S'il y a bien, parmi mon panthéon personnel UN musicien qui compte plus que les autres, il s'agit de Frank Zappa, qui tangente à peu près tout ce que j'écoute depuis plus de vingt ans. Je l'ai déjà raconté ici, Hot Rats a été le premier disque de Zappa à m'être passé entre les oreilles pour une cristallisation absolue. Quand Zappa est mort, j'avais 19 ans ; autant dire que je ne l'ai jamais vu sur scène. Quand je lis cet article de l'ami JJ Birgé ou entend des témoignages de potes à peine plus âgés qui me raconte Zappa sur une grande place de Rouen, je pleure... Bénéfice de l'âge, même si la période rock des années 81-84 me laisse froid -mais cependant bien plus chaleureux que la plupart des "génies de la pop" de la même époque...
Depuis sa mort, je n'ai pas acheté les sorties posthumes hormis Civilization Phase III et Läther (avec un contexte très particulier...), parce que les disques avait été supervisés par l'artiste. Le reste ne fut, jusqu'au début de la décennie, que des coups commerciaux. Depuis 2010 sont sortis trois disques intéressants qui témoignent d'un parcours ou du génie scénique du compositeur. Je me refusais à les acheter dans ce réflexe anti-collectionnite qui me prend parfois. Jusqu'à la sortie inattendue de ce live de 1971 au Carnegie Hall de New-York. Un enregistrement un peu spécial, en un luxueux mono qui ne dérange pas l'écoute, avec la première partie du groupe vocal The Persuasions, à l'époque produit par Zappa... Ce qui en dit long sur la capacité syncrétique du bonhomme.
1966-1979 est pour moi, dernière période mis à part, la plus riche de Zappa. Parmi celle-ci, l'année 1971 est certainement, sur scène, la plus réjouissante (le Carnegie Hall se trouve de facto à la suite de deux lives dans la discographie chronologique, Fillmore East en juin et Just Another Band From LA en août). Parce qu'elle se termine par l'incendie de Montreux (le fameux "Smoke on the Water") et l'agression de Londres qui laissa le guitariste invalide pendant neuf mois ?
Au regard de ce que Zappa a composé après ces catastrophes (Waka-Jawaka et The Grand Wazoo, pour citer les plus proches), on peut se demander si cette gestation n'était pas toute symbolique. Les Mothers de cette époque, ce septet qu'on retrouvera à l'identique sur Just Another Band From LA, est l'un des plus efficace et des plus foutraque. A commencer par la présence de Volman et Kaylan, les "Flo & Eddie" à l'humour grinçant et à la voix de fausset qui composait The Turtles avec le bassiste Jim Pons, de ce line-up aussi... Mais on notera également la présence des fidèles :  Don Preston aux claviers (le même que pour Escalator Over The Hill de Carla Bley), Ian Underwood aux claviers et à l'alto et Ainsley Dunbar à la batterie. Une partie de ceux qui enregistrèrent Chunga's Revenge, un album moins connu et pourtant décisif...
Lorsqu'on regarde le déroulement de cet album après cette première partie d'une vingtaine de minute, on ne découvre aucune surprise musicale : Des morceaux mythiques de Hot Rats ("Peaches in Regalia"), de Uncle Meat ("King Kong", dans une version de 30 minutes qui s'offre le temps de détricoter la masse orchestrale) ou de Chunga's Revenge ("Sharleena"). Ce qui est très intéressant dans ce live, et ce qui diffère des live pré-existant, c'est l'absence de collages atemporels ou d'overdubs. Il n'y a pas de director's cut. Carnegie Hall est présenté brut de décoffrage, sans coupure. C'est un vrai témoignage de la liberté et de la créativité du maître. C'est surtout un vrai plaisir
Pour la petite histoire, on notera qu'il y a dans ce live également trois pièces majeures de Zappa, hormis "King-Kong" : la création New-yorkaise de "Sofa", qu'on retrouvera quelques années plus tard sur "One Size Fits All", un "Call Any Vegetables" de folie... Mais surtout, sur la dernière face de ces quatre CD une version très étendue de "Billy The Mountain" qui reste à mon sens l'une des premières composition contemporaine de Zappa.
Certes, on pourra trouver ce Carnegie Hall très anecdotique et réservé aux fans. C'est dans un sens absolument vrai. Mais cela reste aussi un incroyable témoignage de l'énergie des Mothers et -fait non négligeable- de leur absolue modernité.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Place-d'Espagne