Dans son magnifique solo Excelsior paru en 2011, le pianiste américain Bill Carrothers nous comptait les souvenir ténus de sa ville d'enfance, petite bourgade du Minnesota plongée dans l'American Way of Life et dans les limbes d'une histoire personnelle qui racontait plus largement une certaine vision de l'Amérique. Carrothers est un formidable raconteur d'histoire qui capte en quelques accords d'un toucher délié les contours d'une atmosphère. Son dernier album, Family Life, épouse la même démarche. Les disques de Carrothers ne cessent de raconter une histoire. Cela peut être l'Histoire vue en son cœur avec des disques comme Civil War Diaries ou le fantastique Armistice 1918 (il faudra un jour que je les chronique, ces monuments...), mais aussi la cartographie des rêves avec To The Moon, enregistré en trio pour Ayler Records.
Family Life, sorti sur le label Pirouet Records, est un enregistrement ancien qui date de 2009. Carrothers en parlait dans le remarquable entretien qu'il avait donnée en 2011 à Laurent Poiget pour Citizen Jazz. Comme son nom l'indique, cet album est une tendre évocation de sa famille ; une histoire racontée, là encore... Si les solos sont par essence des autobiographies, Carrothers sonde au plus profond de la mécanique des souvenirs, avec le bonheur inquiet de la nostalgie. Il n'écrit pas son histoire, il la joue. Il la remet en scène. Il ne nous l'expose pas, il nous en fait ressentir quelques instantanés. Il en tire un mouvement, comme un flou de bougé.
Parfois, des pointes de noirceurs viennent embrunir par instant la douceur d'un morceau comme « Schizophrenic Weather », au centre de l'album. Elles rappellent que ces instant furtifs de bonheur peuvent se rompre à tout moment. Ces images, Carrothers les habite et les fait vivre à travers son piano, de la quiétude chaleureuse de « Our House » à la l'apaisement plein de légèreté du magnifique « News From Home ». Un temps suspendu, égrainé sur un piano rêveur. Un calme qui fuit le tumulte, plus qu'il ne le craint. Une chaleur indéniable qui irradie d'intimité, au-delà du cocon évident que représente sa famille pour le pianiste.
La pochette, constellée de petits instantanés familiaux, photos défraichies de souvenirs qui débordent le cadre de l'image, donne la clé de cet album. Nous pénétrons dans la vie des Carrothers par des moments universels qui n'appartiennent qu'à eux. Cette intimité de surface ne fait pas de nous des voyeurs. Il y a une tendresse réelle dans des morceaux comme « Scaborough Fair/Peg » ou « Bud And Bunny » qui sont de magnifiques portraits. S'ils ont le même grain que les photos de la pochette, la lumière est plus belle, plus posée, comme un crayonné qu'on passe à l'encre de chine.
Le nez dans l'album de photo familial, Bill Carrothers erre dans sa mémoire et voit les choses qu'on ne voit pas sur l'image, en chantonnant la mélodie intérieure de l'autobiographie familiale. Un trait de soleil palôt sur « Northern Light ». Un soir d'été sur « Nigh Out », des réminiscences d'enregistrements passés sur « Forefathers »...
La sourdine des souvenirs est le matériel improvisationnel de Carrothers, et il s'en sert à merveille. Le piano est comme un film super-8 oublié qu'on retrouverait dans un carton oublié au grenier ; subjectif et claudiquant, mais gorgé d'émotion. Enregistré à La Buissonne chez l'inévitable Gérard de Haro, Family Life, précurseur d'Excelsior, est un magnifique travail de mémoire.
A ce titre, il est tout à fait intéressant de chercher la complémentarité entre les deux disques. Chacun, à leur façon, déborde de l'image pour raconter une histoire plus globale, dans un décentrement inverse de celui qu'effectue le pianiste lorsqu'il aborde la « grande » Histoire. Ils sont en tout cas tous les deux d'une grande poésie.
On s'y plonge avec délice.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir, mais quand même un peu...

101-Garance