L'annonce de l'album Plugged In chez Bee jazz a pu susciter chez beaucoup un sentiment étrange, de curiosité mêlée à l'étonnement. La rencontre entre le saxophoniste Jérôme Sabbagh, voluptueux ténor installé depuis un paquet d'année à Brooklyn, rompu à la scène et au son new-yorkais et l'aventureux clavièriste belge Jozef Dumoulin n'était pas, a priori des plus évidente. Si la virtuosité et la force de l'univers de ces deux surdoués est évidente et estimée, on cherche -avant l'écoute- le point d'accroche possible entre le mélodiste au son de saxophone si rond et le sculpteur d'électronique de Lidlboj.
Plugged in, comme branché. Quatorze morceaux au formats courts, presque des chansons ou des petits instantanés, des discussions fugaces. On imagine alors les phrases toujours très claires de Sabbagh, ce sens de la formule qui tutoie parfois le lyrisme pop -tel qu'on le voit dans cet album avec le très beau "Spécial K"- s'altérer sur les sonorités oniriques, tantôt sombres, tantôt orageuses du flamand ("Boulevard Carnot"). Mais, au delà du fait que ces deux grand musiciens sont capables d'aller à petits pas sur le terrain de l'autre, ce n'est pas la première fois que Sabbagh se lance dans une discussion avec l'électricité, nerveuse et constructive.
Dans son précédent album, I Will Follow You, Sabbagh avait invité le guitariste Ben Monder (avec qui il avait déjà réalisé Pogo) dans un trio avec Daniel Humair... Tous ces albums étaient déjà parus chez Bee Jazz, fidèle compagnon des deux musiciens. Le travail avec Monder, plein de nappes ténébreuses et de soudains épanchements est indubitablement assez proche de ce qu'apporte Dumoulin sur Plugged In. Le travail de sculpture de la masse du silence par le clavièriste sur les "Walk" est remarquable, tant il arrive à habiter une musique où il est pourtant parfois imperceptible... Il ordonnance la place laissée aux musiciens et fait briller un peu plus le son impeccable de Sabbagh. Et puis, parfois, dans un morceau plein d'étrangeté comme "Ronny", c'est sur son terrain brodé de songes qu'il entraîne Sabbagh. Son timbre devient plus fragile et poétique. Une synergie prend forme.
Cet échange trouvera sa plus belle expression dans "UR", signé Dumoulin. Situé au mitan de l'album, ce morceau présente deux musiciens visitant un langage commun. Il va jusqu'à atteindre une forme d'osmose, pour le moins de permutation des timbres porté par une base rythmique puissante et efficace. Elle se compose du bassiste électrique Patrice Blanchard, bassiste qui a cotoyé Steve Coleman, idéalement accompagné de Rudy Royston, batteur rigoureux et peu démonstratif.
Car même si le lien entre ces deux musiciens est fort et central, Plugged In est un quartet où l'échange entre le bassiste et le clavièriste, comme des contre-champs au cinéma, donne du relief à ce disque et lui donne une identité très contemporaine. Tout ceci transcende une musique qui aurait pu verser -hélas- dans le jazz électrique des années 80 ("Jeli", morceau où l'on découvre un solo de Royston). Heureusement, ces deux personnalités fortes, qui évitent tous les écueills, emportent le propos plus loin, dans un échange décidément très agréable entre deux approches d'une musique décidément très ouverte.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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