La musique est parfois une constellation de cadavre dans lequel on pioche les feu-follets les plus vif-argent, une sorte de mythologie du musicien parti trop vite, de l’ange déchu qui s’est grillé les ailes, du génie terrassé...
En allant plus loin, on dira que la vénération des morts, c’est l’histoire de la musique populaire depuis les Années Folles : Bix Beiderbecke, 28 ans, et sa pneumonie en 1931. Eric Dolphy, 36 ans et son diabète en 1964. Hendrix, 27 ans et son étouffement en 1970. Joplin, 27 ans et son OD. Tant d’autres qu’on rajoutera au gré de ses goûts… Parmi ceux là, quelques intrus dont des rimailleurs pénibles et son ami bousilleur d’orgue Hammond qui fait pleurer les midinettes au Père-Lachaise… Rien de grave ; l’habitude voudrait bien sur qu’on révère le musicien pour sa musique et pour son talent. Mais on ne peut pas grand-chose contre le charisme capillaire !
Tout ceux-là auront délivré un message musical, témoigné d’une époque, favorisé l’hybridation des styles musicaux, dansé sur les flammes… Et surtout, ils auront eu la décence de décéder avant de devenir des starlettes aigries et bouffies de prétention qui alignent les reniements comme les clous qui ne sont pas plantés dans le cercueil. On avancera même que c’est de là que leur vient ce statut.
Bien sur pour certains d’entre eux, l’industrie musicale fait un peu durer la vénération, rallonge la sauce, organise les reprises, sort des compiles de compiles, repackage, gratte les fonds de tiroir pour sortir l’enregistrement deux-pistes d’une ritournelle de salle-de-bain de motel, mais l’œuvre vivante est toujours là, et c'est elle qui compte…
Le commerce du chanteur mort, c’est comme les chrysanthèmes en novembre : la douleur du souvenir irradie surtout le portefeuille. Le business de la mort, ça se fait mais ça ne se dit pas, parait-il. Mais comme c’est ce qui rapporte le plus, autant sortir les superlatifs déconnectés, les cris de douleurs feints, les resucées de malheur éploré. On l’avait déjà vu l’année passée avec le plus grand danseur de danse de jeune de l’époque.
Depuis ce week-end et le décès somme toute programmé avec un zèle tout particulier par une conduite addictive assumée et même incrit dans le plan marketing, le monde entier semble communier dans la tristesse. Les réseaux sociaux sont gavés d’inconsolables d’Amy Winehouse, chanteuse à la voix rauque ayant découvert dans son second et dernier album la Northern Soul anglaise après avoir dans son premier album plutôt tangenté les dandinements électro. La preuve d’une continuité conceptuelle évidente et d’un producteur malin qui a trouvé les bons musiciens de studio au bon moment pour promouvoir le bon paquet de lessive.
Une pauvre fille de 27 ans usée jusqu’au trognon même plus capable de finir, voire de faire un concert, même couvert par des choristes pétris de talent. Ange déchu, sans doute. Musicienne, elle n’aura pas eu le temps de le prouver. Ce n'est pas pour cela que la tragédie en est moins triste ; juste que l'histoire personnelle de cette jeune est bien plus sujette à douleur que le produit marketing usé jusqu'à la corde qui libérera les picaillons.
A force de ne plus rien proposer d’innovant et de créatif, le mainstream en vient à piller de plus en plus vite ses oisillons tombés du nid et à tout niveler sans oreille pour plus de profit. Ainsi, tout de suite, les endeuillés ont rangé la pauvre Winehouse dans la sinistre mythologie du Club des 27. Certains ont même perdu la raison au point de prétendre que dans 200 ans on se souviendra d'elle... Alors que les solderies auront peut être du mal à s'en souvenir dans 10 ans.
On a bien sur le droit inaliènable d’avoir le système auditif d’une huitre, mais comparer la musique d’Hendrix à celle de Winehouse du fait d’une proximité d’âge et de substance, c’est tout de même tellement stupide que ça mériterait d’inventer des tortures, comme écouter un disque de David Guetta en entier, par exemple…
A ce rythme, on peut même se dire que Toni Braxton et Anthony Braxton, c’est à peu près la même chose ! Certains me demanderont des arguments : demandez les à Prince, à Miles Davis et à tous ceux qu’Hendrix a libéré ! Et si Hendrix ne jouait pas ses albums sur scène, c’est simplement que les 25 couches de re-recording, d’effets ou d’overdubs ne le permettaient pas… Ce qui ne l’a pas empêché de créer sur scène une autre musique, plus crue, plus dure, plus enflammée !
C’est l’industrie du disque dans son ensemble qui a tout nivellé par le bas. C'est l'industrie du disque qui a substitué l'émotion à l'artistique. C'est l'industrie du disque qui a créé ce genre de figures terrifiantes et les ont usées jusqu'au trognon. C'est l'industrie du disque qui ramasse la mise.
C'est l'industrie du disque qui danse dans les cimetières.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir... On y verra même un symbole, tiens

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