J'avais exprimé, à titre uniquement personnel -c'est tout l'intérêt des blogs-, ma méfiance, voire ma défiance quant à la révolution de jazzmin et la manière dont celle-ci était menée. Il s'agissait du billet "C'est pas dans les salons", reprise d'un slogan syndicaliste rebattu, cela me semblait souligner une incohérence dans l'initiative de ces indignés de la musique improvisée. Comme des "indignés" tout court d'ailleurs : avec beaucoup de coeur et de motivation, mais sans direction ni hiérarchisation des problématiques. Autant dire politiquement voué à l'échec.
C'était fin juillet, et les médias s'emparaient de cette histoire de jazz français prétendument voué à la mort clinique, entre deux andouillettes de Moody's et un sandwich grec pris en saucisse par le FMI. On a même vu des magazines spécialisés sortir le gros mouchoir à carreau pour pleurer ce pauvre jeune jazz hexagonal pas assez mis en avant pour des logiques commerciales... Le tout en titrant pour la 18ème fois en douze mois (ou presque) sur Miles Davis.
Le cynisme involontaire se pare parfois de beaux atours.
Devant ce battage soudain, notre ministre préféré, alerté et toujours prompt à agiter les bras, s'engageait alors à recevoir les jazzmin. Victoire ? Si l'on analyse à l'aune des combats syndicaux et sociétaux de ces dix dernières années, le scénario était alors écrit... Nous le verrons plus tard.

La juste récrimination des "Jazzmin" me semble, je l'ai déjà dit, pâtir quand même de quelques problèmes de fond :

  • D'abord, le constat de la déréliction des politiques publiques nationales en matière de culture ne me semblent pas s'attacher au seul jazz, mais bien à toutes musiques "de marge", ou exigeante. Le nouvel album de Nosfell vient de sortir et ne bénéficiera que de très peu de soutien. Ce n'est pour autant pas du jazz. Le prochain album de Manoukian -produit par un major et vendu comme du "jazz", ou plutôt "une plongée totale dans la zénitude" nous apprend la quatrième de couv' d'un magazine spécialisé...- sera en tête de gondole. Il convient donc de se poser la question en termes plus globaux plutôt que de réagir en boutiquiers. Le vrai problème aujourd'hui ce n'est pas l'afflux de jeunes pousses (hélas, le texte est ambigu sur ce point...), mais bien de leur rémunération sur le long terme. Le seul levier est de faire plier le gouvernement et les "partenaires sociaux" sur la question du calcul de l'intermittence. C'est dommage de ne pas le voir comme revendication première, indissociable, et non négociable.
  • Réclamer le retour des majors dans la mêlée de nos musiques, c'est s'assurer le baiser de la méduse. Les majors sont le Vieux Monde. A force de revirement et de diversifications économiques mortifères elles sont entrain de mourir de s'être tiré une balle dans le pied. Le temps est à l'auto-organisation avec le modèle de la bière d'abbaye et de la longue traîne. Le temps est aux réseaux et au financement institutionnel. On ne réclame pas à un gouvernement d'agir pour le retour des licencieurs et des directions artistiques qui ne pensent qu'en terme de profit, plus qu'en terme esthétique. En règle générale, quand on est un crocodile, on ne va pas demander au maroquinier d'organiser des états-généraux sur le marigot (je l'ai déjà faite, mais je l'aime bien).
  • Cela amène au dernier point. Nous sommes à sept mois des Présidentielles. Il n'y a rien à attendre de ce gouvernement. Encore moins à cette échéance, surtout pour des revendications mineures (une mobilisation de tous les acteurs de la Culture eut plus de poids et aurait sans doute obligé les candidats à se positionner !) aux regards des enjeux. Il était évident que cette saine colère allait servir de petit marchepied magnanime à un ministre en tous points dépassé et qui galvanise son discours sur Hadopi comme seule et unique réponse à la crise culturelle majeure de ce pays. L'état doit être un mécène institutionnel, mais certainement pas un médiateur, ni une tutelle de nos réflexions.

C'est au détour d'un communiqué lapidaire du ministère annonçant la création d'un "groupe de travail" avec un "rapport d'étape" à rendre avant la fin de l'année -quatre mois avant les élections, donc- que se termine l'histoire. Débute ?
Non se termine.
Il faut avoir éprouvé l'inertie des ministères et la poussière sous le tapis que représentent tous les comités Théodule de cette République. En France, quand un sujet emmerde, on créé un groupe de travail ; c'est vrai depuis De Gaulle et sans doute même avant. Ils le savent, les salariés des boîtes X ou Y, de comités de reclassement en groupes de reprises : Tout ce qui gagne du temps éteint l'éclairage médiatique. Non seulement il ne ressortira certainement rien de ce groupe de travail, mais personne ne le saura. Et les pouvoirs publics auront beau jeu de rétorquer de la création de ce groupe de travail.
Ça s'appelle un piège.
Derrière, le problème restera le même. La Culture sera toujours dans le caniveau. Le chèque du bouclier fiscal à madame Bettencourt représentera toujours 600 ans d'une compagnie subventionnée. L'intermittence sera toujours le problème crucial du financement de nos musiques et de la survie des artistes. Les collectivités territoriales continueront à suppléer les manquements de l'Etat.
Et si l'on s'organisait pour de bon sans demander l'autorisation au ministre et en reliant toutes les revendications ? Il est temps.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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