Même si c'est un cliché de le dire, chaque nouveau disque d'Andy Emler est un évènement, singulièrement lorsqu'il s'agit du MegaOctet, sa formation constellée de musiciens formidables qui anime la scène européenne depuis plus de vingt ans. Depuis tout ce temps, le "Mega" se renouvelle toujours en se jouant des codes avec humour. Un esprit potache qui n'est sérieux que sur une seule question : la qualité de l'écriture du pianiste et sa capacité à entretenir la synergie et la cohésion forte entre ses musiciens (Il suffit, pour s'en convaincre, d'écouter la toute fin du morceau "Good Games" qui ouvre le double album.)
J'avais comparé Emler, dans la chronique du dernier Megaoctet à un demi-de-mélée qui cornaquerait son pack pour faire avancer la balle... Plus que jamais, dans ce nouvel album sorti chez La Buissonne décidément toujours dans les bons coups, ce rôle est confirmé. Emler rayonne, invente, donne la parole ou dirige avec autorité sans donner l'impression de commander. Il laisse ses musiciens libres de proposer le chemin à prendre pour suivre une
direction.
La sienne.
A ce titre, c'est très intéressant de retrouver sur cet album une version de "Superfrigo". On a découvert ce morceau en 86, dans le premier ONJ qui comptait Emler comme clavier. Débarrassé de ses claviers électronique et du son "80", ce morceau formidable vit une nouvelle jeunesse entre les mains du MégaOctet, plus émacié et plus direct ; plus mature, aussi, qui tient comme sur un fil sur le tuba dégingandé de François Thuillier, impeccable de bout en bout.
La stature du pianiste, ainsi que sa capacité à faire naître un vrai propos collectif, fait des miracles. A chaque recoins, à chaque détour, on découvre un extrême rafinnement de la masse orchestrale (le jeu entre les soufflants et le vibraphone du fidèle François Verly sur "E Total") allié à une absolue maîtrise d'un travail rythmique complexe. Ces recettes sont omniprésentes tout au long de l'album et lui confère cette fameuse "patte Emler" qui fait toujours amèrement regretter qu'il n'ai jamais eu en charge l'ONJ. Une marque qui laisse beaucoup de place à ses musiciens, auquel on pourrait croire qu'il dédie parfois certains morceaux.
C'est le cas pour "E Total", qui s'ouvre sur un solo magnifique de Claude Tchamitchian, et plus surement pour "Father Tom", roborative pièce centrale où s'illustre Laurent Dehors aux clarinettes. De la même façon, à chaque disque du Megaoctet, une individualité éclabousse l'ensemble, sans pour autant mettre les autres sous l'éteignoir ; ici, c'est De Pourquery qui fait un formidable travail. Mais au delà de telle ou telle direction prise, le chemin se fait collectivement et avec une agilité constante qui transforme en sylphide tout ce qui serait ailleurs pachydermique... Emler n'est pas influencé par Zappa pour rien, ce qu'on constatera avec jubilation dans un morceau comme "Shit Happens" !
La musique restant un jeu, Emler s'impose des contraintes, à l'image des poètes de l'oulipo. E total sera ainsi entièrement construit, de la première à la dernière mesure sur une fondamentale de Mi (le "E" de E total) ; ce qui serait partout ailleurs d'une lourdeur absolue garde sa légèreté et devient même absolument stimulant, Emler entrainant avec lui ses musiciens dans ce jeu sophistiqué. Ainsi, dans l'exutoire "Shit Happens", le jeu entre le vibraphone de Verly, les lentes plaintes de Thomas De Pourquery et du piano d'Emler s'amalgament parfaitement dans un groove chaleureux.
On se sent vraiment bien dans ce E Total !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

24-Cygnes