Les petits ont tous les même jeux. Il y a, avant d'acquérir à la fois la compréhension du monde qui l'entoure et la préhension fine, un moment où ils essayent, dans un désir de maîtriser leur monde, de faire rentrer des ronds dans des carrés. Vainement. Vient la mailloche, quand ce n'est plus possible, en se disant que sur un malentendu... Si jamais ce rond finissait, par un heureux hasard -ou quelques échardes de bois peint-, à pénétrer l'endroit inadéquat, ce serait une victoire.
Ce moment n'arrive jamais.
Il y a un point commun troublant entre le nourrisson et l'éditocrate. Cette volonté de marteler des formes qui ne rentrent pas dans le monde tel qu'il est, mais qui feraient si joli dans le monde tel qu'ils le voient. Ça se traduit par des mantras et des phrases toutes faites, des concepts martelés, ou des sophismes de critérium. Le Bad-Godesberg, la sortie de l'Euro, la recrudescence, la dette dans le poste.
Tout doit être comme on a dit, sinon on fait caca culotte.
D'abord on s'en amuse, et puis l'on s'en lasse voire on s'en agace. La vraie différence entre le nourrisson et l'éditocrate, c'est que le nourrisson progresse et arrivera un jour à appréhender le monde tel qu'il est. Sans prophétie autoréalisatrice, qui est le propre de la névrose.
Et puis, parfois, malgré cette volonté de ne plus écouter que la clarinette, on tombe sur un tel poussier de clichés que ça en devient presque poétique. C'est le cas de cet article du Figaro découvert par l'ami Médiamus, veilleur indispensable. Est-ce parce que ça touche la musique ? Est-ce parce que c'est le Figaro, qui reste pour moi le journal de cet observateur de la jeunesse de France ?
Prenant l'exemple de la fête de la Musique, un journaliste économique du Figaro prend prétexte d'une analyse comparée de la musique écrite allemande et française pour "expliquer" le retard -scandé comme antienne- de l'Hexagone sur l'Allemagne (et en foutre un coup dans la gueule à la majorité, mais ça c'est pas de sa faute, c'est dans sa fiche de poste, il est payé au nombre de phrases bilieuses.) Il faut lire cet article. Cette musicologie digne du professeur Ferry : le français est volage comme Debussy, l'allemand sérieux comme Wagner (l'italien aime  la pizza à l'artichaud comme Vivaldi ?).
Voici un exercice de style tellement tordant qu'on dirait une mauvaise copie de philo ahanant des poncifs. Ainsi la composition française serait "séquentielle, tel un «pot-pourri» qui se contente d'accoler des mélodies disparates" (pauvre Vincent d'Indy) et la composition allemande serait "une démarche quasi organique [où] tout s'enchaîne, comme des molécules qui se combinent et se transforment." (pauvre Stockhausen). Tout ça pour expliquer que les allemands font des Mercedes et que les français sont des assistés.
Au delà de la cuistrerie profonde de la chose, on rappellera à notre brillant plumitif qu'entre la mort de Brahms et celle de Messiaen, il y a près d'un siècle. Et qu'au delà du fait que la musique écrite occidentale a -mettons- un peu évolué en 150 ans, le seul qui a pu conduire des Mercedes, c'est le français.
Car sous couvert d'une volonté de faire rentrer une idéologie dans la réalité, on utilise une phrase de Boulez sur Messiaen sortie de son contexte. Tant pis si ça n'a absolument rien à voir avec le propos ("Il ne compose pas, il juxtapose"). C'est bien Boulez. C'est sufisamment "contemporain" pour que ça hérisse un peu le réactionnaire de se savoir d'accord avec le maître à cause des élections. Messiaen y est affublé "d'Harlequin Sonore" sur la seule foi du Catalogue d'Oiseaux. On serait tenté de conseiller à l'auteur d'écouter "Quatuor pour la fin du temps" ou "Vingt regards sur l'enfant-jésus"... Et puis non.
Il y a des moments où l'on n'a pas envie d'être prescripteurs.
Car le pire dans cet article, ce n'est pas tant le brillant exercice de musicologie comparée. C'est la rance vision de la musique bourgeoise qui suinte de chaque phonème. Tout tient dans ce passage : "«La musique est un exercice d'arithmétique inconscient, dans lequel l'esprit ne sait pas qu'il compte», selon la célèbre définition du philosophe Leibnitz, quasi contemporain de Jean-Sébastien Bach. Le tempo, les rythmes, la hauteur des notes et du diapason, le musicien jongle en permanence avec les chiffres." Voici livré tout cru le vrai drame de l'apprentissage de la musique en France telle qu'on la conçoit chez les lecteurs du Figaro : une façon un peu classe de réviser ses maths.
C'est peut être la seule différence avec la musique envisagée par les anglo-saxons.
Mais ça, n'est-ce pas, ça ne fait pas entrer des carrés dans des ronds.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

30-Charolles