Il y a parfois des découvertes qui vous tombe dessus comme un parpaing décélé sur une construction à bas coût destinée à la défiscalisation dans une banlieue sordide de Bar-le-Duc. Ou peu s'en faut. Je ne saurai comment dire j'ai entendu parler pour la première fois de Matana Roberts ; une discussion ou un surf sans but, peut être la lecture de son nom sur une pochette de Prefuse 73, un groupe de Hip-Hop guère classable que j'adore... Je l'avais en tout cas si bien caché dans un coin sombre que je l'avais totalement obéré... Jusqu'à ce que son nom apparaisse sur un classement de "disque de l'année" d'un camarade de confiance.
Matana Roberts est de Chicago et membre de l'AACM, comme Braxton, Nicole Mitchell ou Henry Threadgill, ce qui est ici un gage de grande qualité. Pour s'en convaincre et si l'on dispose de Spotify, il suffit d'aller écouter son Live in London en quartet. Emphase théâtrale, jeu leste et pugnace, Matana Roberts est une saxophoniste, principalement altiste, dont le propos s'incrit résolument dans un Free inspiré par Sun Ra et Ayler mais également Lacy (son premier album autoproduit s'appelait "Lines of Lacy"). On pourrait également évoquer Joëlle Léandre pour sa force et sa rectitude.
Roberts a le parcours assez classique des bâtisseurs de la Great Black Music, tout autant influencé par tout le continuum de la musique africaine-américaine que par la musique écrite classique et contemporaine qui fut son apprentissage de base. Elle fait surtout partie de ces musiciens qui se doivent de raconter une histoire pour se transcender. Pour Matana, ce sera l'histoire de Marie-Thérèse Métoyer, esclave affranchie, qui a vraiment vécu à cheval entre le XVIIIème et le XIXème siècle. Marie-Thérèse est un personnage de roman à elle seule qui a que l'on surnommait Coin-Coin. Une femme noire et libre dans l'Amérique entrain de se construire. Un surnom créole qui est un idiome universel qui peut évoquer le souffle du cuivre... Une de ces histoires lyriques qui permettent de laisser le Jazz s'infuser en elles, pour peu qu'un musicien s'en saisisse et la fasse vivre.
C'est l'Histoire de Matana Roberts et de Coin-Coin.
Coin-Coin est une pièce de Théâtre. Un prétexte, on s'en doute, à malaxer toute l'histoire de la musique Africaine-Américaine au travers de cette figure. La possibilité de diviser le propos en acte et en scène... Autant le dire, c'est tout ça à la fois et au delà de toute attente. Avec tellement plein d'émotion et de force qu'on a la certitude dès les premières secondes d'écouter un disque important.
Pour la première partie de l'histoire de Coin-Coin ("Chapter One : Gens de Couleur Libres", c'est son nom), Roberts enregistre à Montréal une pièce d'une heure en public avec un ensemble de 15 jeunes musiciens qui forment une pâte orchestrale dense et inventive. Dès les premières mesures de "Rise", dans une ouverture Aylerienne, le ton libre est donné. Matana cherche et se heurte, s'illumine d'un coup comme on pose une décor. La naissance de Coin-Coin, puisqu'il s'agit bien de cela, est un cri primal dans un monde hostile où tout reste à dompter. Entre les accords virulents du piano de David Ryshpan et les griffures du guitariste canadien Xarah Dion, l'orchestre pose un personnage qui viendra vraiment au monde à la fin de "Pov Titi" dans une reconstruction du chaos qui donne des allures balkaniques au violon de Josh Zubot.
L'Histoire de Coin-Coin n'est pas un prétexte. Matana Roberts vit l'Histoire ; elle incarne au chant comme au sax ce personnage complexe. Elle interroge le Bop comme le Ragtime ou le New-Orleans pour essayer de trouver en elle la perpétuation de cette Liberté. Au centre de l'album, c'est le morceau "Kersaia" qui se trouve au carrefour de ses influences et de sa propre Histoire. Il y a dans ce brass-band New-Orleans qui se délite jusqu'à l'abstraction la même démarche de Braxton lorsqu'il s'inspire de Stockhausen. Un syncrétisme particulier qui donne de la profondeur au propos. Il y a ce groove délesté de toute pesanteur sur "How Much Would You Cost" à peine porté par la contrebasse de Thierry Amar...
Mais c'est lorsqu'elle visite les musiques populaires que Matana Roberts touche au but : Le gospel décharné et déchirant de "Libation for Mr. Brown : Bid'em in..." est un pur moment de félicité. Il en est de même pour sa suite "Lulla/Bye" chanté sous la forme d'une berceuse qui pourrait tout aussi bien être un kaddish juif  ou une sevdah yougoslave.
Absoument Universel.
"Coin-Coin Chapter One : Gens de Couleur Libres" est disque boulversant qui chamboulera quiconque s'y penchera. Matana Roberts signe, avec ce premier acte de ce qui lui prendra sans doute des années, une fresque importante de l'Histoire de cette Amérique de violence et de déchirement. On reste abasourdi devant le résultat qui constitue d'ors et déjà un indispensable et un coup de coeur qui tourne au coup de foudre.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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