Parmi les innombrables duos que Joëlle Léandre a pu initier durant sa carrière, il en est certains qui sont assez intimes et résonnent comme une petite musique d'amitiés et de compréhension mutuelle, d'autant plus lorsqu'ils sont rares.
Avec Barre Phillips, il n'y a pas seulement qu'un long compagnonnage dont témoigne le premier disque de Léandre, où il est déjà présent. Il y a aussi un bonheur mutuel à transgresser ces codes qu'ils maîtrisent parfaitement pour les faire progresser... Et puis il y a aussi ce plaisir manifeste, cette énergie, cet humour et cette capacité à passer du glissement au crissement et de la frappe sèche à la basse ample.
Il y a surtout cette union des contrebasses. Celui qui fut le contrebassiste de Jimmy Giuffre ou d'Ornette Coleman est également un frère d'arme de ce gros instrument. Cet instrument magique à qui pousse des semelles de vent lorsque ces maîtres savent extraire un chant de chaque once de son bois et de ses fibres de métal. Ajouter les cascades irrésolues de Joëlle aux allures de chêne balayé par les vents de Barre Phillips pour se laisser submerger d'émotion, et c'est la certitude d'un disque où règne l'adjectif laudateur. Et puis c'est tellement rare que les deux musiciens se rencontrent et décident d'enregistrer la chose ! En 2007, c'est dans l'émission d'Anne Montaron sur France Musique A l'improviste, que les deux musiciens ont mêlé leurs archets et leurs chants intérieurs pour trois quart d'heure de liberté.
Sorti sur le label Israelien Kadima Collective, l'enregistrement dans le studio de Radio France garde la chaleur du son radio et des micros au plus près des intruments. Dans le contexte extrêmement organique du jeu des deux contrebassistes, cela renforce plus encore l'émotion. Dans les premières notes, on perçoit jusqu'au frolement des doigts sur les fibres des cordes et les souffles en tensions qui font comme des roulements lointains de balais sur une caisse claire, comme une magie supplémentaire.
Jamais les deux contrebasses ne se défient. Il y a des heurts qui font frémir la masse de silence et des attaques prestes, mais elles tirent toujours dans le même sens, comme dans le morceau "Atta, Atta !". Comme dans le duo avec India Cooke, les deux musiciens devisent avec véhémence et exubérance, mais avec une unité qui fait toute la poésie de cette musique.
De même, "Scrieve" permet aux deux archets de chercher un unisson lointain qui se perdrait dans l'ascétisme d'un claquement de corde. Ce morceau alterne des moments où le silence semble s'emparer de l'espace avant de se laisser chasser par un jaillissement caverneux et constitue le moment fort de cet album.
A l'improviste se termine avec la voix pleine d'enthousiasme de Joëlle Léandre qui improvise un flot heurté de bouts-rimés autour de la radio. Cet humour, mêlé à la virtuosité sans fards des deux contrebassistes fait de ce disque un indispensable pour ceux qui aiment ou veulent découvrir la grande dame qui fête aujourd'hui ses soixante ans.
Alors sur Citizen Jazz comme ici, bon anniversaire Joëlle !

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