens, autant adapter son habitat aux besoins que l'on en a.
L'attrait d'une ville, c'est sa capacité à investir les lieux, à laisser l'expression artistique habiter ses lieux et son histoire. Galeries d'art dans les quartiers muséaux, mais aussi expression dans des lieux d'histoire à l'acoustique parfaite, comme l'a fait Suivez les Pointillés à Rouen dans l'abbatiale Saint Ouen. Rouen regorge de ces lieux. Messiaen à la Cathédrale. Le Jazz à Sainte Croix des Pelletiers...
Ah, la salle Ste Croix des Pelletiers... Quand on entre en ses murs, il y a toute une histoire qui palpite. Dans cette chapelle désacralisée, d'autres âmes ont pris la place. Les esprits frappeurs de Steve Lacy ou Anthony Braxton, le Michel Portal Unit, David Chevallier, Michel Massot, Dédé Minvielle, Magic Malik... Tous ont profité de cette belle acoustique de rêve et de ce lieu magique trop souvent inexploité. Sainte Croix et ses meetings politiques, Laguillier dans le coeur de la chapelle... Les 10 ans de la radio HDR avec des rappeurs du quartier qui résonnent sur les pierres médiévales... Voilà un poumon, voilà ce qui fait que cette ville est encore un peu vivante.
Alors il faudrait renoncer ?
Non.
Pas de villes sans Culture, pas de Culture sans musique, pas de musiques sans vie nocturne.
L'équation est pourtant bien simple...

19-Massot-Papanosh