Le saxophoniste Jean-Charles Richard est tellement présent dans l'actualité du jazz, et sa technique est tellement saluée ici où là qu'on y regarde à deux fois pour se dire qu'il ne s'agit que de son second album sous son nom... Et le premier en tant que leader, puisque Faces, son précédent album sorti en 2006 était un disque solo.
Du magnifique Room Service avec Claudia Solal en passant par le Face The Music de Marc Buronfosse dont j'avais réalisé les notes de pochette, Jean-Charles a toujours éclairé les disques auquel il a participé. En premier lieu, on reconnaîtra entre mille son timbre clair et tranchant au soprano comme au baryton, ses deux instruments de prédilection. Mais il y a aussi par une présence rayonnante, comme on a pu le remarquer très récemment, suite à son arrivé au sein de Résistance Poétique pour l'album Pulsion. Restait à marquer les esprits en emmenant un orchestre sur son propre terrain, après l'exercice viscéral du solo.
C'est tout l'objet de Traces, album sorti sur le label Abalone, plein de puissance et de poésie qui réunit autour du saxophoniste une base rythmique de rêve, composée par deux très grand nom de l'improvisation européenne ; le contrebassiste Peter Herbert, d'abord, qui signe au pivot de l'album un très beau morceau, "Neige Grave" et dont l'approche très contemporaine de son instrument fait beaucoup pour la musicalité de l'ensemble. Le batteur Wolfgang Reisinger, ensuite. On ne présente plus ce dernier, membre fondateur du Vienna Art Orchestra, et animateur du quintet Refusion, avec Ducret et surtout Dave Liebman, qui a toujours beaucoup influencé Jean-Charles Richard.
Nulle viennoiserie dans le style des deux autrichiens. Pour s'en convaincre, il faut s'imprégner du vagabond "Nader", dont l'ouverture, pleine de douceur et d'ombre offre le plus beau des écrins à Richard. L'efficacité de ces très musicaux rythmiciens n'a d'égal que cette capacité à donner un relief supplémentaire à son approche du temps et de la scansion qui ont toujours été une dominante dans son jeu. Ainsi, dans le tonitruant "Tumulte" qui ouvre l'album, c'est un groove très solide où s'illustre la basse sèche et boisée de Herbert qui enflamme le baryton très anguleux.
Dans un autre registre, avec le très coloriste "Myosotis" où les deux musiciens se plaisent à épouser le propos de Richard pour offrir de nouveaux chemins et sonder un frôlement poétique... Une trace qui s'empourpre tout autant de la mélodie traînante du saxophone que du magnifique jeu d'archet qui lui répond... A moins que dans cet échange très égalitaire, ce soit l'effleurement des cymbales de Reisinger qui referme un sillage délicat.
Il n'y a pas de forme définie à ce trio, quand bien même on devine la direction donnée par le leader. Mais qu'il soit à la pointe du triangle ou au centre du cercle, Richard dirige une formation malléable et protéiforme.
Au sein de la pochette, on découvre un Waka de Saigyo Hoshi, poète japonais du 12ème siècle. Ce court poème précise s'il en était besoin le propos de Traces. La musique de Richard est aussi naturelle et consistante qu'elle sait être fugace. Il y a dans cette persistance une esthétique pleine de mysticisme qui trouve son apogée dans "Firmament". Jean-Charles Richard n'était pas qu'un sideman, c'était évident.
C'est désormais entendu. Avec la maestria que l'on sait.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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