Peut être certains lecteurs fidèles se souviennent de certaines photos d'il y a deux ans, près de ma chère cathédrale de Rouen, les pelletées de bulldozer officiant avec fracas pour détruire la verrue lecanueto-pompidolienne qui accueillait régulièrement des congrès de proctologues à la retraite et des salons internationaux de spéléologie ou d'andouillette de canard. Les travaux avançant, le chaos des gravas a laissé place à un batiment comme tant d'autre, vaguement moderne et sans aspérité, parés de plaques prêtes à se décoller à la première canicule et qui à force d'air de rien ressemble à tout. Au rez de chaussée, il y aura des vêtement pas cher pour des gens qui veulent ressembler à leur intérieur Ikea et à l'étage des appartements pour investisseurs ayant fait leur gras sur la location de logements pour que les mêmes gens puissent ranger leur intérieur Ikea et leurs vêtements à vil prix. Bien foutu, non ?
Notre monde si moderne, en somme, celui qui ne change jamais
Et vient toujours le moment où pour célébrer la renaissance d'un futur de plus en plus ancien, on fait appel à l'Art. C'est comme un vieux meuble, l'Art. Un bijou de famille, un gage de qualité un peu encombrant et qui prend la poussière mais qui vous pose une réputation. Alors invitons des musiciens classiques ; ça fait toujours joli dans les vieilles pierres et on sera sur d'être entre nous. Ca rappellera la cassette des meilleurs titres de Beethoven qui traine dans le 4x4. Et puis, y'a pas à dire, le violon ça fait classe ; c'est le complément idéal de l'hotesse en tailleur. Et puis ça s'harmoniste si bien avec les petits-fours. C'est comme la musiquette d'attente du médecin. Vivaldi, je crois...
Il y a une approche cuistre de la musique qui inondera toujours la bourgeoisie. Nous étions combien, dans la petite cour de l'hôtel Romé -désormais afflublé d'un étage de métal- à être venu écouter un splendide duo basson/serpent baroque ou un duo de violon qui jouait Bartok, Martinů ou Berio (bravo pour l'audace !) sans avoir un verre à la main ou faire le tour du propriétaire en claquant ses talons ?
Laissez, la réponse est déprimante.
Je ne sais pas quand débute l'éducation musicale, mais une chose est sure, ma fille de deux ans a plus d'éducation que les rombières venues promener leur autobronzant autour des vieilles pierres et qui parlait insécurité à haute voix pendant que les musiciens jouaient, dignes, sous le petit barnum de location. Comment peut-on à ce point ne pas être ému par la musique ? Mais surtout, comment réussir à autant la mépriser ? C'est quelque chose qui m'est si étranger que, je pense, je ne le comprendrait jamais.
Eux non plus, sans doute, si je leur disais que je trouvais la place plus harmonieuse avec les buldozers...
Heureusement, à côté, il y a un ce petit jardin, la Cour d'Albane, enfin accessible aux rouennais qui ne le voyaient avant que derrière les grilles. Il ouvre sur la cathédrale et le vent dans les feuilles y est très agréable. Dans trois ans, la dernière partie de la cour abritera un musée, et l'ombre y sera salvatrice.
On y jouera, peut-être de la musique de chambre, le dos tourné à cette si moderne antiquaille. La musique a toujours mieux survécu que les pierres...

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