Pianiste suisse de la génération de Samuel Blaser avec qui il a déjà enregistré Hear and Now, Gabriel Zufferey est un jeune prodige dont le premier album en tant que leader date d'il y a 8 ans, un très joli "Après l'orage", en compagnie -s'il vous plait- de Daniel Humair et Sébastien Boisseau. Déjà, c'était Bee Jazz, toujours connu pour sa fidélité, qui l'avait édité. C'est sans surprise que le pianiste sort Contemplation, son troisième album sous son nom, ici dans un solo qui mélange le goût prononcé pour les standards et la recherche de nouveaux horizons, finement imbriqués les uns aux autres.
Il y a beaucoup de maturité dans un solo inspiré et très profond ; encore une fois, la pochette révèle beaucoup de son contenant : une photo épurée expose un horizon de montagne dans un Noir & Blanc très contrasté. Espace et large spectre, temps suspendu, le disque est enregistré lui dans le Valais Suisse, dont l'horizon et la hauteur est plus qu'une toile de fond pour Zufferey. On le découvre dès "Contemplation", un morceau de McCoy Tyner que le pianiste affine avant de l'emmener dans les basses les plus profondes de son piano. Une contrée qu'il aime manifestement visiter et dont il tire toute l'originalité de son solo.
Ainsi, cette version claudiquante de "Take Five", pleine de trouvailles rythmiques est l'un des moments les plus inspirés de cet album où le pianiste joue avec les standards jusqu'à les travestir en les rendant plus complexes. C'est le cas notamment de "My Funny Valentine", devenu absolument abstrait. Le choix de jouer des morceaux courts, concentrés oblige également le pianiste à aller tout de suite au but.
Le jeu très percussif et puissant de Zufferey pourrait être tonitruant et très bavard, mais le suisse favorise avant tout l'émotion. Bien sur, on est parfois proche du déluge dans le "Armando's Rhumba" de Chick Coréa, mais Zufferey joue en retenue ces standards en miniature et tente des mélanges audacieux.
Ainsi, en fin d'album, l'intrication entre le Lonnie's Lament de Coltrane et le Lonely Woman de Coleman est un jeu de masque fantastique ou l'âme de ces deux morceaux magnifique en dessine un troisième en forme de ballade mélancolique. On découvrira également une 3ème Gnossienne de Satie cabossée se frotter avec bonheur -et étonnement- au Nardis de Miles Davis.
Au milieu de ces sommets, Zufferey s'amuse, bouscule les rythmes et n'hésite pas à convoquer le silence à peine griffé d'une note tenue. De loin en loi, le suisse glisse une composition intimiste qui colore un peu plus ce disque très personnel. C'est "Underside" qui est certainement le morceau le plus personnel avec cette visite charnelle du bois et des cordes du piano qui ne donne pas dans le bruitisme. Contemplation est un beau moment où le temps est suspendu. On s'y perd avec plaisir.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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