Nous avons déjà évoqué le tromboniste Samuel Blaser il y a quelques semaines sur ce blog, à l'occasion d'un album qui figure déjà dans la short-list des albums de l'année. Consort in Motion, tiré d'une réflexion sur la musique Renaissance avait déjà consacré le suisse comme l'un des jeunes jazzman européen qui comptent. La carte de visite est sans pareille : le sceau du Vienna Art Orchestra est aposé, comme celui de bon nombre de grands noms de la musique improvisée mondiale, de Pierre Favre à Russ Lossing en passant par Drew Gress ! Consort in Motion est de surcroit l'un des derniers témoignages enregistrés du talent du batteur Paul Motian qui nous a quitté en début de semaine...
Blaser a beau être aussi suisse que le label, Hat-Hut est un cercle assez fermé qui n'accorde que très rarement sa collection Hatology à de jeunes trentenaires. La place faite au tromboniste n'est pas usurpée. Elle est le corrolaire logique d'un début de carrière tonitruant.
Musicien et compositeur saisissant, le tromboniste bénéficie d'un écrin rare auprès du célébre label à tranche orange pour y développer ses idées. Après un album en quartet chez Clean Feed avec Thomas Morgan à la basse et Tyshawn Sorey à la batterie ("Pieces of Old Sky"), c'est avec une nouvelle formation absolument remarquable que Blaser enregistre Boundless sous forme d'une suite gourmande enregistrée Live à Lausanne. Il y a beaucoup d'influences dans sa musique. La plus évidente, trombone oblige, fait évidemment référence à Mangelsdorff, mais ce n'est qu'une parmi d'autres. On sait sa capacité à visiter les musiques écrites européennes et la musique ancienne, qui sont par petites touches instillées dans cette suite aux élans où l'improvisation a une très large part. Mais Blaser sait aussi chercher dans le patrimoine rock et même funk une inspiration et surtout une sécheresse et une soudaineté qui donne à sa musique un ton très chaud.
Comme une évidence, aux côtés d'un Blaser plus que jamais virtuose, multipliant les effets de son trombone sans jamais être bavard (on notera notamment les effets de scratching, toujours pertinents), on retrouve Marc Ducret. Après son travail sur Tower, il est bon d'entendre le guitariste dans un autre contexte, même si la musique de Blaser lui ressemble beaucoup. Ducret est impliqué, pugnace et acrimonieux pour une musique urgente et raffinée. Les deux solistes, qui travaillent avec verve les basses de leurs instruments, ont un langage commun diablement riche qui s'installe dans des dispositifs de tension permanents, sans opposition mais en constant frottement. "Boundless Suite, Part 3" en est l'exemple le plus abouti par son acidité et sa densité.
Si le dialogue Ducret/Blaser est central dans Boundless, la section rythmique se révèle incroyablement dense. Elle participe à cette montée en puissance collective que l'on observe dans la "Boundless Suite, Part 1". A la batterie, Gerald Cleaver est un de ces musiciens de Detroit qui a une carte de visite aussi large que sa frappe est musicale. On notera tout de même un Uncle June récemment sorti où Cleaver aligne un line-up de folie (Malaby, Mat Maneri, Taiborn, Gress, entre autre !). A ses côtés, celui qui doit être considéré comme la grande découverte de cet album, le contrebassiste suisse Bänz Oester que Blaser a rencontré auprès de Favre ou de Malcolm Braff. Globalement, la section rythmique de ce quartet est l'assise parfaite qui permet aux deux comparses de prendre le temps et l'espace nécessaire pour construire une musique d'une grande richesse et un foisonnement qui fait parfois songer au foisonnement de certaines expériences électriques des années 70 ("Part 1", mais également "Part 3"). La synergie est immédiate entre Oester, son jeu extrêmement véloce et dur, et les brisures de Ducret. Elle anime notamment "Boundless Suite, Part 4", le morceau le plus tendu et le plus teinté de rock. On pourra le constater dans une captation vidéo live de cette "Part 4" en Suisse, le jour même de son enregistrement en disque. Une denrée rare !
Boundless est un disque abouti, qui fait de Blaser l'un des grands improvisateurs du moment. Il y a fort à penser que l'on évoquera encore cet album dans les années à venir. Il est en tout cas devenu en quelques semaines ici un véritable indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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