Il n'y a rien de mieux, à mon sens que la cohérence éditorial d'un label pour en juger la qualité, à fortiori lorsqu'il s'agit d'un label indépendant. J'ai déjà dit, et à plusieurs reprises, tout le bien que je pensai du label Carton, ici ou (voire ). Un label qui embarque des jeunes musiciens en liberté dans leurs univers et qui redonne, tant dans le contenu que dans le contenant, l'impression que la pop n'est pas morte -ou du moins pas entièrement soldée à Coldplay-, non plus qu'une fin en soi mérite d'être soutenu.
Carton a deux sous-divisions. La première, "Croix-Croix", n'a pour l'instant qu'une seule sortie, Irène, même si d'autres disques sont prévu dans le courant de l'année et "Bâton" qui soutient des projets Pop/Rock/Trucs fiévreux qui abrite des petites perles comme Linnake ou le solo de Jeanne Added dont nous parlions il y a peu. Et puis Gilles Poizat, qui signe ici son premier disque solo, qui est par ailleurs le premier LP -qu'on espère d'une très longue série-...
La pop psychédélique de Gilles Poizat est parfois étrange, mais elle est affirmée, dès la pochette et ses poissons visitant des bas-fonds psychotropes. "Micro-Vertige et l'expérience du flottement" est plein de références et d'images, de clins d'oeil Lynchiens qui vont plus loin que la reprise de "Twin Peaks Baby" sans pour autant alourdir le propos. Poizat est le trompettiste du groupe Mazalda qui est un joyeux salmigondis de rock et de musique traditionnelle d'à peu près tous les coins du monde sans destination fixe ni papiers définis. Ici, la trompette est parfois loin. On l'entend, légère, dans "Lentement" derrière une guitare acidulée qui cherche à évoquer une pop anglaise luxueuse mais un peu rapiécée.
La musique de Gilles Poizat, entre poésie lunaire et harmonie bancale semblera ne venir de nulle part à quiconque ne s'est pas usé les oreilles jusqu'à la corde sur les charmes canterburyens. Sans singer ni clairement rendre hommage, en traçant sa route de musicien, on croit entendre des influences à chaque coin de chansons, mélangés dans un bordel créateur. Gong sur "Proper Dance" qui ouvre l'album ou sur "Parasite". Wyatt sur le "Tenderest Friends", jusque dans le phrasé. Seul à la guitare, avec le concours du sorcier Gilles Olivesi (Rocking Chair, le bruit du [sign], Vincent Courtois Quartet, etc.) à la console, Poizat s'empare de l'esthétique de Wyatt ou de Greaves ; la même qui tangeante peu ou prou toute la jeune scène francophone qu'on aime par ici. Mais il le fait avec un aplomb et une constance qui étonne tant on se dit que Micro-Vertige est une sorte d'uchronie de ce que serait la pop "in opposition" si cette dernière ne s'était pas fait bouffer par les petits cochons depuis 30 ans déjà.
C'est peut-être "Moment de Force" qui par un hommage direct -ou alors incroyablement fortuit- donne la clé de cet album très personnel. Dans toute cette musique bancale, on voit se dessiner le profil de ce cher Albert Marcoeur. On ne saurait avoir meilleure référence.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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