C'est avec plaisir que l'on retrouve la fine équipe du X'TET autour du compositeur et directeur d'orchestre Bruno Régnier après un disque illustrant la musique d'un film muet autour de Zorro et une Suite de Danses. Le tentet qui fêtera cette année ses quinze ans revient avec un projet passionnant autour des peintures de Louis Gagez, jeune peintre normand qui a fait de l'accident fortuit, comme de la masse de couleur et de relief ce que Regnier a fait de sa musique. Les deux créateurs ont en commun une abondance de couleurs travaillées en sculpteur, une improvisation maitrisée et guidée, une multitude de formes qui constitue un tout cohérent... Ces deux là étaient fait pour se rencontrer, au large d'Antifer ou ailleurs. Le titre de l'album, qui reprend le titre d'un tableau de Gagez à l'instar de l'ensemble des morceaux est d'ailleurs une belle illustration du propos en liberté, entre lumières et contraste, comme entre terre et mer. Entre-deux poétique dans lequel l'univers de Regnier, toujours très influencé par Ellington et Mingus, s'instille parfaitement.
Ce n'est pas rare, finalement, que les jazzmen s'inspirent de la peinture. Mais ici, la démarche volontaire est mutuelle, ce qui ajoute de l'intérêt. Dans le DVD très instructif qui est avec le disque, Bruno Regnier explique que Louis Gagez est un jour arrivé avec une quarantaine de toiles. Elles ont été la partition sur laquelle il a couché sa musique. La question principale était de savoir comment cet X'TET, qui a toujours su illustrer 24 images à la secondes, allait faire pour décrire avec précision le grain et la profondeur d'une image fixe, a fortiori très travaillée comme celles du peintre. La question est résolue dès "L'innocent" qui ouvre l'album. Regnier y travaille la masse orchestrale comme le peintre ses diverses couches ; la structuration de la clarinette basse d'Olivier Thémines dont la ligne de basse, reprise plus tard par la contrebasse, est un pivot érodé par chacun des solistes.
Un morceau comme "Eau sous la pluie" s'inspire d'une toile du même nom. C'est une sorte de monochrome aux diverses couches grattées et polies qui laisse apparaitre des formes indéfinies dans un brouillard d'écume. Dans une intro où les percussions de Pablo Pico semble représenter le travail de pollissage de Gagez, Regnier pose en quelques mesures une expression labyrinthique où les couches semblent se superposer et s'accoler, s'entrouvrir et s'illuminer. C'est le bugle très chaleureux et lumineux d'Alain Vankenhove (dont on avait beaucoup aimé le Beyond The Mountains) qui porte un morceau ou ses comparses construisent en arrière plan une base solide et tortueuse, faite de l'acrimonie de la guitare d'Alexis Therain et d'une rythmique très solide. Dans ce morceau comme dans tous les autres, on retrouve avec plaisir la contrebasse très musicale de Fred Chiffoleau (Jus de Bocse, Francis et ses Peintres...), parfait en chaque circonstances, et particulièrement dans le très beau Twins, où l'on peu constater sa complémentarité avec le percussionniste et le batteur Guillaume Dommartin.
Enregistré en public au Petit Faucheux de Tours, Le grand ensemble de Bruno Regnier garde sur la longueur sa cohérence et enchaîne les morceaux dans une sorte de continuum toujours recommencé et à chaque fois, comme la Manche à Antifer ; à chaque fois, le thème exposé va peu à peu muter, s'éroder, revenir à petites touches à ses origines paré de couleurs différentes teintées dans la masse... Un disque brillant.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir, puisque c'est à Etretat ;-)

02-Nuit-sur-Etretat