La sérendipité, c'est l'action de trouver ce qu'on ne cherchait pas, ce que l'on fait souvent lors d'un long surf sur Internet, quand en cherchant une information sur les formations passées d'un jeune contrebassiste on en vient à lire un article sur la sixième thèse de Feuerbach de Marx, sur la division cellulaire de la tomate coeur-de-boeuf et surtout bien sur sur un chaton qui fait du skateboard...
Bref le signe d'une insatiable curiosité, ce qui devrait être le point commun à tous les musiciens de ce bas-monde. Il y a d'ailleurs une rubrique ici qui s'appelle ainsi depuis toujours...
Hélas, il n'y a pas loin à aller pour constater que la règle ne s'applique guère.
Olivier Benoît est un guitariste riche et passionnant, qui anime le collectif Circum que nous aimons particulièrement ici, et notamment Circum Grand Orchestra où son jeu et sa maîtrise sont éclatant. Benoit joue par ailleurs avec de grands improvisateurs, et l'on a pu le voir récemment avec Zingaro et Léandre.
Serendipity, son album solo, est posé sur mon bureau depuis des semaines. J'y viens, j'en repars, j'y reviens comme l'insecte nocturne qui tourne autour de l'ampoule nue, crue et blanche qui orne la pochette. Il serait présomptueux de dire que la musique de cet album est facile, car elle ne l'est pas ; la guitare est transfigurée, mutée, percluse d'électricité et parfois hurle de larsen dans le morceau 1, à la frange de la souffrance.
L'expérience de Benoit est totale. Elle passe du silence le plus noir où grattent seulement quelques instertices électriques à des éclairs soudains en ondulations violentes. On pense immédiatement à ces tableaux contemporains de Pollock ou d'autres où les couleurs nues n'existent que par leur densité et l'épaisseur de leur trait. Toutes mesures gardées car la démarche diffère, on pourra comparer Serendipity à ce que Berio fit dans ses Sequenzas, et notamment la Sequenzas VIII (violon) : pousser l'instrument dans ses retranchements techniques et en puiser une âme nouvelle. Ma camarade Raphaëlle dans son magnifique article pour Citizen Jazz cite d'autres exemples tout à fait pertinents.
Comme l'ampoule, la lumière ne semble seulement crue qu'à l'oeil inexercé. Lorsqu'on se plonge au plus profond du son, laissant derrière soi tous les pré-requis et tous les concepts perdus de joliesse, on y découvre des profondeurs et des abysses, des urgences soudaines dans cette électricité monochrome, des nuances soudaines... En bref, de la beauté caché dans ce désordre industriel fait de rusticité énigmatique. Il convient juste de se laisser porter par un flot qui ne paraîtra hostile qu'à l'écoute distraite.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

27--Cité-Administrative