Fine fleur du jeune jazz français en liberté, le collectif Coax nous offre depuis plusieurs années une musique d'une grande intensité. De DDJ dont nous parlions l'autre jour en passant par Q paru chez Rude Awakening, les jeunes musiciens du collectif ont su construire une musique très actuelle qui ne s'affranchit de rien, passant du rock métal le plus cru aux abstractions contemporaines sans délaisser le jazz. Une musique hybride, babélienne, qui utilise sans recycler, pour créer de nouveau. Parmi les groupes qui compose ce collectif, Radiation 10 est certainement le plus réjouissant, mélangeant allégrement toutes les grammaires dans une marmite où mijote un brouet brûlant.
Comme c'est souvent le cas dans les productions actuelles, les Radiation 10 ne sont pas dix. Les neuf musiciens de ce petit big-band détonnant où émarge des noms d'habitués des lieux comme le guitariste Julien Desprez, le tromboniste Fidel Fourneyron ou le batteur Emmanuel Scarpa sont accompagné de Simon Henocq qui traite et arrange le son sur cet album où l'espace est très important. C'est lui qui détermine les temps forts et les temps faibles, les lentes mis en place d'atmosphère... Mais aussi cet équilibre en constant basculement entre l'électrique et l'acoustique qui finit toujours en un déluge de timbres , lorsqu'il ne s'instille pas dans le relief de la masse orchestrale, comme dans le très abstrait "Neberu". De loin en loin, on pense également au travail de Rifflet, et notamment ce magnifique Beaux-Arts dont on va reparler lundi ici et ailleurs. Il s'agit d'une musique de l'air du temps, diablement bien réalisé et pleine de puissance.
Il y a dans Radiation 10 un vrai travail de production qui lie l'ensemble pour un résultat très cohérent, même si tout semble partir en tout sens et recéler des dédales et des fausses pistes. Régulièrement, dans le très beau "Hiatus", longue pièce centrale et véritable pivot de l'album, on pense à Zappa (surtout dans "Blackout" !).
Comment ne pas faire autrement ?
Dans ses ruptures rythmiques soudaines comme dans ses choix esthétiques, Radiation 10 s'y réfère implicitement sans pour autant s'appesantir. Coûte que coûte, la formation se déplace dans cet espace foisonnant et chaleureux qui synthétise et transgresse radicalement beaucoup d'idées très actuelles. "Végétal" où s'illustre notamment le violoniste Clément Janinet en est un exemple parfait. Tout commence sur une rythmique assez simple avant d'être bousculé par la masse orchestrale. On songe aux dernières expériences de Marc Ducret où l'on retrouvait Hugues Mayot, ici aux saxophones et Clarinette. On évoque également John Hollenbeck, dans cette capacité à superposer les atmosphères et les discours pour créer une musique unique et labyrinthique qui s'étend et s'élargit sans jamais perdre la direction initiale.
Radiation 10 fonctionne en petites unités qui prennent des voies différentes pour prendre le même chemin. Il y a la section rythmique virulente à laquelle se joint la guitare rauque et enflammée de Desprez ("Den Sidste Mand"). Le contrebassiste s'y entremêle parfois avec les cordes, et notamment le violoncelle de Clément Petit. Il y a également les soufflants où Fidel Fourneyron fait un travail absolument phénoménal... Et puis il y a le vibraphoniste Benjamin Flament au centre qui semble mettre l'ensemble en perspective.
Dès "Steve Reich in Babylon", le ton de l'album est donné dans ce dédale de cordes en ostinato qui doit beaucoup à la musique contemporaine. On pourrait s'y perdre, tant le dédale est grand, mais il y a toujours cette petite lumière qui nous guide dans le propos d'un groupe brillant et d'un disque à leur image.
Indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

15-Garance