La saxophoniste Française Alexandra Grimal a toujours, par sa maturité et l'affirmation de son univers, compté parmi les improvisateurs les plus important de la jeune génération et fut très vite reconnue par ses pairs, de chaque côté de l'Atlantique. Une musicienne remarquable, dont nous avions parlé récemment. Chaque disque auquel elle participe est salué à juste titre, autant par sa beauté formelle et la force de ses propositions que par le choix de ses rencontres, d'Isabelle Olivier dans son récent Dodecasongs à son fameux "Owl's Talk" avec une Dream Team : Lee Konitz, Gary Peacock et Paul Motian... Excusez du peu.
C'est peu dire alors que son nouveau disque, Andromeda était attendu. Sorti chez Ayler Records, décidément toujours dans les bons coups, Andromeda commence comme toutes les belles histoires par un voyage initiatique dans une nuit silencieuse. C'est au New-Hampshire, lors d'une résidence à la McDowell Colony qu'Alexandra a eu l'idée d'écrire de la musique tombée des étoiles. Pas seulement sur la beauté de la voûte céleste comme décor immuable, mais sur ce grand univers fait de vide et de matière, de distance et de tumulte, d'infini et de particule.
Andromeda est un temps suspendu ou plutôt perpétuel, une masse de silence perlée de lumières soudaines, aussi faibles qu'elles peuvent être persistantes. Accompagnée de musiciens américains qui forment par ailleurs le Koan trio dans un style minimaliste assez voisin, Alexandra Grimal transforme son songe d'une nuit d'hiver en une oeuvre chambriste pleine d'émotion et d'un impressionnant raffinement. En six morceau comme autant de constellations, elle dessine une voie lactée d'une rare poésie sans jamais se mettre en avant, préférant un jeu très égalitaire qui va chercher dans le jazz autant que dans les abstractions de la musique contemporaine.
Tout au long de l'album, comme cette attraction des astres qui forme une architecture générale, les musiciens vont se frôler ou s'éloigner, se satelliser où prendre des distances soudaines. C'est ainsi pour la petite "Orion", où le soprano d'Alexandra Grimal s'approche au plus près de la guitare de Todd Neufeld (qui fait par moment songer à Mary Halvorson) pour finalement prendre ses distances à l'arrivée de l'archet de la contrebasse de Thomas Morgan... Rien n'est soudain, pourtant tout procède de l'étincelle fugace de l'improvisation où le silence à une large part dans l'architecture des morceaux qui s'enchainent comme une oeuvre globale.
On ose l'écrire : un grand Tout exposé en peu de notes.
Parmi ces constellations, certaines prennent plus d'importance. Ainsi, au pivot de l'album, la longue évocation de Cassiopée est certainement la plus impressionnante en terme de consistance et de force. Il y a d'abord les mouvements de main sur les cordes de la guitare comme autant d'étoiles filantes qui nous transportent vers les heurts du ténor et de la batterie du très sensible Tyshawn Sorey. Entre deux, le délicat attelage, aura croisé une structure fragile portée par le contrebassiste Thomas Morgan, à peine ponctué du souffle d'Alexandra. Un souffle comme des longues plages d'harmonie ou de turbulences. Un vent magnétique qui avive les cordes et les peaux de ses comparses, jusqu'à donner, dans la dernière partie de l'album une place plus importante à la batterie, devenue centrale sans prévalence.
Comme tous les longs voyages, l'arrivée ne peut être qu'un point d'orgue ; l'intensité du dernier morceau, "Andromeda" où tous les éléments de l'album semblent focalisés, clôt parfaitement un magnifique album. Partout, en cet Andromeda, la mer de silence recèle de nouvelles pistes, de nouvelles griffures, des petits moments extraordinaires trouvés par des improvisateurs très sensibles. On connaissait depuis longtemps le talent d'Alexandra Grimal. Il semble qu'avec ce disque majeur, elle ait franchi un nouveau palier.

La tête dans les étoiles.

 

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